BROUSSON SORT DE FRANCK
(Octobre iGt)3 — Août i(x)4)
Nous avons laissé Brousson à Uzès à la fin de septembre. Préoccupé toujours de fournir aux protestants et aux persécuteurs des occasions de s'instruire et de réfléchir, il composa à cette époque une Instruction chrétienne pour tous ceux qui souhaitent le salut, adressée tant aux Cat/ioliqnes Romains qu'aux Réformés de France, par un pasteur prêchant sous la Croix'. Son nouvel ouvrage était un catéchisme apologétique qui traitait successivement de la foi. du culte, des commandements de Dieu, de la lecture de la Bible, enfin des sacrements. Le il octobre, lendemain du jour où il avait mis la dernière main à son travail, un paysan de Goussargues (près Verfeuil) le surprit avec «son homme» comme ils achevaient leur repas, dans une bergerie où ils avaient passé la nuit". Les deux prédicants inconnus, sur lesquels le vicaire de Verfeuil envoya une note à Bàville, avaient laissé en fuyant un paquet de livres. Vérification faite, il se trouva que les volumes provenaient de la bibliothèque du pasteur Mathieu Malzac. sorti du royaume à la Révocation. Un de ses anciens paroissiens, M ont fret, propriétaire de la bergerie, avait mis ce dépôt à la disposition des nouveaux ministres. Tandis que Brousson feuilletait ses livres. .Malzac. qui lui aussi était revenu en France pour prêcher l'Evangile, languissait dans un cachot des Iles Sainte-Marguerite, triste voisin de trois autres ministres à qui le régime cellulaire
\. Opusc, p. -217 (Douen, II. H3, i(7) «Du désert, le 10 octobre 161W».
•2. On trouva dans la bergerie « une couverte de laine blanche et trois draps •>. et les restes d'un repas, Une « charge » de livres était cachée sous des ragots, quelques volumes clans un panier. Information du 11 octobre. C. 173.
BROUSSON RÉDUIT A l.'l.Ml'l'IsSANci: 91
avait fait perdre la raison'. Urousson et L'inconnu avaient pu fuir, Montfret lit eoinme eux, et sa femme, le 3 novembre, fut eondamnée à )!()() livres d'amende.
Brousson sentait chaque jour se rétrécir autour de lui le cercle tracé par les recherches de Bâ ville, (huître régiments de milices venaient d'être nouvellement levés, pour surveiller les assemblées. Le bruit courait que le prédicant. en enquêtes et en espions, avait déjà coûté 800,(100 livres à la province. Une publication verbale avait porté à 10,000 livres la somme promise pour sa capture ; on prétendait même que l'intendant donnerait plus encore. Ses asiles étaient connus. L'affaire de Guion à Nîmes, celle de Colognac à Marsillargues lui avaient interdit l'accès de la ville et de la plaine méridionale. Il était comme prisonnier dans la région d'Uzès. «Ayant plusieurs fois tenté de passer en d'autres pays, dit-il lui-même, il n'avait pu exécuter ce dessein à cause que son portrait était répandu partout, qu'il ne pouvait marcher que la nuit, et qu'il lui fallait des retraites de deux en deux lieues ou de trois en trois lieues pour s'y arrêter quand le jour arrivait. » Sa dernière campagne de prédication l'avait abîmé : « Sa poitrine était tellement ruinée qu'il ne pouvait guère travailler de vive voix ». « Sa famille, de plus, qu'il avait abandonnée en Suisse depuis si longtemps, et qui était dépouillée île ses biens, y était dans une grande misère, et son fds unique, encore jeune, privé de l'éducation dont il avait besoin. » Il prit donc le parti de sortir de France5.
A toutes les considérations précédentes, que le prédicant rapporta lui-même plus tard, il en ajoutait une autre : « Il avait en son pouvoir quelques ouvrages de piété et de religion qu'il croyait devoir donner au public », et sur la publication desquels il n'avait pas, sans doute, reçu de Pictet la réponse qu'il aurait souhaitée. Pour se libérer encore des derniers scru-
I. Voir Douen, [. 296. Mathieu Malzac avait eu son passeport le .'in oct. 1683 comme « ci-devant ministre de la Bastide d'Orniols ». Sa paroisse comprenait Goudargues et Verfeuil. Après avoir prêche a Paris pendant les six premiers mois de 1090, il tenla de revenir en Languedoc dans son Eglise de La Bastide, pour retrouver dans la province Vivent et l'apus qu'il avait vus, chez lui, a Arnheini. lieconnu au Pont Saint-Esprit par deux hommes du pays, il rebroussa chemin jusqu'à Lyon, y prêcha également et retourna à Paris après avoir visité le Nivernais et le Berry. (l)ouen, 1, 305). 11 lut arrêté a Paris le 11 lévrier 1693.
i. Pour tout ceci voir Rel. des Merv., 59, IM). (Douen, II, 236). lue relation .h' la mort de Brousson {Pap. Court, 17, I') rapporte qui1 le prédicant, pendant sou séjour au Languedoc, assista sa mère malade, dans la métairie qu'elle possédait auprès de Nimes, et lui ferma chrétiennement les yeux. (Douen, II, -22").
LES PRKDICANTS PROTESTANTS
pules qui le retenaient, il alléguait qu'il restait encore dans les Cévennes et le Bas-Languedoc plusieurs serviteurs de Dieu qui travaillaient au salut du peuple, et qu'au surplus son action s'y poursuivrait après son départ, puisqu'il y laissait un nombre considérable de copies de ses sermons ou de ses autres écrits. Enfin, à tant de raisons dont la force était déjà sullisante poulie pousser à sa détermination, il faut sûrement joindre un abattement profond dont nous aurons plus loin la preuve. Le zèle si prodigieux de l'été semblait maintenant s'éteindre. Les Nouveaux Convertis, surchargés d'amendes incessantes ou de contributions militaires, menacés d'un « Ordre d'exil >; qui des Cévennes les envoyait à Carcassonne, à Lavaur ou à Limoux quand ils étaient suspects', plièrent sous la tempête quand l'hiver vint achever une nouvelle campagne inutile des armées alliées2. Les protestants prirent le chemin de l'église pour les mariages comme pour les baptêmes. Ils entrèrent partout dans la voie des compromis. Sur des âmes journellement travaillées par l'espérance ou dévorées par l'amertume, le découragement comme l'enthousiasme passaient en courants subits. Brousson désespéra pour un temps de ce peuple idolâtre, qui sacrifiait aux démons en servant les idoles.
Epreuve plus cruelle encore : parmi les Nouveaux Convertis, quelques-uns, sensibles aux arguments des pasteurs réfugiés, qu'exploitait habilement le Clergé catholique, en vinrent à contester, scmble-t-il, la «vocation» de leurs propres prédicants. Brousson avait pu se rendre compte, par sa vive discussion avec Guion, de la prévention que nourrissaient contre lui ceux qui l'auraient dû soutenir les premiers. Il importait qu'il allât détruire à l'étranger toutes les suspicions. Eu passant en Suisse, il pensait donc se consacrer à la consolation de ses frères de France, non seulement par la publication de ses ouvrages, mais, comme il dit, « par d'autres voies »3.
1. Bull. XXXII. l't. (extrait de G. 173), où se trouvent mentionnées, comme « plus méchantes que jamais depuis leur retour [d'un exil précédent] ». « les deux sœurs de Vivons, l'une, femme de Salomon Méjanel. et l'autre du greffier».
2. Nous reviendrons plus loin sur cette crise de découragement. Par instants la colère se faisait jour. Le 27 novembre an détachement en quartier au château de Gastelnau Valence dut. pour procéder à une perquisition, enfoncer la porte d'une maison de Saint-Maurice de Cazevieille. Le N. G. qui l'habitait menaça de mort le lieutenant, s'il allait plus loin. Le 26 février 16'J4 lesX. G. de Sauzet abattirent une croix. C. 173.