PRISE D'ETIENNE ET DE PAUL PLAN
hérité du chapeau et de la petite épée de Bagars, et Valdeyron, précisant davantage, affirma tenir du tailleur Grail que celui-ci, après l'affaire, avait dédoublé la casaque doublée de vert endossée à l'envers par Etienne Plan le jour de l'assassinat.
Etienne, interrogé le 3 juin se borna à dire, en ce qui concernait le meurtre <t qu'il n'avait jamais tué personne, qu'il ne savait si les autres avaient tué Bagars, ne pouvant répondre que de lui-même ». Il déclara qu'il 4 était de la religion de Calvin, où il était né », qu'il n'avait abjuré qu'à cause de son peu de sens, et que depuis les conversions il était demeuré avec son frère Paul dans les bois, « leur occupation étant de prier Dieu ». Son frère seul, et non lui, dans leurs assemblées « faisait le prédicant », encore 4 n'était-il guère savant ».
Paul Plan, blessé à la main et à la jambe, nia lui aussi avoir participé à l'assassinat du consul, et à celui du curé Vernède, dont Daudé lui parla. Il revendiqua hautement ses titres. « Il est vrai qu'il est prédicant, qu'il a prêché la Pai"ole de Dieu toutes les fois qu'il a trouvé l'occasion de le faire. . . Quand il quitta sa maison il n'en savait pas assez pour prêcher. Il a commencé au début de 1689, et c'est Dieu qui par son esprit lui a mis dans la mémoire de prêcher. Il a baptisé quelques enfants, et donné une fois la Cène ». Daudé lui demande s'il est reçu ministre ? Bappelé à ce propos « aux règles de la B. P. B. », Plan déclare que « quoique n'ayant pas reçu l'imposition des mains, cependant il est ministre de Christ, et en cette qualité, il peut administrer les sacrements puisque Dieu lui a révélé son Saint- Esprit ». Son juge lui présente « quelques feuillets du manuscrit de leurs prédications », mais il observe qu'il ne les a pas tracés 4 ne sachant pas écrire ni lire la lettre de main ». Une dernière question relative à son abjuration met encore sur ses lèvres la même réponse : « Obligé de se rendre fugitif avec ses frères, depuis, Dieu l'a inspiré de son Saint-Esprit ». Le prédicant, illettré ou presque, était le premier étonné du 4 don » mystérieux et bienfaisant qui lui permettait de consoler ses frères.
Une seconde audition des prisonniers n'apprit rien de plus à Daudé. Ils furent transférés à Montpellier. Anne Baudoin, qui y était sans doute détenue, déclara les avoir vus avec Brousson, Dauphiné ou La Jeunesse. Le 16 juin, sur de nouveaux interrogatoires qui nous manquent, Bàville les condamna à être pendus après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Les 4tours»du bourreau ne leur arrachèrent pas une parole. Brousson prétendit que les deux frères avaient refusé jusqu'au bout, avec
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une constance héroïque, l'offre qu'on leur faisait de la vie s'ils voulaient se convertir à la religion romaine. C'était oublier que l'intendant les frappait comme « assassins et perturbateurs du repos public ». Il fit payer les 000 livres que valait cette nouvelle capture, et attendit un nouveau succès '.
Couderc et Paul Plan, en vrais disciples de Vivent, s'étaient tous deux défendus à coups de feu contre ceux qui les voulaient saisir. Ils furent les derniers prédicants qui résistèrent de la sorte à leurs ennemis. Avec Vivent devait mourir (pour ne renaître qu'en 1702) l'esprit de violence qui l'avait animé.
Brousson lui-même, au cours des semaines qui suivirent la fin de son rude compagnon, passa, semble-t-il, par une crise décisive.
Le 20 février, dans la cerclière des Combes, le jour même où il reçut par Gavanon et La Rouvière la nouvelle de l'événement tragique de Carnoulès, il achevait une Lettre à tous ceux qui craignent Dieu et qui feulent se saucer, sur la corruption et Vintpénitence générale qu'on remarque en France -. Dans sa solitude silencieuse de l'hiver % devant les souffrances et les épreuves « des fidèles serviteurs qui exposaient leur vie, et dont plusieurs avaient déjà souffert la mort pour retirer de leur égarement des fidèles impénitents », il mesurait plus douloureusement la distance qui séparait l'Eglise de France, de l'idéal qu'il souhaitaitdelui voiratteindre. Marchands soucieux de leurs affai-
1. Le jour do l'exécution, Bàvillc envoya aux galères Etienne Salles et Jean Michel, tous deux de Valleraugue, que les soldats avaient arrêtés quelques minutes avant d'arriver à lajasse, et qui portaient des vivres aux deux frères. Voir Bull. \LVI. 505, où 1). Benoit a déjà analyse le dossier des Plan. Il y a lieu d'ordonner avec une chronologie plus exacte la plupart des faits qu'il rapporte, et que nous avons mentionnes a leur date. Il ne croit pas qu'Etienne Plan ait été de l'assassinat de Bagars.
Le 21 juin la communauté de Valleraugue répart issait sur les N. C. de la paroisse les frais de capture « du nommé Des Plans isic) ».
2. Publiée en I7(M (Lettres et Opusc.. p. 65) voir Doucn. IL 198, 146. La date du -0 février 1692 est inscrite sur une copie, de la main de Brousson, conservée dans son dossier. C. 191. La lettre imprimée (p. 75). et le manuscrit, parlent des âmes qui se souillent depuis huit ans dans les abominations de Babylone. Il faut penser, croyons-nous, que Brousson. en recopiant sa lettre en 1693, garda au bas la date primitive, après avoir, dans le texte, remplacé le mot sept par le mot huit, exact pour l'époque de la copie.
3. A la fin de février, Bâville dit n'avoir pas entendu parler de Brousson depuis trois mois 'Bull. LUI. 112).
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res, gens du monde allant à leur luxe et à leurs plaisirs, femmes frivoles étalant des parures incompatibles avec la désolation de l'Eglise ; langage immodeste ou profane, violation du dimanche, assistance aux cérémonies idolâtres île l'Eglise romaine, mariages et baptêmes catholiques, éducation papiste des enfants ; ces preuves d'une longue révolte sont l'explication de la colère persistante de Dieu contre son peuple. Dés lors, le pasteur conseille à ses frères, pour sauver leurs âmes (s'ils ont encore ce divin souci), de s'exiler, « de quitter la Judée et fuir sur les montagnes (Matth. XXIY) mystiques, c'est-à-dire dans les Etats fidèles, où les iidèles trouvent un asile assuré ». Pour lui « il lui tarde maintenant, et il est contraint de le dire, d'être appelé à instruire quelque autre peuple qui profite mieux de ses remontrances ».
Comme Vivent, las d'avoir tant pâti pendant l'hiver, Brousson sans doute pensait à quitter le royaume au retour du printemps. Mais le drame de Carnoulès, en l'arrachant à ses méditations mélancoliques pour l'agiter d'une émotion violente, lui inspira immédiatement une autre résolution.
De jour en jour, depuis qu'il était prédicateur, et pasteur, s'affermissaient en lui les sentiments que seuls ont voulu jusqu'ici lui attribuer ses historiens protestants, l'horreur des vengeances, le dédain des armes temporelles, la passion du sacrifice paisiblement accepté. Il s'était fait suivre d'abord, comme ses confrères, d'hommes armés. C'est ce qu'il appelle 4 avoir pris quelques précautions pour la défense de sa propre vie ». Il marchait à présent « sans épée ni aucunes autres armes »'.
La lin de Vivent, ministre de Jésus-Christ, mourant le fusil à la main, le corps traversé d'une balle, après avoir tué deux hommes et en avoir blessé un troisième, lui confirma définitivement la vérité évangélique de son attitude personnelle, lui en révéla plus intimement la puissance religieuse. Elle lui imposa aussi le devoir d'y plier des prédicants dont il demeurait désormais le chef unique et incontesté.
Investi par Dieu d'un apostolat nouveau, dont il saisissait mieux la grandeur, poursuivi peut-être par le remords de ses démarches antérieures, peut-être aussi par la crainte que Bàville n'eût en main le billet à Schoinberg depuis la mort de Picq, dont il avait eu connaissance, il jugea nécessaire d'aviser les autorités du royaume de la conduite qu'il entendait tenir doré-
I. Rel. des Utero., p. S6 : •< les dernières années » dit Brousson. Il écrit en 169*.
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navant, et du même coup, de l'inspiration qu'il insufllerait à ses compagnons d'oeuvre. Le 10 mars 1692 ' « en son propre nom » il envoya en Cour une Requête, que nous n'avons plus, mais dont il a recopié un très curieux passage dans sa Relation des Merveilles, et qui retrace la marche de son évolution intérieure. Il faut lire avec soin ces lignes, où Brousson, soucieux d'estomper les traits de sa première activité séditieuse, en parle en termes qui ne sont saisissables que pour ceux qui la connaissent. Elles ne prennent toute leur valeur qu'à la lumière des faits que nous avons rétablis.
Brousson rapporte un raisonnement qu'il aurait tenu devant Vivent « et quelques autres qui semblaient animés du même esprit », pour les persuader de ne lutter qu'avec le glaive de la Parole de Dieu. Des allusions aux Vaudois, aux mouvements des Gévennes et du Vivarais reporteraient à la rigueur la scène en 1690, mais comme, en août 1691, Brousson conférait encore avec Hue au Moulin de Beaucours, et se prêtait là à une démarche qu'il blâme nettement, ainsi qu'on va voir, il est certain que ses arguments ne lui sont pleinement apparus qu'à la fin de 1691 ou au début de 1692.
Suivant une méthode qui lui est habituelle, Brousson découvre une image des événements du présent dans un récit de l'Ancien Testament. "Vivent et ses amis pouvaient s'autoriser de l'exemple d'Elie, et comme celui-ci massacrer les prêtres de Baal. Mais un épisode de la vie du prophète leur donne tort, à savoir la grande vision du mont Horeb (I Rois, XIX, 10) où Dieu se révèle au champion de sa cause dans un murmure doux et léger, alors qu'il ne s'est montré d'abord ni dans l'ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans la flamme.
Tout cela, aurait dit le prédicant à Vivent, est mystérieux et typique. Dieu voulant par là nous faire comprendre qu'en ce dernier temps il s'élèverait d'abord un terrible vent de persécution qui serait excité par le faux zèle des mauvais pasteurs et qui ébranlerait la foi des plus fermes. Après ce vent, un tremblement de terre mystique, c'est-à-dire un grand mouvement de peuple [c'est la Ligue d'Augsbourg] comme nous l'avons vu dans toute l'Europe, après ce terrible vent de persécution qui a ébranlé la foi de tant de fidèles. Mais que ce ne serait pas non plus par cette voie que Dieu convertirait les hommes et qu'il acbeverait d'établir son règne. Que ce tremblement de terre mystique serait suivi d'un feu d'indignation et de
l. Rcl. des Mère., p. 32, qui a conserve lu mention du fait, et sa date.