‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 6 sur 334 · L'ARMÉE DE SCHOMBERG DANS LE DAUPHIXÉ · texte numérisé non relu

L'ARMÉE DE SCHOMBERG DANS LE DAUPHIXÉ

(Juin-Décembre i6<)2)

La Yérune (Gavanon) et La Rouvière (Papus) après être demeurés quelques semaines «à Montredon» (c'est-à-dire, en fait, dans les bois environnants, car Fabre. condamné par contumace aux galères était fugitif et sa maison à demi démolie), descendirent rejoindre Dauphiné vers Sommières. Au milieu de juin (1692). ils se trouvaient de nouveau à Lasalle, où ils rencontrèrent Fabre. qui vivait à peu près librement dans un quartier où sa nombreuse parenté lui fournissait subsistance et asiles1. La Saint-Jean venue (24 juin), ils abandonnèrent encore la montagne et se rendirent à Nîmes où La pierre et La Jeunesse faisaient « beaucoup d'assemblées et même assez nombreuses ». dit Gavanon 2. Il ne parle pas de Brousson, car nous verrons précisément que ce dernier, à cette époque, avait dû pour un temps cesser de prêcher.

L'avocat Benjamin Villeneuve, de Lasalle. avait inutilement poursuivi Gavanon dans la plaine, le « dépeignant » partout, manquant le faire surprendre à Marsillargues. Pour avoir a les deux rejetons de Vivent i> comme il appelait La Vérune et Papus, il eut recours, avec M. de la Haye, gouverneur de Saint-Hippolyte a une louche négociation, et fit offrir à Fabre. s'il les livrait, de relever sa maison, de lui payer une part de la prime assurée, et sans doute aussi — et d'abord— de lui permettre de rentrer dans la vie ordinaire sans être inquiété.

Fabre, raconte Gavanon, « ouvrit d'abord les yeux à cette promesse ». Il se transporta à Niines, « en nous disant qu'il était

1. C. 173, Dépos. Fahrc 5 ocl. 1698. Vers le milieu de juin Fabre et Gavanon viennent chez Soulier, de Blanquiès [Yalestalières, près Lasalle), demander des nouvelles des prédicants.

2. Pour ce qui suil, voir les deux relations de Gavanon. surloul celle qui n'a pas été publiée. \Pap. Court, 17. B).

TRAHISON DE l'AHHIÎ I>H KONTRBDON 21

en état de sortir du royaume, qu'il voyait que la persécution s'augmentait, et qu'il avait trouvé un bon guide assuré qui nous sortirait, mais qu'il voulait aller vendre son foin pour faire de l'argent, et qu'ainsi nous devions aller avec lui, ce que nous fîmes ». Vers le 5 ou le (î juillet donc, Gavanon. La llouvière, Fabre, et en même temps qu'eux la femme « Poussielguesse », et « le cadet Villeneuve », de Mandiargues (Saint-IIippolyte du Fort), fugitif depuis le mois de décembre, sortaient de Nîmes à la nuit '. Arrivés le lendemain matin près de Saint- Hippolyte, ils passèrent tout le jour dans un bois. « Un peu avant le souper, dit Gavanon, Fabre sortit, et alla avertir un de ses parents. . . qu'il devait aller dire à Villeneuve, de Lasalle, qui était alors à Saint-Hippolyte, de faire un détachement au château de Planques, que sans faute nous passerions par ce chemin, ce qui ne manqua pas d'être exécuté. »

« L'on fait un gros détachement, [dont] Villeneuve en personne, et jusques au valet du gouverneur *, et après que nous eûmes soupe, nous nous séparâmes d'avec la veuve Poussielgue et Villeneuve [de Mandiargues], et nous primes notre route du côté de Lasalle pour nous rendre à Montredon. Mais nous ne fûmes pas plus tôt arrivés à un pas étroit vis à vis du moulin [de M. Lafon] d'Espaze, qu'en marchant de front, La Rouvière et moi, et me trouvant sur la droite, du côté du détachement, Villeneuve et le valet du gouverneur m'empoignèrent, et La Rouvière se trouvant sur le bord de la muraille se jeta dans la rivière, où il s'alla rendre du côté de Cros, dans une retraite de gens fidèles. »

Fabre, demeuré soigneusement en arrière, échappa naturellement aux soldats, et se hâta vers Montredon pour y attendre Poussielguesse à qui il avait donné rendez-vous. Continuant sa trahison, il arrêta avec elle qu'elle irait rejoindre les autres prédicants réunis en nombre inaccoutumé, nous ne savons à

1. Dépos. Gavanon, C. 172, 17 juillet 1692 (Dossier Gavanon).

2. Gavanon aurait pu dire mieux encore : le gouverneur était la lui-même. Celui que Gavanon appelle « le valet », le soldat Fages, dépose le 17 juillet (C. 172) qu'il fut pris par M. de la Haye avec onze soldats, un capitaine, un lieutenant et un sergent. Ils lurent embusqués sur le grand chemin de Lasalle. visà-vis du Moulin d'Espaze, ayant l'ait trois corps de détachement, le premier du côté de Lasalle commandé par M. de la Haye avec cinq soldats, le deuxième commandé par le Sr Désert' lieutenant, où étaient le Sr Villeneuve, Pages et le sergent, le dernier, commandé par M. de Costebelle, capitaine, avec quatre soldats, celui-ci ayant ordre de laisser passer trois hommes qui devaient venir du côte de Planques,

quelle occasion, et qu'il pensait être « au pied de l'euzière de Fougairolles s, sans doute vers Airesèque. au-dessus du cercle de collines qui entourait le vallon de Yalestalières '. Le fils de Fabre suivit la fugitive, et vint rapporter à son père qu'il avait vu en effet « cinq ou six fugitifs dans un valat, qui étaient sortis en sifflant, et avaient parlé à Poussielguesse en l'appelant ma sœur ».

L'occasion était admirable. Fabre repart pour Saint-Hippolyte ; mais M. de la Haye, avant de lancer ses hommes, veut savoir exactement où sont les prédicants. Fabre s'offre à reconnaître lui-même leur retraite. Il revient vers l'euzière. L'obscurité l'arrête, et il demeure jusqu'au jour à cent pas d'eux. Il les entend prononcer la prière matinale et découvre enfin Dauphiné, Pierre Plan, Gay et Compan, les deux Massai de Milherines2, un homme de la suite de Plan (Rey ?), et avec eux, une femme, « la nommée Dumasse, de Soudorgues ». A midi, arrive un jeune homme qui annonce que La Rouvière les viendra retrouver le soir. Deux heures plus tard, une assemblée est décidée pour la nuit prochaine. Gay descend au Rerquet (Yalestalières) pour en donner avis, pendant que Fabre, une seconde fois, sous prétexte d'aller chercher Poussielguesse qui est à Montredon, repart pour Saint-Hippolyte. Mais ses allées et venues ont été suspectées. Un habitant de Saint-Hippolyte en informe Soulier, de Rlanquiès, et lorsque, le soir, Fabre et Poussielguesse viennent à Blanquiès même chercher les derniers renseignements sur le lieu de l'assemblée, la femme de Soulier déclare à Fabre que les prédicants sont partis, et lui dit sur quels soupçons. En vain Fabre essaie de nier : s II n'est que trop vrai, répond le mari s. Le traître était brûlé, il revint à Montredon, où, semble-t-il, il ne fut plus inquiété.

Gavanon, enfermé dans une des plus basses prisons du fort de Saint-Hippolyte, comparut le 17 juillet devant Daudé, qui se servit contre lui de Yaldeyron et de Ducros, auxquels la liberté n'avait pas encore été rendue 3. Yaldeyron d'ailleurs

1. Dépos. Fabrr, C. 172, 3 octobre 1692. Lire Falguerollcs. Le bois de chênes verts, ou « euziêre » qui entourait le mas alors rasé, dont le maître était aux galères, s'étendait sur le plateau de Colognac, du versant nord (vers Lasalle) au versant sud (Yalestalières). A Yalestalières. toutes les maisons, sauf deux, s'ouvraient alors aux prédicants.

2. Nous n'avons jusqu'ici rencontré que l'un d'eux, surnommé Labric.

3. C. 172. Dossier Gavanon. Le Dossier permet de rectifier les dates fautives des deux Relations de Gavanon.

ÉVASION 1>E GAVANON 2.'1

n'accusa Gavanon que d'avoir suivi Vivent pendant les derniers mois de sa vie. et Gavanon n'eut garde de le nier. Si dans la Relation de ses aventures il a naïvement exagéré l'insistance de son juge, qui l'interrogeait, dit-il. tous les jours, et qui lui promettait la vie sauve « s'il déclarait là où MM. Brousson, Lapierre et Dauphiné faisaient leur retraite dans Nimes, Galvisson, Montpellier ou Somniières' », ses réponses authentiques confirment son dire : « Rien ne put l'ébranler pour nuire à ses frères ».

Trois jours après, Jean Lagarde, de Milherines, était interrogé au fort. Le compagnon de Grevou, échappé aux soldats lors de la surprise du mas de Montredon, sans souci du danger, et bien que les dénonciations d'Anne Baudoin l'eussent fait décréter de prise de corps en même temps que son frère, était venu travailler de son métier de peigneur de laine à Saint- Hippolyte même. Daudé. après avoir obtenu de lui quelques détails sur sa vie, pensait l'envoyer à Montpellier en même temps que Gavanon2. Mais ce dernier devait échapper à la sentence de l'intendant. Le récit de son évasion, que nous transcrivons d'après sa Relation, est confirmé par les pièces de son dossier3.

Le 17 août [lire le 31 juillet | qui était un jeudi de la dite année 1689 [lire 1692], ma mère me vint voir, qu'elle eut la permission, et elle avait porté un petit présent au geôlier, et en m' embrassant, elle m'exhorta d'être toujours ferme et constant, de quelle mort que l'on voulût me faire mourir, ce que je lui promis de faire jusqu'au dernier soupir, et sur cela elle s'en alla contente, me disant qu'elle ne me verrait jamais plus et que mon père me viendrait voir encore unifois, qui serait le dimanche suivant, si l'on ne m'avait pas conduit à Montpellier. Et d'abord après son départ, le geôlier me vint voir et m'ouvrit la porte de ma prison pour avoir communication avec un nommé Lagarde, de Mellayrines... et nous permit de coucher et de manger ensemble '. Je ne fus pas plus tôt dans cette prison que j'examinai la fenêtre de fer qui répondait à une petite fenêtre pour avoir

t. Il ajoute : « pour La Jeunesse ils ne m'en parlaient pas, ils savaient bien qu'il était dans les Cérennes ». 11 y était donc revenu depuis peu. en même temps que Dauphiné.

2. Dossier Lagarde, C. 172. Nous ne savons ce qu'il advint de lui.

3. Pap. Court, 17, B. Les dates seules de la Relation sont erronées.

't. Le nouveau cachot assigné à Gavanon <■ parce que dans le premier il n'y avait pas de lit de camp pour se coucher», était celui de la tour qui regarde le tau* bourg de Croix Haute.

Ht LES l'RÉDICAXTS PROTESTANTS

le jour, rendant dans le fossé, tellement qu'ayant pris un des pieds du lit de camp et un traversier1, j'en appuyai un contre le verrou de la serrure de la fenêtre de fer. et l'autre je lis... ['?] tellement que je lis sauter la serrure, et le ressort de la serrure sortit. Alors je travaillai toute la nuit pour faire un trou comme le chapeau, et y ayant pu fourrer la pièce du lit de camp je séparai une grande pierre de la petite fenêtre-, et voyant qu'il s'en allait être jour, je retournai tout doucement la pierre en son lieu et retournai boucher le trou et la fenêtre de fer, de sorte que le geôlier nous apporta à dîner et à souper sans rien apercevoir.

Ayant passé tout le jour qui était un samedi 19 août [2 août], le soir étant venu, environ les neuf heures du soir, Languedoc [Yaldeyron] avait demandé au geé>lier, comme il n'avait que le fort pour prison, de lui permettre de boire une bouteille de vin avec moi ; il vint à la porte de la prison et il me demanda si je voulais lui permettre de boire ce soir avec moi. Je lui répondis que mon père me devait venir voir le lendemain qui était dimanche, et qu'alors nous boirions ensemble. Sur cela, il me demanda si je savais celui qui nous avait vendus. Je lui répondis que non. Alors il me dit que c'était Montredon [Fabre], et que je me devais souvenir des démarches qu'il avait faites en chemin en s'arrètanl au château de Planques et nous laissant faire chemin, à La Rouvière et à moi. et qu'il avait été défendu de tirer en cas de fuite.

Ce me fut alors un avertissement que Dieu m'envoya, car j'avais résolu que si Dieu me mettait à sauveté. de m'aller rendre à Montredon où j'avais encore quelque linge pour m'habiller, voyant que je ne pouvais emporter grand chose, parce qu'il me fallait sortira la nage. Enfin [dès que] l'heure de la retraite fut venue, et que tout fut retiré et que l'on eut posé les sentinelles, je commençai à me déshabiller et à faire l'ouverture des fenêtres, en retirant la grosse pierre en dedans. Et j'attachai mon justaucorps avec mes jarretières autour de mon chapeau, et étant descendu tout doucement dans le fossé, je pris la nage jusqu'à la porte du secours,où je sortis en montant par une grille de fer3, et ayant pris un peu d'haleine, je commençai à suivre le long du parapet; et je fus découvert par la deuxième sentinelle de dessus le rempart qui me cria trois fois : Qui vive? Et m'ayant couché en joue, son fusil lui lit un long feu, et étant monté sur le parapet, la pre-

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