Nous ignorons de quel dépari il est question
Ces paroles semblent exactement contredire ce que Pourtal avait écrit à Brousson quelques semaines auparavant. Mais le découragement d'Henri n'avait été que passager. Il n'avait point discontinué sa tâche. Peut-être môme avait-il sa responsabilité directe dans les colères qui inquiétaient Mandajors. Le 10 février 1096, en effet, il avait copié une Lettre de consolation pour une jeune fille qui, étant enfermée dans un couvent, est persécutée à changer de religion par les ministres de V Antéchrist romain, les émissaires du démon, qui ne lui donnent pas de relâche. La Lettre contenait des considérations religieuses sur l'épreuve et la nécessité de la résistance morale, mais aussi la promesse d'une vengeance terrible et prochaine :
On entend déjà la voix de l'époux qui vient avec puissance et grande gloire, c'est maintenant que Dieu vient avec les instruments de sa vengeance pour réduire le pays en désolation et pour exterminer les pécheurs. . . Maintenant nous voyons déjà des assemhlées par tous les quatre coins de la France, on prêche déjà l'Evangile par toute la terre, l'Antéchrist est déjà à la fin de son régne. Ce grand ennemi de Jésus-Christ est maintenant enserré de tous côtés, il est combattu avec l'épée de la chair et avec l'épée de l'Esprit, qui est la Parole de Dieu, on sape le fondement de son empire tyrannique ; à ce coup faut-il que son règne soit détruit et aboli pour jamais. . . Dieu divise déjà les ennemis de l'Evangile, tellement qu'ils se poignardent l'un l'autre ; nous voyons des armées qui ont environné cette nouvelle Egypte de toutes parts, qui font ruisseler des rivières de sang sur toutes ses frontières, qui vont entrer apparemment dans le cœur de ce malheureux royaume pour y humilier les mondains, les idolâtres... et généralement tous les profanes. .. et pour délivrer ceux qui sont opprimés pour son nom. . . Il faudra qu'on nous mette en liberté bon gré ou mal gré qu'ils en aient. (Dieu) vengera le sang innocent... qui crie vengeance comme celui d'Abel. Il le vengera d'une terrible manière.
Cette pièce, qui paraphrase sans doute un original de Brousson. ne se rapportait guère à la situation des armées coalisées, telle qu'elle se présentait en 1090. Mais Pourtal l'avait transcrite toute entière. L'avenir appartenait à la cause de l'Evangile. Les méchants seraient écrasés, le roi vaincu1.
1. C. 173. Dossier Pointai. Le même dossier contient la copie, de la main du prédicant. dune pièce dont le fond vient aussi de Brousson. une Lettre de consolation pour une fidèle qui est enfermée dans un couvent pour la cause de l'Ecangile. On y lit ces lignes, analogues à celles que nous venons de citer :« Dieu commence déjà à frapper de toutes ces plaies celte nouvelle Egypte et ces impies persécu-
ARHESTATION DE LAI'OHTB 113
Henri devait périr, comme tant d'autres, bien avant l'aube de la liberté. L'année 16!)ti allait lui être fatale. Mais un de ses compagnons le précéda encore sur l'écbafaud.
Le 24 février. Laporte était pris à Montpellier, au moment où il sortait de la maison de la veuve Caucanas, où il avait coucbé'. Le prédicant, dont la santé était ruinée par sa vie misérable, (depuis un an il n'avait pas prècbé trois fois, dit-il, ne se sentant pas assez fort), était venu Voir, dans la ville, le ménage Tournier. originaire d'Anduze, qu'il avait connu aux Cévennes". Nous ne savons par qui il fut livré. Bàville, qui l'interrogea le lendemain, n'obtint de lui que de courageuses réponses.
A dit se nommer Charles Artigues, dit Laporte, du Collet de Dèze, âgé de '27 à 28 ans, de la R. Réformée. — Quelle profession il a? — Il n'en a pas. — Ce qu'il a fait depuis six mois ? — Il a été occupé à lire et à prier Dieu. — Où il a été ? — Par toutes les Cévennes. à Anduze, au Yigan, à Alais. — Où il a logé ? — Point dans la ville [lire : ces villes] ; mais dans des baumes voisines, où le nommé Fontanes qui est avec lui lui apportait à manger.3 — Qui lui donnait de quoi manger? — Il avait de l'argent que des bonnes gens lui donnaient lorsqu'il faisait des prières. — S'il a fait des assemblées? — Oui. — S'il prêchait dans les assemblées ? — Oui. — Où il a appris à prêcher? — A déclaré l'avoir appris de lui-mèine. — Combien il y a qu'il prêche ? — Environ trois ans *.
teurs à cause de leurs superstitions et de leurs idolâtries... Dieu va maintenant venger d'une terrible manière tant de sang innocent qu'on a répandu el qu'on répand encore Ions les jours dans ce malheureux royaume et surtout dans cette province, qui crie vengeance comme celui d'Abel. Cette nouvelle Babylone se voit maintenant environnée d'armées qui font couler de (sic) rivières de sang sur toutes ses frontières. Dieu lui rend déjà selon ses œuvres. Voici l'ange exterminateur qui s'en va passer par toute L'étendue de la France, qui est la nouvelle Egypte, pour y consumer tous les pécheurs rebelles et impénitents ». Au bas de la copie on lit : « Au désert le il) mai 1695 ».
I. Dossier Laporte (incomplet) G. 174. Anne Canongo. veuve de Jacques Cancanas, 40 ans, de Montpellier (Papus avait été soupçonné «le loger a Montpellier chez « la nommée Canonge h).
"2. On trouva sur lui une leltre de Tournière l'engageant à venir prêcher aux environs d'Anduze. Celait la femme Tournier qui l'avait conduit chez, la veuve Cancanas.
:t. Nous n'avons rencontré nulle part ailleurs le nom du compagnon de Laporte. Le prédicant dit a Iiàville, plus loin, qu'une balle de plomb el une pierre a fusil trouvées sur lui «sont au nomme La Bcauuie, d'Aulas. aujourd'hui engage, qui lui cherchait ses vivres. ■
'<. Réticence manifeste. Laporie présidait des assemblées depuis sept ou huit ans.
141 LES PRKDICAXTS PROTESTANTS
Laporte reconnut avoir vu Vivent, mais sans avoir eu de relations avec lui. Pour La Jeunesse et Lapierre, il ne les avait pas rencontrés depuis un an ou un an et demi. Il nia s'être trouvé en des cultes où l'on portât des armes, et ne voulut point avoir dit à Masbernard « qu'il prêcherait devant ceux qui l'arrêteraient ». Laporte n'avait pas été du nombre des assassins de Bagars, mais Bàville l'accusa d'avoir concerté avec Saint- Paul, Lapierre, Compan et Teissier, la mort du capitaine Brès, Lapierre ayant dit, à cette occasion, que « s'il était un persécuteur de l'Eglise, il ne fallait pas l'épargner ». Le prédicant fut confronté à Anne Baudoin, qui l'avait entendu à l'assemblée de Fossemale prédire la mort prochaine de Bagars ; au prédicant Gras, et à Tribes, qui l'avaient vu à Vermeil et aux environs ; enfin à Gibert.le valetdu SrBrès.qui l'accusa «d'avoir été d'avis, comme Lapierre, d'assassiner son maître», à quoi Laporte répondit en traitant le témoin de scélérat et de malheureux.
Le dernier interrogatoire, du 27 février, lai laissa sa sérénité.
Pourquoi étant de la R. P. R. il n'est pas sorti du royaume ? — Il n'a pas pu. — S'il n'a été huit jours à Genève [il y a trois ans et demi] '? — Oui, mais il en est revenu pour emmener son père qui a 90 ans, et sa mère, mais il n'a pas pu à cause de leur grand âge. — S'il n'a pas su les défenses du roi, de prêcher ? — Oui, mais qu'il a appris aussi qu'il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes. — A lui remontré que lorsque le roi a défendu l'exercice de la R. P. R. il n'est pas permis de prêcher cette doctrine ? — A dit que les Macchabées et le peuple Juif faisaient profession de leur religion, nonobstant les défenses du roi qui avait conquis le pays.
Bàville insiste vainement :
A lui remontré qu'il a tenu des assemblées défendues ; lui avons demandé ce qu'il a à dire pour sa défense'? — A dit que le roi le défend, mais que Dieu l'ordonne. — A lui remontré que c'est un esprit de révolte et de sédition qui l'a fait agir. — A dit que c'est Dieu qui l'a inspiré de prêcher.
Le même jour, le prédicant fut pendu à Montpellier « pour avoir tenu des assemblées illicites avec port d'armes, et avoir contribué à plusieurs assassinats s1. L'un après l'autre mouraient les premiers compagnons de Vivent et de Brousson.
i. Laporte n'avait sur lui, en fait de papiers, qu'une lettre circulaire composée et signée par Fesquet (Gras). Elle a disparu du dossier. Sa valise, dont il gardait la clef, et qui ne contenait, suivant lui, qu'une Bible, des Psaumes et un petit livre de Sermons, était demeurée, dit-il, « sous une pierre, dans une baume qui est au delà d'Aulas ».
LETTRE DE BROUSSON A POURTAL lia
Henri avait adressé à la femme de ce dernier, à Lausanne, la longue lettre qu'il avait écrite à son maître. La lettre suivit à La Haye sa destinataire, qui y était allée rejoindre son mari vers le milieu de l'année précédente '. Brousson était en France, ce fut un de ses amis qui répondit d'abord au prédicant. Dans un billet qu'il lui fît parvenir chez un marchand de Mimes s, il lui envoya, en réponse à ses demandes de nouvelles, soit une des lettres que Brousson, au cours de son voyage missionnaire, continuait à faire imprimer en Hollande, soit une des Belations que les ministres des Provinces Unies composaient à la gloire des martyrs3.
Je n'ai pas grand' chose à ajouter, mon cher Monsieur, à la lettre ci-incluse ; j'ai cru que je ne pourrais mieux l'aire que de vous la procurer. Elles ne vous manqueront pas dès que vous m'aurez donné des adresses sûres, alin que nous puissions aider à la joie de votre foi dans tous vos combats. Nous sommes ici un petit nombre de gens qui désirons être consolés de ce que Dieu fait par vous et par vos semblables, vous ne sauriez nous en informer trop souvent. Je fais imprimer la lettre ci-incluse sans nom ni date, avec quelques petits changements de ce qui vous concerne, alin de la répandre partout où vous êtes et ailleurs. Elle s'écoulera par le premier ordinaire. . . Je suis pénétré des grâces que vous avez reçues. La dilection de Dieu vous soit communiquée de plus en plus. Amen.
La lettre n'est pas signée. Le correspondant bénévole de Pourtal lui disait seulement : « Mon adresse est à Mons. Ovidius van Berg à La Haye en Hollande, cela suffit. » Bàville la tenait pour écrite de la main « du ministre [Elie] Benoit». Que Pourtal sût ou non à qui il avait affaire, ce témoignage de sympathie lui apporta un réconfort inespéré, et il prit soin de recopier le billet pour le répandre1.
Un plus précieux encouragement ne tarda pas à lui parvenir. Le 7 avril, de la Normandie où il était alors, Brousson écrivit enfin à son compagnon cévenol. En réponse à ses pages dou-
1. Le .11 mai [Kl juin] 1695, le Journal de MU. les directeurs des Réfugiés [de Lausanne] porte ces mots : M'" Brousson, femme de M. Brousson, ministre, qui est en Hollande, allant joindre son mari, n'aura plus de pension. Elle recevra pour viatique 50 livres». {Bail. IX, 196).
i. Dossier Pourtal, C. 173. Le nom du marchand a été recouvert d'encre, intentionnellement.
:i. Voir une lettre de Brousson du 22 mars 1696 (l)ouen, II, 265),
>. Une copie fut saisie sur lui en même temps que l'original.
140 LES PRÉMCANTS PROTESTANTS
loureuses, il traça des lignes qui respiraient la confiance et la joie'. Dans les Eglises du nord, moins violentées que celles du Languedoc, il avait trouvé tout un peuple que l'on ne forçait point d'aller à la messe, et qui vivait en liberté chez soi, lisant la Parole de Dieu avec soin, chantant les Psaumes en divers lieux, s'assemblant même en d'autres. Il vient, dit-il, de présider 34 ou 35 assemblées suivies de la Communion.
« Le peuple parait fort consolé. En général j'ai moi-même la consolation de voir que presque partout, sur cent personnes qui étaient tombées, à peine y en a-t-il une seule qui persévère dans son péché, ou qui n'y renonce pour jamais dès qu'elle a entendu la Parole de Dieu... Partout où le Seigneur me fait maintenant la grâce de passer, je vois que sa Parole est reçue avec un zèle admirable et une entière obéissance de foi ». Tant d'ardeur lui fait oublier l'indifférence dont il a soullert en Languedoc, et peut aussi rendre cœur à ceux qu'il a laissés au milieu d'une foule ingrate :
« J'ai longtemps hésité si je devais vous faire savoir mes occupations présentes, craignant que cela étant divulgué n'irrite ceux qui nous affligent injustement; mais enfin j'ai cru que je devais vous le faire savoir pour votre édification et pour votre consolation. »
«: Tous les frères qui travaillaient avec [Pourtal] à l'œuvre du Seigneur » ne pouvaient plus recevoir les salutations que Brousson leur envoyait par son disciple. Depuis son départ, La Jeunesse et Lapierre avaient quitté le Bas-Languedoc, Gras et Mounier avaient été condamnés aux galères, La llouvière enfin et Laporte exécutés. L'heure de Pourtal allait sonner.
Les villes furent fatales aux derniers prédicants. Papus et Laporte s'étaient (ait prendre à Montpellier. Comme Colognac, Pourtal fut arrêté à Nimes.
Bàville avait saisi sur Papus deux lettres qui mentionnaient deux Nîmoises, « Jonquette et Bousquette » ' Le procès fait aux deux femmes n'avait révélé aucune charge décisive contre
1. La lettre, extraite du Dossier Pourtal, est en entier. L. Nègre, p. 98. Voir Doyen, II, 266.
2. Les lettres manquent au Dossier Papus. Jonquet <t vivant on bourgeois» était de Nîmes. Bousquet, faiseur de bas, habitant Nîmes, était de Valleraugue. C'est sans doute ce Bousquet qui fut en 1696 condamné aux galères pour la vie «pour assemblées, avoir eu communication avec des prédicants et trouvé *aisi d'un pistolet». «Prédicant dangereux». Bàville recommande «qu'il soit bien gardé» (conim. Fonb. Berbinau).
ARRESTATION DE POURTAL 147
elles, et elles avaient été relâchées. Ce lut dans la maison de Jonquet, dont cette aventure n'avait pas refroidi le zèle, qu'Henri, aux derniers jours de mai, vint chercher un asile. Dans la journée du 2 juin, alors qu'il était occupé à copier un sermon de Brousson sur La /■éjection des Tièdes (Apoc, IV. 12), six archers et un exempt pénétrèrent dans le logis de son hôte, et s'en firent ouvrir toutes les pièces par sa femme et sa fille aînée. Elles hésitèrent devant la chambre du second étage. Les archers enfoncèrent la porte, et trouvèrent dans une petite antichambre un jeune homme vêtu de gris, les cheveux châtains et plats, le visage gravé de petite vérole, d'assez grande taille. qui ne cacha point qu'il était Ilenric. Quelques papiers furent saisisdans la chambre, avec une petite Bible suivie des Psaumes, couverte de peau noire et fermée avec des agrafes de cuivre. Le prisonnier fut conduit à la citadelle '.
Devant le juge Chazel qui l'interrogea le lendemain, Pourtal n'eut à répondre que sur ses fonctions de prédicant. Il fut d'une sérénité digne du maître qui l'avait formé, et s'exprima avec tant d'abondance et de correction que son juge, dès ses premiers mots, s'étonna de son savoir.
A dit s'appeler Henry Portai, àjfé de 30 ans, n'ayant d'autre profession que celle de prier Dieu, du lieu de Saumane près La Salle en Cévennes. — S'il a toujours résidé à Saumane, et à quoi il s'occupait? — H y a environ onze ans que ne pouvant plus l'aire l'exercice de sa religion réformée il se retira dans les bois et sur les montagnes pour y prier Dieu ; et partout où il trouvait des (idèles de sa religion, il se joignait à eux pour prier et s'entretenir de Dieu, de la méditation de sa Parole, ce qu'il a l'ait toujours depuis qu'il a quitté sa maison, ayant appris par les Articles de | la] Profession de Foi qui a été composée d'un commun accord par toutes les Eglises Réformées de France, que chacun est propre à l'éditication de son prochain suivant les lumières que Dieu lui a départies. Il n'a jamais eu l'intention de désobéir au roi, pour lequel il a toujours prié Dieu et pour toute la famille royale.
— Quelle était sa profession ? et s'il a étudié ? — Il s'occupait de travailler la terre et qu'il n'a jamais étudié, ayant seulement appris à lire et à écrire. — S'il s'est souvent assemblé avec ceux «le la R. P. R. ? — Il a souvent convoqué des assemblées pour prier Dieu, mais par le respect qu'il avait des personnes d'autorité et pour ne point donner des soupçons de sa conduite, il n'a jamais convoqué des assemblées qui passaient 30 à 40 personnes, et que dans lesd.