‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 81 sur 334 · BROUSSON A LYON · texte numérisé non relu

BROUSSON A LYON

ne soyons pas les seuls, Sire, à qui votre trône et votre bonté soient inaccessibles !

Brousson, à son propre témoignage, lut à Lyon ces lignes pénétrantes, et bien qu'il n'ait rien dit de l'impression qu'elles produisirent sur lui, il semble qu'il s'en soit souvenu quelques mois plus tard. La Requête se donnait habilement pour avoir été imprimée à Saint-Omer, où les jésuites avaient un établissement célèbre. Le maître de la poste à Lyon, l'avait reçue de Hollande, et l'avait passée à un libraire. Celui-ci, trompé par le nom de Saint-Omer, ou plus exactement, sans doute, feignant de l'être, lavait réimprimée. De nombreux exemplaires s'en étaient répandus quand l'ordre vint de la faire disparaître. Une lettre de Paris avait appris à Brousson, à Lyon également, qu'il n'y avait pas apparence que la Requête eût été vue du Roi. personne n'ayant osé lui en parler » ' .

Brousson réunit quelques protestants de Lyon dans des exercices de piété. Le 24 octobre, il prêcha, sur La Crncijixion et l'Union avec Christ, un sermon qu'il avait fait entendre à La Haye six mois plus tôt. " . Dans le cercle des auditeurs qui se forma autour de lui, il rencontra des enthousiastes, dont la conversation allait modifier brusquement les plans de son voyage3.

La ville était un lieu d'asile pour un certain nombre de Nouveaux Convertis originaires des régions voisines, dans lesquelles, huit ou neuf ans auparavant, s'étaient produits des événements religieux étranges. Brousson fut mis en présence d'une fille et de quelques autres personnes, « qui lui parlèrent à fond des prodiges arrivés en Vivarais et dans le Dauphiné, sur ce qu'un grand nombre de jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, tombés dans un profond assoupissement, et dans cet état, faisaient des

I. Lettre de Brousson »1 n j; dèc. 1697, Opusc, p. 313. La Requête lut «trouvée dans le Cabinet du Roi « vers le I janvier 1698 {Huit. XXXII. 556). Les Cantons Suisse* èvangèliques, le ~±'\ septembre ir>'.>7. Intervinrent auprès de Louis XIV par une requête spéciale. Ils le supplièrent. ;t l'occasion de La paix qui venait d'être conclue. d'accorder a se> sujets réformés la permission de rentrer dans leur patrie et d'y pratiquer leur religion selon leur conscience, en toute soumission vis-à-vis de leur prince. (Requête mentionnée dans De Chambrier, p. 353, avec référence).

•2. C. LU, Sermon CD. Galates, II, M) : .• Prononcé à la Haye le samedi 1:1 avril 1697, jour de préparation a la Sainte-Cène. Lyon, -2i net. 97 »,

3. Tous les faits qui suivent, dans ce chapitre et le suivant. pro> iennenl dujournal de voyage de Brousson, tel qu'il a été résume en 1698 eu vue des enquêtes qui suivirent sa mort. L'^< Extrait » subsiste au dossier Brousson. Noua en parlons plus loin.

prédictions, prédications, citaient l'Ecriture, sollicitaient leurs auditeurs à se repentir du changement de religion, de faire pénitence, de rentrer dans leur premier état, et qu'enfin il était évident que le Saint-Esprit parlait par leur bouche ».

Comme Jurieu. Brousson avait été bouleversé par les premiers récits des manifestations a prophétiques » de 1688. Un sermon de Merlat, qui sans ambages avait déclaré les prétendus prophètes inspirés du diable, et prononcé anathème contre quiconque douterait seulement de son allirmation. avait provoqué de sa part de fermes objections. Il avait été touché, au contraire, de ce prodige, attesté par des relations bien circonstanciées, émanant de personnes sages et connues, qui en avaient été les témoins1. Les pasteurs de la Suisse, quand il était revenu de son premier voyage au Languedoc, n'avaient pas manqué de s'informer auprès de lui de quelques particularités sur ce sujet. Vainement d'ailleurs. 11 n'avait nulle part rencontré d'inspirés de cette nature. Quelle heureuse occasion s'offrait maintenant à lui de s'instruire directement ! L'Esprit Saint l'avait suscité lui-même, en dehors de la vocation ordinaire, pour une œuvre à laquelle Dieu avait mis son sceau. Le même Esprit ne pouvait-il pas agir, dans des conditions plus « irrégulières » encore, par le moyen de ces enfants ? A l'heure anxieuse où seul un miracle pouvait sauver l'Eglise, n'était-il pas de toute importance d'examiner si le prophétisme du Yivarais ne serait pas comme un solennel et dernier avertissement, comme un appel suprême à l'espérance?

Désirant être mieux informé, le pasteur fut mis, à Lyon même, en relations avec le Sr François de Mure, d'Annonay, homme de considération dans le Yivarais2. Celui-ci avait vu en 1690, dans les prisons du Pont Saint-Esprit, où il s'était trouvé détenu en même temps que le prédicant Bonnemère, de nombreux prophètes. Sa servante, prophétesse, « ayant eu révélation du Seigneur d'annoncer sa Parole à Annonay », avait traversé toute la ville, pour aller, conduite par l'Esprit, jusque dans deux maisons du faubourg. Enfin il s'était venu retirer à Lyon avec sa famille en juillet 1697, « sur ce qu'on voulait l'obliger de baptiser un de ses enfants à l'église, et cela, après que sa propre fille avait prophétisé qu'ils seraient affligés». Le

i. Lettre de Brousson de 1694, contre Merlat. (Douen. II. *24, 425).

2. Un dimanche, peut-être le jour de sa prédication. Su la fariille de Mure, voir Sull.XU, 136; XXX. Ils. 121.

BROUSSON ENTKE DANS LE VIVAIIAIn 177

Sr de Mure fortifia Brousson dans son dessein d'entrer dans le Yivarais, « lui citant ies miracles faits par la nommée Isabeau Vincens, bergère de Grest en Dauphiné, et de plusieurs antres filles et garçons de la province, qui étaient autant de prophètes, qui communiquaient le don de prophétiser à ceux qui les entendaient avec sincère repentir et après avoir fait pénitence; même qu'ils avaient des révélations de ce qui devait arriver aux fidèles dans la religion, et à ceux qui ne l'étaient pas ». Une dernière considération entraîna le pasteur. Le peuple du Yivarais, lui dit de Mure, n'avait été secouru d'aucun des ministres qui roulaient de province en province ; il n'y en avait eu qu'un (c'était Roman, comme on verra plus loin) qui avait traversé le pays depuis trois ou quatre mois sans y arrêter.

Brousson renonça donc à son premier projet, qui était de gagner le Poitou. 11 tourna au Sud, vers le Yivarais, où il arrivait le 4 novembre. Il posait de nouveau le pied sur des terres où s'exerçait la juridiction de Bàville, où les réformés étaient plus durement traités qu'en aucune autre province. Sa tète y était mise à prix, son signalement partout répandu. L'intendant, qui découvrait sa main sous tous les mouvements des Nouveaux Convertis, gardait dans un absolu secret la lettre qui prouvait que le pasteur avait entretenu un commerce séditieux avec les ennemis du roi. Brousson, d'autre part, avait su l'arrestation du guide Picq, il avait pu se convaincre, à Genève, que son billet n'était pas parvenu à Pictet ; il traînait le regret. et peut-être le remords, de ses démarches de 1C89 et de lti!Jl ; il envisageait avec horreur la possibilité de tomber entre les mains impitoyables du « roi du Languedoc ». Mais il allait son chemin, regardant au devoir présent et à son œuvre future, sans souci du supplice qui l'attendait.

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