LE CULTE RÉTABLI A ORANOB
Le roi d'Angleterre avait cependant obtenu la délivrance des quatre pasteurs de la principauté, enfermés depuis douze ans à Lyon, au château de Pierre Seize '. Leur prison s'ouvrit le 26 novembre. Quelques jours plus tard, la population d'Orange les accueillit triomphalement. Ils rétablirent l'Eglise. Les Bénédictins qui occupaient leur logis, les Religieux du Verbe Incarné, quittèrent une terre devenue hollandaise ".
Les cris de joie de ce petit peuple, libéré du joug romain, retentirent au fond du cœur des opprimés. Le peuple réformé du Languedoc, des Cévennes, du Vivarais, accourut en foule. Brousson lui-même, en sortant du Dauphiné, et malgré le danger qu'il courait, « s'enhardit d'aller dans la ville » pour « y avoir sa part de la consolation commune », et pour y embrasser le gouverneur, l'avocat Huygens de Zullichem, qu'il avait connu à La Haye, et qui s'était entremis, dans les Provinces-Unies, en faveur des protestants français3.
Les terribles pénalités de la déclaration du 23 novembre ne furent pas appliquées, à ce qu'il semble, à ceux qui les avaient bravées. Une déclaration nouvelle fut publiée le 13 janvier '. La clause de la première, relative au commerce, était trop large, et permettait les subterfuges. Les N. C, désormais, qui prétendaient user de l'exception, furent tenus de se munir d'une attestation en règle des autorités de leur province. Les peines étaient cette fois de 3.000 livres d'amende, des galères pour les hommes, et de cinq ans de prison pour les femmes. Bàville, on le verra bientôt, appliqua sans pitié les nouveaux ordres du roi. qu'il avait suggérés lui-même.
Une pièce venue de l'étranger, et saisie par l'intendant dans le Languedoc vers le 3 janvier, lui avait montré tout le danger que ce territoire ouvert au culte protestant faisait courir à la catholicisation de ses administrés. Découverte par P. Gachon, en même temps que la lettre de Bàville qui la communique à
1. Le cinquième, Pineton de Chanibrun. le célèbre auteur des Larmes, avait abjure, comme ou sait, puis avait passe la frontière pour « rentrer dan> la paix .1,- l'Eglise ».
■2. Bull. XXXII, 558 : \X\IX. 378.
3. Lettres île Brousson du 23 janvier et 28 avril li'.'.'s. Opusc. :i|:;. 323, Douen. II.
4. Bàville écrivait à la Cour le S janvier (.1. Lemoine. p. 2931, qu"il passait à ( )range, par le Comtat, une si grande quantité de religionnaires qu'on s'était lasse de les y arrêter. Les pasteurs d'Orange prêchaient dans des maisons particulières de la ville et y recevaient les abjurations. Le nouveau projet de déclaration fut propose a la Cour, par Bàville, un peu après le ;i janvier.
210 LES PRBDICANTS PROTESTANTS
la Cour, elle est intitulée : Résultat du projet des zélés de la religion de J.-C, et de ses apôtres, pour servir d'instruction et de pratique dans les circonstances présentes' . Nous doutons, à vrai dire, que le document, comme le veut P. Gachon, suppose « une sorte de conseil directeur reconnu et respecté », qui lui aurait par là conféré une autorité particulière. Un conseil directeur de ce genre n'existait, à notre connaissance, ni en Hollande, ni en Suisse, ni à Genève. La Hollande avait connu deux Comités rivaux ; la Suisse, deux tendances opposées parmi les réfugiés qui s'occupaient des affaires de France ; et les « zélés », au Nord comme à l'Est, avaient eu justement une attitude contraire à celle que prenaient les auteurs du Projet. Les pasteurs de qui émanent les instructions saisies, déclarent en effet s'opposer formellement a la célébration de tout culte public « dans les lieux [habités] ou à la campagne ». Peut-être les discussions soutenues à Genève par Roman, ont-elles poussé à cette publication quelques ministres modérés, qui se disent «zélés », précisément pour ne pas laisser le monopole du terme aux prédicants.
Leur intervention et leurs conseils se justifient d'ailleurs, à leurs yeux, par l'état favorable des affaires. Ils ne doutent point que le roi d'Angleterre n'ait acquis secrètement aux protestants un bienfait considérable, et ils affirment la réalité de « promesses solennelles », faites par Louis XIV à Guillaume, « de laisser vivre les religionnaires dans la liberté intérieure, sans les troubler ». Il est donc nécessaire de maintenir dans l'observation loyale de cet article non public de la paix, des sujets qui auraient pu sans doute espérer davantage, niais à qui le culte rétabli à Orange permettra d'attendre une plus large liberté.
Le Résultat du Projet des zélés fournit aux fidèles des instructions pour les pèlerinages qu'ils doivent faire vers la princicipauté hollandaise, règle le secret des voyages, leur durée très brève, l'exclusion des femmes, des jeunes filles, des enfants, indique que les protestants, dans la ville, « entendront un prêche, feront la Sainte-Cène, qui pourra être donnée tous les jours, et se confirmeront dans leur foi ». Le culte intime, au foyer, sera vivifié par cette assistance lointaine des hommes à des exercices publics. Il sauvegardera à son tour la continuité de la tradition protestante dans les familles, qui céderont au malheur des temps si la chose est nécessaire. Le Projet, dans son arti-
1. /,',-,'. Historique, tome LXXX.V, pp. "202, 265, 26G. (Bibl. Xat. fr. 7015, Collection Rulhères, ( 84).