HEUREUSES NOUVELLES VENUES DE HOLLANDE
son absence, s'étaient fort bien acquittés de leur devoir, en convoquant de petites assemblées, et ressentit une joie extrême, de trouver ses frères dans une si sainte disposition.
Les exhortations des prédicants, leur piété, leurs indications pratiques, avaient leur part dans ce zèle renouvelé. Les lettres et les communications des réfugiés contribuèrent plus encore à réveiller et à l'entretenir. Le fameux Mémoire du 18 septembre, remis aux plénipotentiaires français par les ambassadeurs évangéliques, fut largement répandu par le Comité des Huit, aux efforts duquel il était dû. Les copies portaient au bas : « Les personnes sages et discrètes seront bien aises de voir cette pièce. Dieu la veuille bénir d'. Elle fut lue en efiet, dans le Bas-Languedoc comme à Lyon, et avec la même joie. Peu importait qu'elle lût une manifestation tardive. Il suilisait que les Puissances protestantes eussent parlé. Elles n'abandonnaient donc point les intérêts des réformés de France.
Sur la fin du mois d'octobre, un habitant de Montpellier, Pieri'e Veyras, avait entre les mains la copie d'une lettre venue « de l'étranger », qui révèle à la fois l'importance que certains réfugiés prêtaient au Mémoire, les espérances dont ils se leurraient, et la crédulité avec laquelle ils colportaient les nouvelles les plus aventurées ".
Après la ratification de la paix, le Roi, par sa clémence, a résolu avec son Conseil de nous donner pleine liberté de rentrer dans tous nos biens, sans pouvoir demander compte des fruits [c'est-à-dire : des intérêts I ; que dans le royaume il y aura un certain nombre fixe d'exercices, que pourtant on se pourra assemlilcr dans les maisons particulières en nombre de tant ; que sans bruit nous ferions enterrer nos morts dans des cimetières publics ; qu'il nous sera permis d'aller faire bénir nos mariages dans [des] lieux ordonnés ; et [à] chacun de ses sujets de professer la religion que bon lui semblera. En voilà suffisamment pour ceux qui ont le cœur ])ien placé. Trop heureux, si cela arrive, que nous profitions tranquillement de cette grâce !
Cependant, les ministres des princes Protestants, ont fait, par un Mémoire, des remontrances à ceux de France, et ces derniers ont promis au Médiateur, qui le leur a communiqué, de faire tout ce qui dépendra d'eux pour y faire entrer le roi et son Conseil. [Suit une copie, très fautive, et faite avec beaucoup d'ignorance, du Mémoire du 18 septembre.]
i. Bail. XL, 177.
2. C. 178. Dossier Brès. Lorthographe très primitive de la copie la rend difficile à lire.
200 LES PRKDICANTS PROTESTANTS
La nouvelle du vendredi (?) marque que le roi est un bon prince, qu'il veut que tous ses enfants se ressentent de la paix, et qu'il donnera liberté de conscience, à ce qu'un banquier de Paris a écrit à sa mère, et que c'est assuré. J'ai vu la lettre, que cette Demoiselle nous a fait voir.
Veyras ne conserva pas sa copie jalousement. II la i-eniit à un habitant de Blauzac, Pierre Huguet. Huguet la passa au muletier Brès, d'Anduze. entre les mains de qui elle fut saisie le 16 novembre, pour faire l'oijjet dune information particulière. Mais combien de personnes déjà l'avaient lue * ?
Les Comités de Hollande n'étaient pas ofliciellement responsables de la dilTusion des fausses nouvelles qui accompagnaient le récit de leurs démarches. C'était pourtant aux environs de Ryswj'k qu'elles avaient pris naissance. Des Français catholiques, de la suite des plénipotentiaires royaux, «lâchèrent à l'aventure » quelques paroles favorables. « Quelques-uns passèrent jusqu'à dire qu'on se donnât patience, et que le roi était bon ». Plusieurs des ambassadeurs évangéliques, « dirent aussi plusieurs choses équivoques, et qui donnèi'ent lieudecroire qu'il ne fallait pas regarder les allaires comme désespérées ». Les modérés, qui relevèrent contre les zélateurs (et comme une confirmation de leur propre attitude), que « le roi n'avait pas voulu recevoir la loi de ses voisins, surtout dans une affaire domestique », laissèrentpenser cependant que ft de lui-même » Louis XIV apporterait quelque adoucissement au malheur des réformés. Les zélateurs redoutèrent de gâter définitivement la situation, par leur amertume publique. (C On crut qu'il ne fallait pas dis-
1. Le 22 décembre, le juge observe que « Técrit est séditieux en ce qu'il promet la liberté de conscience ». Veyras fut condamné, le 18 février 1698, à l'amende honorable et au bannissement pour six ans. C. 178.
Une lettre analog-ue l'ut colportée dans le Vivarais. L'évêque de Viviers écrit : « Ils semèrent certains bruits et des libelles pernicieux : que le roi n'exigreait point qu'ils fissent exercice de la R. C. : que ce point avait été réglé dans le traité tle paix, par un article secret entre S. M. et le roi d'Angleterre ; quïl leur serait bienlTit donné un lieu d'exercice public de leur religion en chaque diocèse : que cependant tout chef de famille pouvait le faire dans sa propre maison et sans éclat: qu'enfin la guerre était en état de recommencer, et que pourvu qu'ils tinssent termes et unis, ils verraient dans peu la R. prot. en France comme elle était ailleurs ». L'évêque de Grenoble dit de même des N. C. de son diocèse : « On a peine, à présent, à les détromper de l'opinion où ils sont qu'il j- a un article secret dans la dernière paix, pour leur laisser la liberté de conscience dans la France ». {Mémoires des Eeêques en 169S. J. Lemoine, pp. 212, 269). Le dossier de Veyras contient un Ordre exprès du roi, du 29 décembre 1697, commandant de faire le procès à ceux qui colportent de semblables écrits « séditieux », « contraires au liien de la religion, et qui contiennent de fausses nouvelles. »
PROJET d'u.\ION des PUISSANCES ÉVANGIiLIQUES 201
siper ces légères ombres d'espérance par une nouvelle pi-otestation publique, à laquelle on ne se voyait pasen état de donner une forme qui en fit la validité » '. Obligés de se taire, ils poursuivirent, par devoir, des démarches dont ils sentaient trop bien maintenant Tinutilitc -.
Louis XIV ne consentit même pas à recevoir le Mémoire des alliés évangéliques. Il fit déclarer que la pièce « était demeurée dans la poche du chef de son ambassade ». Le médiateur consentit à insister encore, pour obtenir du roi une réponse directe. Des considérations furent adressées, à titre privé, aux envoyés français, par « un inconnu bien intentionné », pour leur exposer les raisons politiques très sérieuses, qui commandaient à leur maître de se conserver en Europe des alliances protestantes \
Une dernière ressource restait aux ardents, c'était de réserver du moins, et de préparer l'avenir. Les circonstances favorisèrent une dernière tentative des amis de Jurieu.
Par des négociations secrètes avec l'Autriche, Louis XIV s'était engagé d'avance, à exiger le maintien du catholicisme dans les villes qu'il allait restituer aux princes Allemands, à la charge que l'empereur, de son côté, abandonnât les réformés de France à la sévérité de leur roi. Aussi, quand l'Autriche conclut enfin sa paix le 30 octobre, les princes luthériens se virent-ils dans l'obligation de protester — platoniquement d'ailleurs — par le refus de leur signature, contre ce qu'ils appelaient un empiétement de l'Eglise catholique sur leurs droits souverains. L'occasion sembla propice aux réfugiés des Provinces Unies, pour un nouvel appel à la solidarité protestante, et la constitution d'une ligue défensive de l'Europe évangélique contre le papisme envahisseur.
Un Projet d' Union entre les Puissances Éçang-éliqaes, daté du 1" novembre 1697, parut en Hollande, et fut bientôt connu dans le Languedoc. La copie qui nous en reste, et qui fut remise plus tard à Brousson dans les Gévennes, est due à une main absolument inexpérimentée. Le fait qu'elle fut transcrite par un homme qui n'en comprenait même pas la plupart des phrases, est une preuve de l'importance qu'y attachaient ses lecteurs cé-
1. (Jurieu) Relation de tout ce qui s'est fait..., 1698, p. 18.
2. Le 30 septembre, Jurieu ne veut pas croire encore que Guillaume ait abandonné la cause des réformés de France. Mais il est fort découragé. (Bull. LIV 556).