‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 166 sur 346 · Lettre écrite d'Orange le 22 juin. Opusc, p · texte numérisé non relu

Lettre écrite d'Orange le 22 juin. Opusc, p

3. Le 2 février, Bàville écrit à Fléchier qu'il a retardé d'un jour Tin voyage qu'il doit faire à Toulouse, alin de juger des prisonniers de Roquemaure qui sont allés à Orange. « J'en condamnerai trois ou quatre aux galères, pour achever de persuader les N. C. qu'ils ne doivent pasjjrcndre ce chemin ». (Pap. Coqucrcl).

cette fois un exemple effroyable. Le 26 septembre, il envoyait aux galères soixante-quinze des prisonniers, et enrôlait de foi'ce un certain nombre des autres. Trois jours plus tard, vingt et une femmes ou jeunes filles étaient condamnées à 8 ans de prison et à 3,000 livres d'amende chacune K

Pendant que, par des jugements aussi impitoyables, les protestants de la province apprenaient ce qu'ils devaient attendre de la paix de Ryswyk, une consultation générale des évoques, et de quelques intendants, avait été organisée par la Cour, sur la question des Nouveaux Convertis". Il paraît évident que l'enquête établie en 1698, sur la proposition de Pontchartrain et les instances de M"'^ de Maintenon, fut provoquée par les événements même du Languedoc, et par la politique religieuse de Bâville. Il ne fut pas question en effet — la chose était impossible — d'examiner si l'édit de 1685 devait être rapporté ou modifié. La discussion ne porta que sur la méthode à suivre à l'égard des Réunis, et tout particulièrement * sur l'établissement d'un signe visible et permanent de la conversion : l'assistance à la messe ». Les évêques du Nord et de l'Ouest, répugnèrent à une violence qui touchait directement la conscience. Ceux du Languedoc, au contraire, inspirés, à ce qu'il semble, par Bâville, qui les guidait plus qu'il ne recevait leurs conseils, ne se soucièrent ni du sacrilège, ni de la profanation des mystères, et sans hésitation réclamèrent hautement des mesures définitives, qui seules devaient consacrer la catholisation «déclarée, publique, affichée », de toute la région soumise à leur juridiction. L'intendant ne trouvait d'opposition, dans sa province, que chez le seul évêque janséniste de Saint-Pons, dont il ne se préoccupait guère. Mais il avait à compter avec l'entourage du roi, en particulier avec Bossuet. Il multiplia, pendant l'année, ses Lettres et ses Mémoires explicatifs ^

1. Les dossiers sont C. 177 et C. 178 (deux pièces importantes G. 169). Les jugements, G. 191. Voir Bull. XXXIX, 192. La Gazette de Harlem doubla le chiffre des condamnés. (Bull. XXXII, 561).

2. Voir J. Lemoine, Mémoires des Evêques de France (IG98). avec une Introduction historique : et pour le Languedoc, P. Gachon, Bev. Hist., tomes LXXXV et LXXXVl, corrigeant sur certains points l'Introduction de Lemoine. On savait à Paris que Bâville jouait un rôle considérable dans Fenquète. Voir Bull. XXXII, 560, une information de la Gazette de Harlem (de Paris, "27 juin) suivant laquelle révèque de Ghartres [Gastres (?)] renvoyait à Bâville et à Broglie toute la responsabilité des mesures violentes prises dans le Languedoc.

;!. P. Gachon, ihid., LXXXV, 203, 239 ; LXXXVl, 48.

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C'était sans doute sa conception personnelle qui était en jeu. Mais pour la détendre, il se fondait sur des raisons politiques, au nombre desquelles il faut mettre les inquiétudes qui l'avaient agité pendant les années I68î), JGÎ)0 et l(î02. Le temps de délibérer était d'ailleurs passé, il importait d'agir, et fermement, pour ne point perdre tout le bénéfice d'une œuvre qui avait coûté tant d'efforts'. Enfin l'éducation Ihéologique deBùville lui fournissait des arguments religieux, puisés dans la tradition de l'Eglise et les Pères. Bossuet, dans le fond, n'était pas moins intolérant que l'intendant, mais il gardait encore une préoccupation de la conviction intérieure, qui pour Bàville cédait totalement devant les nécessités de la situation. Dans toute sa raideur, et sans qu'il s'en rendît compte, l'évoque était encore « infecté d'un certain venin de libéralisme », qu'il tenait de sa culture française. L'intendant, gagné à la politique des jésuites, osa seul écrire en toutes lettres : « L'effet de l'Inquisition a été heureux, puisque l'hérésie a été atteinte par ce moyen »".

Le 9 novembre, Bàville jugeait prochaine la déclaration royale qui terminerait le débat. Il avait bon espoir que- le roi, qu'il savait personnellement gagné à ses propres vues, lui donnei'ait raison. Mais le monarque, à son sens, était circonvenu. K On ne sait, écrivait-il à Fléchier, comment tout cela sera façonné. Le roi est plus sévère que jamais quand il agit de son propre mouvement »^ Les Nouveaux Convertis de Paris, par contre, qui avaient eu vent de la résistance des prélats du Nord aux objurgations de Bàville, se promettaient grand bien du nouvel édit. *

1. « Si on condamne ce qu'on a fait et si on n'avance pas l'ouvrage, il est plus court de tout al)andonner. Je vais même plus loin, il faut relever les temples ; il ne convient point que dans le royaume il y ait un peuple entier qui soit répandu dans toutes les provinces, sans aucun culte de religion ». P. Gachon, LXXXVI, 50.

2. P. Gachon, ibid., p. 57 : Le 13 février 1698, Bàville écrit à Fléchier que les N. C. de IMontpcllicr semblent s'être « tout à fait rendus ». Ils commencent même à parlementer sur la messe, bien qu'ils demandent encore qu'il leur soit permis de sortir avant riilévation. « C'est quelque chose d'en être venu à ce point. Fides ex auditu [Ep. aux Romains, X, 17]. S'ils veulent venir à l'église, ils pourront y être instruits ». Tout ce que Bàville demande aux N. C, c'est de venir à l'église « de bonne foi, avec un esprit docile ». Mais c'est « la crainte d'un châtiment », qui leur inspirera cette « bonne foi » ! (Pap. Coquercl).

3. Bull. XV, 136. {Pap. Coquercl). La copie de Rabaut Saint-Etienne porte : s'agit. L'erreur est évidente.

4. Bull. XXXII, u61. Le 16 novembre, Bàville écrivait au duc de Bcauvilliers : «Tous les X. C. ont su que S. M. délibère. Ils ont conçu de fortes espérances

276 LES PRÉUICAXIS PKOTESÏAKÏS

La déclai'atioii parut le 13 décembre, sans contenter les réformés — il fallait s'y attendre. — mais sans fournir aux violents les armes qu'ils souhaitaient. Le roi avait résisté à son confesseur, à M""* de Maintenon, aux évêques du Midi. Les raisons d'ordre économique qu'avaient produites Pontchartrain et Daguesseau, l'avaient emporté sur le zèle pieux.

Formelle dans ses termes, quant au but poursuivi, la déclaration demeurait dans le vague, quant aux voies qu'elle proposait pour l'atteindre. Le roi affirmait son intention de donner de nouveaux soins, en ce temps de paix, à la conversion de ses sujets, « pour détromper nos dits sujets des illusions dont on a tâché de les abuser, et employer les moyens les plus efDcaces pour les ramener solidement et véritablement dans le sein de l'Eglise Catholique ». L'édit de 1685 devait être exécuté, et ses principales dispositions étaient rappelées. Les évêques étaient admonestés de rester dans leurs diocèses, d'y former leurs curés à la prédication et à la controverse, d'y appeler des missionnaires. Les Nouveaux Convertis étaient ensuite exhortés d'assister aux exercices du culte. Il leur était enjoint d'observer dans leurs mariages, les solennités prescrites par les saints Canons ; de faire baptiser les enfants aux églises dans les vingt-quatre heures qui suivraient leur naissance ; de les envoyer aux écoles et aux catéchismes jusqu'à l'âge de 14 ans, « sous peine d'amende ou plus grande peine, suivant l'exigence des cas ». Les médecins, apothicaires, ou chirurgiens, devaient donner un avis aux curés, dès qu'ils jugei'aient un malade gravement atteint, afin que les N. C. puissent en recevoir les avis et consolations, et le secours des sacrements.

En apparence, la déclaration paraissait donc modérée, ce Les N. C. sont exhortés à fréquenter les églises, ils n'y sont point forcés. Ce ne sont plus des soldats qu'on veut pour missionnaires, on cherche à former de véritables apôtres ». Les seules sanctions marquées, concernent l'éducation des enfants ; mais le roi vise tous ses sujets, et non plus seulement les Réunis, « établissant des règles communes et uniformes tant pour les N. Convertis que pour les anciens catholiques, sans aucune

qu'on se relâchera à leur égard, et ils attendent la fin des délibérations, comme un point qui va décider de leur destinée. Le Conseil... doit être persuadé qu'il y va du tout pour la relij^ion, et que rouvrag:e des Conversions sera entièrement détruit, s'il n"cst soutenu, dans les conjonctures présentes, par des inductions un peu fermes ».(Gachon, ibid.).

LA DÉCLARATION DIÎ DKCE.MBRE 1608 277

différence ni distinction »'. Les auteurs de la déclaration (c'étaient le Cardinal de Noailles et Daguesseau), pensaient \ cependant qu'en renouvelant l'édit révocatoire, elle en conserve- \ rait toute la force. Les adoucissements véritables qu'ils voulurent apporter aux pratiques usitées depuis quatorze ans, furent seulement mentionnés dans des instructions secrètes (qu'ils rédigèrent également), adressées aux intendants en janvier ^699". La Cour recommandait d'éviter de répandre le sang, autant que faire se pourrait, et de ne point faire traîner sur la claie les cadavres des N. C. moi'ts relaps. Cette peine faisait hor- ' reur. Mais ils devaient la laisser craindre. Le secret de tout le dessein est dans ces mots des Instructions : « Rien ne serait plus dangereux que de se rétracter en la moindre chose ». Il était avant tout nécessaire de déguiser aux yeux des religionnaires le relâchement des rigueurs.

La Cour ne démentait donc pas ouvertement l'intendant du Languedoc. Il n'en était pas moins vaincu. Les violences inspirées par les souvenirs de l'Inquisition, ne devaient pas être appliquées ; le roi n'avait pas voulu les ordonner. Le catholicisme reculait devant la logique de ses principes et de sa tradition, Jurieu se trouva avoir vu juste, sur ce point comme sur d'autres. Malgré l'âpreté de la persécution, il avait déclaré, dès 1G8G, qu'elle échouerait, parce que le clergé qui l'organisait, était « dégagé du ridicule entêtement des moines», et « savait que les protestants n'avaient pas tout le tort ». C'est à Bossuet surtout qu'il pensait, à l'auteur de Y Exposition de la Foi Catholique. Il fallut placer à côté de lui Daguesseau, dont « la timidité intellectuelle et morale»^ se montra en cette occasion. L'un et l'autre, et leurs amis, n'eurent pas l'audace de revenir à la politique ecclésiastique du xiii'^ siècle. Il était réservé à Bâville de revendiquer pour lui et ses évêques (Fléchier était du nombre), le droit de tenir l'attitude conséquente d'un fils incorruptible du Moyen Age*.

L'intendant rongea son frein. Il lui était impossible de se départir de la ligne de conduite qu'il avait jusqu'alors suivie.

1. Baron de Bretcuil, dans [Rulhièrc] Eclaircissements historiques sur les causes de la révocation de VEdit de Xanles..., pp. 51, 8G. (Ed. 1788).

:2. J. Lemoine, p. VOG.

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