‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 190 sur 346 · NOUVELLES LETTRES PASTORALES · texte numérisé non relu

NOUVELLES LETTRES PASTORALES

voies de la Providence, qui « tenait les ministres en réserve pour retourner chez eux reporter le flambeau de la vérité, quand Dieu leur en ouvrirait la porte ». Depuis cette époque, et malgré les objurgations de Brousson, le nombre avait été infime, de ceux qui avaient consenti à quitter un pays hospitalier et sûr, pour revenir vers les brebis, abandonnées au désert. En 1698, les pasteurs ne parlèrent pas davantage d'aller s'ofl"rir à la mort. Pour uiaintenir vivante la foi protestante, ils se contentèrent de reprendre une méthode moins dangereuse, que les préoccupations de la guerre leur avaient fait négliger. On vit reparaître des exhortations semblables à celles de 1686 et de 1687. Des lettres pieuses furent, en 1698, lancées de la Hollande.

Trois sont de Jurieu lui-même, et il les a jointes à la Relation dont nous avons parlé plus haut, comme autant de Suites nécessaires'. La Première Suite est une Description de l'état lamentable où se trouve VEgiise de France depuis la paix. Elle est destinée à l'Europe évangéUque. Elle l'avertit des conséquences néfastes de la lâcheté qu'elle a montrée à Ryswyk. Jurieu y cite quelques faits relatifs au Languedoc, et il termme par un nouvel appel aux princes protestants. Il a toujours compté sur eux, c'est encore vers eux qu'il se tourne. Il a mentionné, au début de sa Relation, la paix dont l'Europe jomt « au moins en apparence ». H est aisé de deviner qu'il attend dune nouvelle guerre, et des négociations nouvelles qui la suivront, la restauration des Eglises abîmées. La Seconde Suite de la Relation est constituée par des Réflexions sur les sentiments que la persécution doit exciter dans les cœurs des persécutés, à regard de leurs persécuteurs, et à Végard de Dieu qui leur envoie ces châtiments.

La Troisième Suite, enfin, s'adresse aux opprimés. Elle leur affirme que Dieu ne permettra pas la totale ruine de la Réformation en France. Aucune citation de l'Apocalypse. L'ancien prophète se confine dans des considérations de psychologie et d'histoire. c( La religion romaine perd son crédit en France, les peuples s'illuminent tous les jours; les violences des persécuteurs, et les plaintes des persécutés, ont rendu les peuples atten-

1 La seconde Suite de la Relation... et la troisième, portent au bas de la dernière li-ne l'indication : A Rotterdam, chez Abraham Acher, ce (lui laisse supposer qu elles ont été imprimées indépendamment de la Relation elle-même et de sa premu^e suite, lesquelles forment un ensemble à pari. Dans le volume de la Bibl. duProt. la seconde et la troisième suite ne sont pas cependant paginées dune manière indépendante.

lifs à la grande affaire de la religion, à laquelle peut-être n'auraient-ils jamais pensé ». L'avenir est par là garanti. Que les protestants de France se relèvent donc ; qu'ils se fassent partout, comme cela s'est vu en certains lieux, « des conducteurs, et des anciens » ; qu'ils s'établissent des « catéchistes ». « Ces moyens légitimes servent à empêcher le règne des scandales et l'entière suppression de la vérité ». Qu'ils se groupent en « assemblées, bien que dangereuses et défendues ». Qu'ils prient enfin. Le pasteur publie même pour eux un Modèle de prière... tirée de V Ecriture Sainte. S'ils lisent attentivement la parole des Prophètes, des Evangélistes et des Apôtres, ils connaîtront en effet « l'art de bien prier )>. «: Sans être ni docteurs en théologie, ni pasteurs consacrés, vous apprendrez là tout ce qui vous est nécessaire pour vous édifier mutuellement les uns les autres, et par des prières secrètes, et par des exhortations fort touchantes » .

Jurieu en revenait à l'institution des prédicants, laissant encore planer sur leurs efforts l'attente d'une nouvelle conflagration européenne. Il s'effaçait d'ailleurs, et nous ne savons pas comment, en 1698, il corrigeait ses dernières interprétations apocalyptiques du 1" juillet 1689, qui fixaient à l'année 1690 des événements décisifs. Les trois Suites ne furent pas l'amorce d'une seconde série de Lettres Pastorales, qui auraient fait pendant à ses Lettres antérieures, dont l'effet avait été si considérable.

Deux autres pasteurs, deux modérés, qui d'ailleurs s'étaient trouvés autrefois en conflit avec Jurieu, prirent sa place, et dans un autre esprit que le sien. Nous voyons se redresser, avec eux, cet orgueil pastoral contre lequel Brousson s'était si violemment élevé.

Jacques Basnage était le beau-frère de Jurieu, mais il était l'ami de Bayle, et Jurieu, dans l'affaire de V Avis aux réfugiés, l'avait publiquement dénoncé en Hollande comme traître envers l'Etat. Il écrivit, à partir du lo janvier 1698, quatorze Lettres pastorales sur le renouvellement de la persécution*. Les neuf premières (lo janvier-l^"" juillet), que seules nous avons pu lire, contiennent de longues pages de controverse, qui répondent au Traité de la Messe de Bossuet, des considérations sur la nécessité de la persévérance, des conseils et des consolations

1. France Prot., 2= édition, article Basnage. Le volume de la Bibl. du Prot. ne contient que les neuf premières.

LETTRES DE BASNAGK ET 1>E bll'ERVILLE 315

sur l'enlèvenient des enfants réformés par les prêtres. On n'y trouve pas, en revanche, Jindication pratique touchant le maintien de la foi. La fuite serait le remède le plus sûr (Lettre IX), « mais, ajoute Basna^e, vous y avez pensé trop tard, le mal vous prévient. La vigilance de ceux qui ne vous aiment pas, y fait un obstacle presque invincible. Le seul parti qui vous reste, c'est de confesser Jésus-Glirist devant les hommes ». Quant à l'avenir, il n'y a rien à en attendre. « Vous vous flattez de voir finir vos maux bientôt, par le secours de ceux qui vous doivent leur protection et leurs consolations... Je craiiis qu'il n'y ait du crime à nourrir des espérances trompeuses, qui vous endorment sur le trou du basilic... Nous voulons aujourd'hui éteindre toutes vos espérances du côté des hommes, parce que la vérité nous y engage (Lettre VIII) ». C'est tout ce que le ministre trouvait à dire pour réconforter ses coreligionnaires de France.

A l'époque où s'imprimaient les dernières Lettres de Basnage, Daniel de Superville commençait ses Lettres Pastorales sur le renouvellement de la persécution^ Dans la chaire de Rotterdam, Superville avait, en 1G97, célébré la prochaine conclusion de la paix, et « anticipé par l'espérance, la venue du soleil qui allait luire » '. Il était mieux disposé que Basnage à compatir à la déception cruelle de ses frères. Du moins leur présente-t-il des instructions précises pour leur relèvement.

D'emblée, il se place sur le terrain religieux. Il décharge Dieu de toute injustice, en reprenant les allirniations traditionnelles dont Brousson a fait un si puissant usage. L'échec des négociations de Ryswyk oblige les protestants à renouveler leur douleur, mais surtout leur repentance (Lettre I).

C'est un grand mal que de se former des espérances qui n'ont pas de fondements suffisants et puis de se plaindre de Dieu et des liommes, comme s'il nous avaient trompés. . . Les oppressés croyaient déjà voir le cœur de leur Prince changé, et le joug ôté de dessus leurs épaules. . . Mais, à dire le vrai, de telles espérances ne supposaientelles pas que Dieu allait faire des miracles en notre faveur, plutôt qu'elles n'étaient fondées sur les voies ordinaires de Dieu, et surtout sur ses voies envers des peuples coupaljles, qui n'ont pas profité de ses châtiments ? Ces espérances étaient mal conçues, parce qu'elles n'étaient pas bâties sur une véritable réformaliondc notre Jérusalem.

1. Dix lettres, du 0 novembre 1698 au 13 août 1G9'J. Réunies en volume en 1699 (Bibl. du Prot.).

Page 1