LA DISCIPLINE DE BROUSSON MEURT AVEC LUI
un «théologien protestant» dont il avait gardé un Mémoire, relatif au Baptême'. Il était alors en Hollande, et se disposait à partir pour sa nouvelle mission dans les provinces de l'ouest et du sud-ouest de la France. La persécution violente qui sévissait dans le lias-Languedoc, quand des circonstances imprévues l'amenèrent en 1098 sur les terres de Bâ ville, ne lui permit point d'y réaliser ses projets d'organisation. Son rapide voyage du Rouergue au Béarn, ne fut pas non plus favorable à son œuvre de reconstruction.
Le Languedoc était, de toutes les provinces, la mieux capable de profiter de ses instructions. Mais il n'eut pas le temps de s'attacher à les réaliser. Le « prophétisme » y lança les religionnaires dans une direction nouvelle. Bientôt les « inspirés » remplacci-ent les ministres ; les cultes ne furent plus que des attroupements, où les assistants, tremblants, admiraient un « prophète » en pleine crise. Du milieu de la foule silencieuse, la contagion saisissait brusquement un nouveau « fanatique », qui se roulait à son tour sur le sol, et dont les balbutiements étaient recueillis avec vénération. Les « révélations » prirent le pas sur la solide doctrine réformée ; la Bible ne survécut que dans les lambeaux de phrases, arrachés à l'Apocalypse, à Daniel ou à Jérémie, dont les frénétiques accompagnèrent leur inlassable cri de « Miséricorde ! »
Il ne faut pas faire peser sur Brousson, ni sur ses compagnons du Désert, la responsabilité d'une aussi complète déviation de la piété protestante. On va voir, tout au contraire, comment ils ont contribué à la redresser. Dix ans avant qu'Antoine Court, avec une patience et une volonté héroïques, entreprit de rétablir entièrement la Discipline d'autrefois, au lendemain de la guerre des Camisards, lorsque quelques prédicants itinérants, moins connus jusqu'ici que leurs grands devanciers ou leurs grands successeurs, tentèrent de restituer quelque ordre dans l'Eglise en déliquescence, ce fut — chose très curieuse — de la
1. « Lettre Pastorale à l'Eglise de Dieu qui est sous la Croix, sur les enfants qui sont baptisés dans l'Eglise Romaine ou instruits dans ses écoles, et sur les mariag:es qui sont célébrés par le ministère d'un prêtre catholique romain, avec des Instruclions sur ces matières ». C. 191. Il y est question des mariajjes empêchés depuis douze ans. (L. Nègre, p. 94). Le dossier Brousson contient une « Lettre d'un théologien protestant, sur la question : S'il y a du péché à satisfaire la conscience des pères et des mères fidèles dont les enfants ont été baptisés par force dans l'Eglise romaine et qui souhaitent que ces mêmes enfants soient consacrés à Dieu par le pur et vrai baptême de la nouvelle alliance >>.
596 LES PRKDICANTS PROTESTANTS
tradition de Brousson et de sa Discipline particulière qu'ils s'inspirèrent.
Pierre Gorteiz, dont nous avons déjà écrit le nom, après avoir exhorté à la vieille mode les réformés de Vialas et de Castagnols jusqu'en 1703, et s'être attiré de la sorte l'animosité des « inspirés », sortit du royaume l'année suivante, profitant des passeports que le maréchal de Villars accordait alors volontiers, « pour affaiblir la cabale b'. Il trouva à Lausanne « des gentilshommes réfugiés qui conféraient avec quelques pasteurs, sur l'état triste et déplorable des réformés de France, et sur la nécessité d'y envoyer quelqu'un pour les soutenir dans la pureté de la foi ». « On m'en fit la proposition, continue Gorteiz, et j'acceptai ».
Gorteiz n'a point dit que les pasteurs de Lausanne qui l'engagèrent au retour, lui remirent alors une délibération en règle, qui l'autorisait, fians qiiil eût reçu l' imposition des mains, à distribuer les sacrements. Une copie de la pièce a été retrouvée dans le Vivarais. Elle est un témoignage assuré de la persistance, dans certains milieux du Refuge, des principes de Brousson '.
Nous, Ministres soussignés, répondant à la demande qui nous a été faite comme [comment] les fidèles chrétiens réformés qui sont privés de l'exercice public de leur religion par le zèle de tous leurs pasteurs (sic)^ peuvent jouir de la prédication de l'Evangile et [de]
1. Mémoires de Pierre Carrière, dit Gorteiz, pasteur du Désert.... publiés par G. Baum. Paris, 1871, p. 13. (Voir E. llujrues. Antoine Court, I, 43S). On lit dans les ]nèmes Mémoires (p. :2j) que le prédicant Jean Ehruj' dit Jean Paul, quitta pareillement le Vivarais devant l'invasion du « fanatisme >> guerrier qu"j' déchaîna Abraham Mazel en 1709. Il serait intéressant d'examiner de prés les conflits qui, de 1700 à 1713, éclatèrent entre les inspirés, d'une part et, de l'autre, les derniers prédicants, héritiers de Brousson et de Roman. Les archives du Languedoc fourniraient sur ce sujet des documents nouveaux. La période des Camisards n'a guère été envisagée jusqu'à aujourd'hui que du point de vue militaire, et les nombreuses études consacrées aux proi)hétcs cévenols ne sont pas faites d'après les documents originaux.
2. C. 190. Dossier Jacques Chambon, bourgeois de Gluyras (Ardéche), condamné à mort et exécuté à Montpellier le 13 novembre 1700, comme complice d'Abraham ^lazel, Claris et Coste. Le dossier contient des chansons pieuses, un sermon (dû à la plume d'un pasteur du refuge) et quelques lettres, dont l'une porte en tète la copie maladroite que nous reproduisons. Jaccard (p. 37) n'a pas connu cet acte. Il a fourni en revanche de nombreux détails sur la discussion qui eut lieu à Zurich, en 1718, lorsque Gorteiz alla demander aux jiasleurs de Suisse une consécration régulière (p. 73).
3. Faut-il lire : le manque de zèle de leurs pasteurs [réguliers] ? ou donner au mot de pasteurs le sens de prédicants, et comprendre : comment les... chrétiens peuvent jouir... de la prédication... par le zèle de leurs pasteurs '.'