GAZAN ET UN PASTEUR INCOXXU
Gazan pouvait aussi méditer dans ce sermon, les expériences d'un coupable revenu dans la droite voie :
[Je vous confessej que j'ai failli à succomber sous le poids d'un fardeau si pesant, et qu'immédiatement après que ce cruoi attachement que j'avais pour une misérable famille qui (?) me fit passer dans le camp de l'ennemi, et en y passant (?) j'ai pensé perdre la vue. Je vous dirai ici, et je vous dis, qu'il ne me reste de lumière que pour me reprocher mon crime, les intérêts de mon salut, l'honneur et la gloire de mon ministère, les exhortations si vives que j'avais fait en dernier lieu, pour fortifier le troupeau que Dieu avait commis à mes soins, et les promesses solennelles que nous avions tous fait de ne pas trahi la livrée de notre profession, et de répondre au serment de notre fidélité.
Nous n'hésitons pas à penser que Gazan tenait de Vivent l'original de cette pièce, qui avait été certainement expédiée de la Suisse aux Cévennes. D'autres copies sont d'une origine qui nous demeure douteuse ou inconnue. Un sermon sur des paroles de l'Apocalypse (l, 17, 18), plus simple dans son ensemble que ceux de Merlat, contient cependant des passages oii se retrouvent les agréments de langage chers au pasteur de Lausanne :
Admirez, m. f. en sa personne [de Jésus-Christ] , ce divin mélange de choses et de natures contraires, la divinité et l'humanité, la vie et la mort jointes ensemble, mais non confuses pourtant. Elles demeurent distinctes et néanmoins sont unies, en telle sorte qu'encore que ni la forme de la déité n'est point été changée en celle de la chair [ni celle-ci] transformée à celle de la déité, néanmoins celui qui est Dieu est homme, et celui qui est homme est aussi véritablement Dieu, et bien que la mort soit une chose contraire à la vie, néanmoins le vivant est mort, et le mort est vivant".
1. Sermon sur ces parolles du premier chap. de l'Apocalypse, v. Jj", iS. Eu voici le clt'L)ut : <( Jésus-Christ voulant faire voir à sou serviteur S. Jean les destins, les combats et les victoires de son Eglise, et employer son esprit et sa plume pour les écrire dans le livre de TApocalj'pse, se montra à lui dans une forme qui représentait proprement la majesté, la puissance et la providence nécessaires pour gouverner et exécuter tout ce qu'il allait lui montrer». Au bas, de la main de Gazan : fait au dézert le 20' août 169'i. Gazan avait eu en mains un autre sermon sur l'Apocalypse (XII, 15). Il se proposait de le copier à la suite du sermon du pasteur repentant, mais il n'en a transcrit que le titre. Il serait possible que Merlat eiit transmis à Vivent une série de sermons ou d'analyses sur l'Apocalypse. On sait que les pasteurs du xvii« siècle avaient coutume d'expliquer en chaire, verset après verset, des chapitres ou des livres entiers de la Bible.
434 LES l'RÉDICANTS PROTESTANTS
Jusqu'ici, les papiers de Gazan ne nous ont fourni que des copies littérales (à peu de choses près) de sermons déjà prêches. Un nouveau cahier, de deux sermons, va nous montrer le prédicant se libérant peu à peu de sa sujétion.
Le début de la première prédication (sur Jean, XII, 24, 2o : Le grain de froment mis en terre) n'est encore qu'une transcription incorrecte, mais exacte, on le sent, d'un sermon dont nous ignorons l'auteur'. Mais dès la dixième ligne le prédicant rencontre « la pensée, dite par quelqu'un, de fort bonne grâce, que les Rois ne devraient jamais se trouver au combat, de peur que perdant la vie, ils ne vinssent en môme temps à perdre toutes leurs entreprises». Il s'y complaît, et manifestement allonge un développement original, et en défigure l'ordonnance par des répétitions inutiles et des formules de liaison mal placées. Il y a là comme une tentative d'émancipation, qui d'ailleurs ne se prolonge pas, car la suite, dès la « division », apparaît encore comme une transcription à peu près textuelle. Gazan semble avoir éprouvé une joie particulière à écrire un sermon dont quelques parties sont très faciles à retenir. Jésus est comparé au froment qui est sec en dehors (Jésus est de même sans apparence, aux yeux de la chair), blanc au dedans (Jésus est l'agneau sans tache), pesant en soi-même (par les vertus dont il a été extraordinairement rempli, sans mesure). La mort de Jésus a produit des fruits : à l'égard du Père (il a satisfait à sa justice), à l'égard de lui-même (il s'est acquis une Eglise), à l'égard des fidèles (il les a délivrés de la puissance de Satan). C'étaient autant d'idées claires, auxquelles la mémoire s'attachait sans peine. Après avoir écrit au bas de ses pages « Le 6™= juin 1692, Ainsin soit-il (prononciation patoise) », le prédicant a ajouté - :
« Dieu nous en face à tous la grâce. Or à ce grand Dieu, Père Fils et Saint-Esprit, ung seul Dieu bénit éternellement, soit randue honeur gloire empire magnifisanse jusques à la fin de tous les siècles, amen. »
1. En voici le début : « Le Roi et prophète David, nous parlant [pour : parle] dans le Psaume li6 de la courte durée de l'homme, et à même temps, dit expressément que nous ne devons point mettre notre espérance sur les principaux des peuples ni sur aucun fils de l'homme, à qui il n'appartient point de délivrer ; et pour en rendre la raison, il dit tout aussitôt. L'homme est venu en poudre et s'en retournera en poudre, et pour lors périssent ses plus clairs desseins. Par là il a voulu nous faire comprendre que non seulement la mort vient acoucher nos corps dans un tombeau, renversant ainsi ce merveilleux ouvrage par la permission de Dieu, mais aussi en même temps elle renverse tous nos desseins et toutes nos entreprises ».