olc: «M. d'Ei-vall
Projet pour pénétrer en France. (Fin 1689).
[Fap. Court, 17, M, f"' 9.]
Tout le monde convient du mécontentement général qui règne en France et principalement parmi les peuples du Dauphiné, du Vivarais, des Cévennes et du Languedoc qui gémissent tous sous la violence qu'on fait à leurs consciences. Ceux qui ont des relations dans ce pays-là savent qu'on est tout disposé d'entrer en mouvement dès qu'on se verra en état d'y être soutenu. S. M. B. elle-même connaît parfaitement ces dispositions, elle les regarde sans doute comme un moyen pour humilier la France et pour y établir la religion réformée, mais elle a trouvé jusqu'à présent que le temps n'était pas propice pour en profiter, et c'est ce qui fait qu'on prend la liberté de lui représenter les raisons qui font juger qu'il faut agir pour cela sans retardement ; et après avoir déduit ces raisons, on parlera des moyens qu'il faut employer pour agir avec succès, sous la bénédiction de Dieu.
Il faut demeurer d'accord, avant toutes choses, que pour réussir dans le dessein qu'on (a) contre la France, il faut entrer dans ses terres par quelque endroit favorable, et que présentement on ne voit point d'ouverture plus propice pour cela que celle qu'on peut avoir dans le Dauphiné, comme nous le verrons dans la suite; de sorte que dans cette vue il faut considérer, et c'est la première raison qu'on a à dire, qu'on peut recevoir un secours très considérable des réfugiés qui sont en Suisse. On pourrait bien en ramasser jusqu'à 2,000 et parmi ceux-là il se mêlerait assurément un très grand nombre de Suisses. Mais la misère est si grande en ce pays-là, à cause de l'extrême cherté des vivres et de l'interruption du négoce, que presque tous les réfugiés seront contraints, après l'hiver, d'aller chercher ailleurs le moyen de subsister, de sorte que par cette dispersion on sera privé du secoui'S qu'on pourrait recevoir de leur part, et de celle des Suisses qui se seraient mêlés avec eux, et qui seraient obligés de garder pour lors plus de mesures.
2° On doit regarder les olliciers réfugiés comme des personnes d'un très grand usage dans le dessein d'entrer en France, soit par les liaisons qu'ils ont dans leur patrie, soit par la connaissance qu'ils ont du pays, ou enfin par la nouvelle ardeur que leur pré-
sence inspirerait au peuple de France. Mais comme le nombre de ces officiers a considérablement diminué dans la dernière campagne, il est à craindre qu'il n'arrive la même chose dans la prochaine et que si l'on n'emploie bientôt ceux qui restent encore, on ne se trouve privé des aA'antages qu'on peut recevoir de leur part.
En dernier lieu, l'entrée des Vaudois dans le Piémont a fait une ouverture pour entrer en France dont il semble qu'il faut proliter ; car, quoique leur entreprise ait été prématurée, cela n'empêche pas que, puisque la chose est faite on n'en doive tirer tous les avantages qu'il est possible ; d'autant mieux qu'en profitant de l'occasion qu'on a d'entrer par le Piémont dans le Dauphiné, on a la satisfaction de procurer en même temps du secours aux Vaudois dont la conservation est sans doute chère à S. M. [on a cessé de les attaquer depuis quelque temps à cause de la rigueur de la saison, mais sans attendre les nouvelles attaques ils sont en danger de périr faute de vivres {note de Mirmaiid)]. S'ils ne sont bientôt secoux'us, ce serait d'autant plus fâcheux que par leur ruine on donnerait occasion aux troupes de France de se saisir du poste qu'ils occupent et de fermer cette ouverture qu'on a présentement pour entrer dans le Dauphiné. Mais outre les raisons qui doivent engager S. M. à soutenir les Vaudois il est certain que sa gloire y est en quelque manière intéressée, puisque encore qu'ils aient entrepris sans son approbation d'entrer dans leur pays, on ne laisse pas de croire presque généralenientpartoiit, quelle leur a été accordée. Ce bruit est surtout répandu en France, où il est certain que le peuple serait extrêmement consterné s'il voyait qu'on abandonnât les Vaudois ; car il appréhenderait d'être exposé au même traitement si l'occasion s'en présentait ; au lieu que le secours qu'on leur donnera sera très propre à encourager nos frères de France et à les faire agir avec plus de résolution.
On peut ajouter à toutes ces raisons une quatrième, quoiqu'elle soit parfaitement connue de S. M., qui est la crainte du changement qui peut arriver dans les affaires d'Allemagne, soit par la peine qu'il y a d'entretenir le grand corps des Princes alliés dans une parfaite union, soit par l'extrême difficulté de la guerre qu'on a peine à soutenir, ou enfin par les intrigues des Jésuites, ou par la satisfaction qu'on peut donner à l'Empereur, ce qui est encore une puissante considération pour ne tarder pas davantage à profiter des dispositions où l'on est en France, à qui l'on ôterait par [là] le moyen de secourir l'Irlande avec tant de faci-
lité, ce qui contribuerait beaucoup à avancer les affaires Je S. M.
Tout ce qui vient d'être dit recevrait une nouvelle force si on pouvait compter qu'en même temps qu'on se mettra en état d'entrer dans le Dauphiné par le Piémont, on peut faire une descente sur les côtes de France. II serait à souhaiter que cela fût ainsi, et il y aurait lieu d'espérer qu'on agirait avec plus de succès si on attaquait la France en même temps par divers endroits. Mais si cela ne se peut pas et que les affaires de S. M. ne le lui permettent point, faut-il ne compter pour rien toutes les raisons qui ont été dites ci-dessus ? et dans l'espérance d'une chose incertaine, se priver des avantages qu'on peut recevoir présentement, et qu'on ne trouvera peut-être plus si on ne travaille avec diligence à l'exécution du dessein dont il a été parlé?
Mais avant de venir aux moyens qu'il faut employer pour cela, il faut prévenir l'objection qu'on peut faire, qu'il n'est pas aussi aisé qu'on se l'imagine, d'entrer par les Vallées du Piémont dans le Dauphiné. Sur quoi l'on peut dire que des personnes qui ont été sur les lieux assurent que lorsqu'il n'y aura plus de neige sur les montagnes, on peut entrer de la vallée Saint- Martin dans celle de Pérouse en passant par Poinaret, et qu'il y a aussi divers passages pour aller de la môme vallée de Saint- Martin à celle de Pragela. 11 y a aussi plusieurs routes pour aller de la vallée de Luzerne dans celle de Queyras, dont les plus aisés sont par Abriès en passant par La Tour Boby et Gosserans (?), ou bien en passant par les Prals, laissant Mirbourg (?) à droite, par la combe des Charbonniers et par Corbarieu(?). On peut aussi s'éclaircir là-dessus par le moyen des personnes de ce pays-là qui sont en Angleterre. Mais si l'on ne peut pas faire passer du canon par ces endroits-là, il serait aisé d'en faire fondre quelques petites pièces, et d'employer à cet usage les cloches qu'on trouvera dès qu'on sera entré dans le Dauphiné; outre que d'ailleurs on n'en aura guères besoin dans ce pays-là qui est presque entièrement sans défense.
Supposant donc qu'il faut se mettre en état d'agir dans le printemps prochain du côté du Dauphiné, il s'agit de prendre les mesures nécessaires pour cela, et pour cet effet il faut être assuré d'un passage pour entrer dans les Vallées, avoir des troupes, un chef, des officiers et de l'argent.
A l'égard du passage le gouverneur du Milanais a répondu, sur la proposition qui lui a été faite de le permettre dans ce paj's là, que non seulement il accorderait ce passage, mais encore qu'il l'appuierait de ses troupes, à condition que celles qu'on
voulait faire passer tournassent leurs armes contre la France, qu'elles aient un chef qualifié et Je bons officiers, et qu'elles marchent sous la bannière de S. M. ou de quelque autre Prince; de sorte ({ue de tout cela il résulte, que suivant toutes les apparences, M. l'envoyé d'Angleterre qui est en Suisse pourra facilement convenir sur cette affaire avec le gouverneur du Milanais, qui en accordant le passage dans ce pays là s'engagerait dans une rupture ouverte avec le duc de Savoie qui sans doute serait alarmé par cette démarche aussi bien (que) par l'entrée dans ses Etats d'un corps de troupes considérable, ce qui pourrait bien l'obliger d'entrer dans les intérêts des Princes alliés, et donner par conséquent de plus grandes facilités pour exécuter les desseins qu'on a contre la France.
Pour ce qui est des troupes, il faudrait avoir jusqu'à 8 ou 10,000 hommes, dont on trouverait une partie dans la Suisse comme il a été dit ; et on pourrait y joindre des troupes réglées qu'on prendrait en Allemagne et peut-être aussi dans le Milanais : et comme il s'agirait de faire une puissante diversion en France qui favoriserait le dessein des Princes alliés, il y a grande apparence qu'ils bailleraient de leurs troupes s'il était nécessaire et si S. M. les en priait. A quoi il est bon d'ajouter que M. le duc de Wirtemberg lui offre trois régiments pour travailler à cette expédition.
Pour ce qui regarde le chef, ou recevra toujours avec plaisir celui que S. M. voudra choisir, mais il est à souhaiter qu'il soit extrêmement qualifié et, s'il se pouvait, dans une assez grande considération en France pour s'attirer de la part de la noblesse du roy'"* cette confiance qui l'ait qu'on marche avec tant de joie sous un chef qui l'inspire à ceux qui le suivent; et c'est ce que ferait un des fils de M. le duc de Schomberg pour la famille duquel tous les Français ont une vénération extraordinaire. A l'égard des ofliciers, on espère que S. A. E. de Brandebourg voudra bien permettre aux officiers réfugiés qui sont à son service, de s'employer à cette expédition, à laquelle ils sont d'aiitant plus nécessaires que le peuple qui est en France se trouvera dépourvu d'officiers, et qu'un très grand nombre de ceux qui sont dans le Brandebourg se trouvent natifs du Dauphiné, des Gévennes et du Languedoc. Peut-être même serait-il à propos de se servir des troupes réglées composées de réfugiés qui sont au service de S. A. E.; du moins est-il certain que les Piémontais qui s'y trouvent engagés sont d'une absolue nécessité dans cette expédition. S. A. E. leur a déjà fait connaître
qu'elle leur permet d'aller secourir leurs frères, et sans doute elle poussera sa bonté, dans cette occasion, aussi avant qu'on peut le souhaiter, et suivant les mesures que S. M. prendra avec elle pour le succès de cette entreprise.
Pour ce qui est de l'argent, on espère que S. M. donnera à M. Goxe, son envoyé extraordinaire en Suisse, le moyen et les ordres nécessaires pour fournir à la dépense qu'il faudra faire. Il faut aussi qu'il soit chargé d'agir pour le succès de ce dessein suivant que les affaires le demanderont, soit à l'égard des puissances avec lesquelles il faudra entrer en négociations, et généralement de toutes les circonstances qui dépendent de cette affaire. M. l'envoyé trouvera des réfugiés en Suisse qui agiront dans cette occasion avec beaucoup d'ardeur et de fidélité, parle moyen desquels on pourra entretenir en France les correspondances nécessaires, et faire connaître en ce pays là lorsqu'il sera temps d'entrer en mouvement. Il y a des ministres qui se disposent pour aller en France, dont la présence sera d'un très grand usage ; mais il faut que M. l'envoyé leur donne ce qui leur sera nécessaire pour faire leur voyage.
Le fondement qui a été posé d'entrer par le Milanais dans le Piémont et de là dans le Dauphiné n'est que dans la supposition que les affaires demeureront en Suisse sur le pied qu'elles y sont présentement, c'est-à-dire hors d'espérance de pouvoir passer sur les terres de cet Etat ; car s'il y arrivait quelque changement avantageux, on en profiterait pour entrer dans le pays de Gex par le pays de Vaud, ce qui rendrait l'entreprise dont il s'agit, beaucoup plus aisée que par la voie du Milanais.
On peut encore ajouter que si les Suisses voyaient cette affaire engagée, la négociation où S. M. est entrée avec eux en aurait un plus prompt et un plus heureux succès, et que ce serait sans doute une forte considération pour les obliger à se déclarer contre la France.
Addition au Mémoire.
Quoique le projet qui a été proposé ci-dessus paraisse extrêmement avantageux pour les desseins de S. M. et qu'on en puisse attendre plus de fruit que d'une armée de 30,000 hommes en Allemagne, il pourrait pourtant bien arriver que S. M. ne trouvera pas à propos, par des raisons qui nous sont inconnues, de pousser ce projet dans toute son étendue. Quand cela arriverait ainsi, il est de la dernière importance d'envoyer 4 à o,000 hommes dans les vallées du Piémont par toutes les raisons qui
ont été dites ci-dessus pour engager S. M. à soutenir les Vaudois. A quoi on peut ajouter qu'on fatiguerait extrêmement la France par les courses (?) que ces troupes là tiendraient (?) et qu'on l'obligerait à tenir sur pied un corps de troupes considérable, dans la crainte que celles qui seraient dans les Vallées ne profitassent de la disposition où sont les peuples du Dauphiné, du Vivarais, des Ce venues et du Languedoc pour causer des mouvements dans ces provinces.
Mais quel des deux partis que S. M. veuille prendre, il faut qu'il ait la bonté de donner promptement des ordres. La diligence est d'autant plus nécessaire dans cette occasion, que les Vaudois, qui sont encore au nombre de 600, n'ont des vivres que pour deux mois ; mais il serait bien à souhaiter qu'en attendant, M. l'envoyé donnât une petite subsistance aux réfugiés qui sont en état de porter les armes et que la nécessité chasse de la Suisse. Il est même à craindre que leur misère jointe à cet adoucissement présent qu'il y a en France à l'égard des réformés, n'en oblige plusieurs à prendre le parti de s'y en retourner. Tout cela demande une diligence extraordinaire à recevoir ces ordres qu'on attend de S. M. ; à qui l'on croit d'être obligé de faire savoir l'extrémité où se trouve réduit un grand nombre de familles réfugiées qui sont en Suisse, à quitter ce pays après l'hiver, sans avoir aucun endroit où elles puissent s'établir. Dans cet état, il est à craindre qu'elles ne prennent le parti de retourner en France pour jouir des adoucissements dont on les flatte ; mais on pourrait les délivrer de cette tentation si M. l'envoyé avait ordre de leur donner les moyens d'aller en Angleterre pour aller de là en Irlande où elles pourraient être de quelque usage à S. M. On prendrait en ce cas les précautions nécessaires afin que la dépense qu'elles feraient en cette occasion ne fût pas inutile.
Un billet du prédicant David Qiiet.
[Saisi sur l'accompagnateur Manuel. Arch. Langii. G. 170. Dossier Quet, orth. orig.]
Monsieur e très honoré frère, Je vous escrit ses lignes pour vous faire aprandre l'état de ma santé laquelle est fort bonne. Dieu soit loué de nous. Je prie
Dieu que ainsin soit de la vostre et de celle de ceux quy vous apartiennet. Je ne croyes pas de tant tai'der a vous voir comme j'ay tarder par mon malleur, mais je suis esté au lieu que vous savez pour avoir cet avantage. Vous aurez la bonté de m'anvoyer, par ce dhonneur, de vos nouvelles, et j'atan que vous aurez la bonté de crere que je vous suis tout aquis