Douen, II. 2:J
•2. C. 17i. Dossier Laporte. Il y a « trois ans et demi », le i2 février I6'.1G.
7i LES IMIKOICANTS l'HOTKSTANTS
répondre aux attaques de leurs détracteurs. Paul Coloj;nac avait copié pour son édification et pour sa justification, les premières paires d'un savant traité, qu'il ne peut être un instant question de lui attribuer, et qui, en raison des lectures qu'il suppose, n'est pas non plus l'ouvrage de Crousson. La pièce est intitulée : Jiisliji cation des pasteurs extraordinaires . Qu'ils peuvent prêcher la Parole de Dieu. L'auteur y allègue, dans des références inscrites au bas des pages, et (jue Colognac a transcrites sans les comprendre toujours, Théodoret. Sozomène. Rufin, Augustin (De doctrina Chrisliana), le pape Anastase, Tosta, évèque d'Avila en ses Commentaires sur les Nombres. Tant d'auteurs divers lui servent à établir qu'il n'y a pas lieu d'être surpris « qu'un troupeau sans pasteur élise à la charge du Saint Ministère quelqu'un pour son service, et qu'en vertu de la vocation qu'on reçoit de cette Eglise on s'érige en pasteur»'. Sans peut-être suspecter la vocation de Brousson, d'autres ministres mettaient en doute, à ce qu'il semble, les résultats de ses ellorts. Ceux-ci gardaient les yeux fixés sur le royaume, et attendaient, pour y revenir, que l'heure fût propice. Comme Elie lîenoit en 1088, ils demandaient à constater le relèvement des troupeaux apostats avant de leur apporter la Parole de vie. Quelques esprits bouillonnants prenaient à tâche d'exciter le zèle de ces pasteurs attiédis, de répandre les nouvelles favorables, mais sans pour cela montrer l'exemple du sacrifice. C'est sous ce jour que nous croyons pouvoir nous représenter Modenx, l'ancien pasteur de Marsillargues, dont nous avons entendu déjà les éloquentes exclamations. Au printemps de IGîKi on colporta à Genève ou à Lausanne une lettre du 18 mars. « écrite par un particulier de Marsillargues, à ses enfants qui étaient dans le pays étranger ^>. « L'âme toute pâmée de joie et pénétrée de l'amour divin », il y dépeignait les émotions profondes qu'il avait ressenties dans une assemblée tenue le G mars, et où 42 personnes, dont lui-même, avaient promis à Dieu de lui être fidèles jusqu'au dernier soupir de leur vie. Il décrivait la façon régulière et traditionnelle dont le culte avait été célébré, puis le service de Sainte-Cène qui l'avait suivi, et protestait que désormais, avec ceux qui s'étaient relevés, « ils
1. Dossier Colognac. C. 173. L'autour dit : «Vous n'avez donc pas biencousullé ni l'Ecriture, ni les Pères, ni vos propret; docteurs ■». Le traité est donc dirigé contre les catholiques. 11 est possible par conséquent qu'il soit extrait d'un ouvrage de controverse déjà imprimé au xyu» siècle, qu'un ami des prédicants leur aurait communiqué.
LETTUKS COLI'ORTKES l'AU MODENX 7.)
iraient grossir leurs Saintes Assemblées quanti il devrait leur en coûter les biens et la vie ».
« Apprenez à notre ancien pasteur, M. Modenx, disait-il, que la moitié de son cher troupeau est par la grâce de Dieu, relevé, et que le reste ne tardera pas longtemps. Les Eglises d'Uzès, de Nîmes, de Sommières. etc. ont participe au même bonheur que nous et se sont relevées. Nos ennemis ont beau dire et beau l'aire, l'Esprit divin a eu pitié de nous et s'est emparé de nos âmes. Aussi les plus éclairés de nos adversaires sont déjà confus de leur procédé diabolique, et ils conunencent de convenir que la vraie religion doit être persuadée et non forcée » '.
i( Cette lettre ayant été lue par plusieurs pasteurs réfugiés, poursuit Antoine Court qui nous la conservée, ils la crurent supposée, et écrite dans le dessein de les engager à retourner dans le royaume, r» Une seconde lettre fut bientôt connue, dans laquelle l'auteur de la première s'indignait d'une pareille supposition. «Quoi! M. Modenx aurait-il aussi mauvaise opinion de moi que de me croire capable d'écrire des choses qui ne fussent pas véritables ! J'aimerais mieux être enterré tout vif que d'écrire des faussetés. Ce que j'ai écrit, je l'ai fait rame pénétrée d'une grande joye, et en écrivant j'étais couverte (sic) de mes larmes. » Depuis les précédentes nouvelles, quatre prédications avaient eu lieu aux environs de Marsillargues ; après l'une d'elles, 80 personnes avaient abjuré. Ailleurs, 110 étaient revenues à Dieu en une seule réception solennelle. « Après ces choses, mon silence ne serait-il pas criminel ? Et si je ne m'en réjouissais, ne serais-je pas coupable ? Oh! si les anges se réjouissent pour la conversion d'un seul pécheur, quelle ne sera pas leur joie pour la conversion d'une si prodigieuse multitude de pécheurs repentants ! Lorsqu'on nous reçoit, nous promettons de souffrir toutes choses et la mort même, si Dieu nous y appelle, plutôt que de sortir jamais plus de l'Eglise du Seigneur » ".
11 est délicat, devant des effusions pieuses, de discuter leur spontanéité. Néanmoins, bien que les deux lettres contiennent des faits précis, qui répondent à ce que nous constatons par ailleurs de la situation du Bas-Languedoc au moment où elles ont été répandues, bien que leur allégresse en particulier s'accorde avec les transports du baron de Fonlarèche, nous ne pouvons
I. Pap. Court, Ilist. des Martyrs, ii' 31», pp. 123, 1:28 (L. Nègre, p. 71).
'2. Ibid. Voir j)Iiis haut les phrases (lui teriiiiiu-nt la Iclire : « Diiris cette Eglise il V l'ul des l'eimnes. .. ».
70 LES )Mll';i)ICANTS PROTESTANTS
nous défendre dun soupçon. Les lettres sont conçues comme des documents purement édifiants. Il est étrani^e qu'un Nouveau Converti de Marsillargues ait pu écrire à sa famille sans tracer un seul mot personnel et direct pour ses proches, et quil ait [)u dire que « depuis huit ans il n'a pu se ti*ouver dans une assemblée où il y eût des pasteurs » puis(|ue au moins Bringuier. Serein et Gazan (La Jeunesse) avaient parcouru cette région. On peut également s'étonner qu'un homme (ou une femme) qui vient de jurer d'être (idéle jusqu'à la mort, et (jui y insiste, ne fasse pas la moindre allusion aux dangers qui menacent les réformés de France, et spécialement à la fusillaile de Colorgues qui a eu lieu un mois aup.'iravant.
Mais surtout le nom de Modenx est particulièrement suggestif, et sa présence sur la pr«Mnière lettre a bien pu fournir aux pasteurs de Suisse la meilleure raison de leur défiance. Modenx. esprit passionné, mais sans profondeur, avait, en 1G88, morigéné à la fois les hésitants et les ardents. Il s'était lancé successivement contre Jurieu, contre (laultier, contre M. de Mirmand, contre les pasteurs prêts à partir, et contre ceux qui tardaient encore, etlinalementil élaitilemeuréenSuisse, laissant Dubruc, Boisson. Bonnemère, Dautun et Durand passer la frontière sans lui. En KJÎKi, alors que les esprits attendaient anxieusement l'issue de la campagne qui recommençait, on peut penser qu'il voulut servir une bonne cause en montrant dans le royaume le culte régulièrement célébré, les l\glises relevées, les cteurs des protestants armés dune indomptable résolution, et les ennemis de Dieu aflolés. Il faut noter d'ailleurs un dernier point. La Suisse, après chaque campagne indécise, qui renvoyait à un avenir plus lointain les espérances du retour, s'ell'orçait de diriger le plus grand nombre possible de réfugiés vers l'Allemagne ou vers l'Irlande, où les appelaient le prince d'Orange ou l'Electeur. Il avait été question, comme on la vu. après l'échec de Schomberg dans le Dauphiné, de former de nouvelles colonies pour le printemps de 1(593. Or l'un des convois organisés par Berne devait comprendre précisément, entre autres pasteurs, Modenx lui-même '.
1. Luc lettre de d'Arzeliers à ^lirmand, alors à La Haye (ii, ii mai IG'.tS). (l'ap. (Joiirt, 17, O, f" iO'o) au sujet de l'éniigTaliou vers l'Irlande, fait mention de Modenx avec une troupe de près de l,20(i personnes. «On aura plus de vingt ministres, dont dix reçoivent [en Suisse] de grosses pensions ». « L'Etat [de Berne] est bien aise d'eu être déchargé, car la plupart avaient envie de rester ». Les i)asteurs du Bas-Languedoc <|ui sont nommés avec Modenx à ce ])ropos, sont Viala (de Fous), Cauzid (de|Boissieres), Manuel (d'l"zès)et La Roche (La Roche, de Sauve? ou de La Roclie, de Junas ?). (^'oir De Cliarabrier, \^. iid. où manquent les mots que nous avons soulignés).
LES ASSEMBLliES PUBLIQUES BLAMEES il
Pour relarder le départ des bandes formées, le pasteur réfugié P. Ueboulet. publiait à Zurich, ses « Pensées sur le rétahlissement des Réjngiés en France. » Nous sommes invinciblement portés à croire que pour plaider à la fois sa propre cause et celle de ses collègues. JModenx a embelli et oi'né. pour en composer les deux lettres de Marsillargues, des renseignements authentiques qui lui étaient réellement parvenus de son ancienne Eglise*.
Les lettres d'ailleurs ne chang^èrent point les résolutions arrêtées. Vers mai ou juin, Modenx prit la route de l'Allemagne. L'année d'après, le triste état de sa troupe, qui dErlangen avait poursuivi son chemin vers l'Irlande « ne donnait pas un g'rand désir à ceux de Suisse d'entreprendre volontairement de pareils voyages»', et Modenx ne devait pas revenir à Marsillargues.
Il nous reste enfin, après avoir mentionné les esprits hostiles aux prédicants, ceux qui les secouraient et ceux qui hésitaient devant leurs travaux, à dire un mot des hommes qui tout en applaudissant à leur amvre, la concevait autrement. Ils auraient voulu, comme l'avait dit autrefois Modenx, que leur zèle fût plus réglé: ils craignaient que les prédicants n'en vinssent à gâter la discipline ou la doctrine elle-même ; à leur avis ils devaient renoncer aux assemblées publiques, trop dangereu'^es par l'animosité qu'elles entretenaient contrôles Nouveaux Convertis, et se borner à la propagande individuelle. Pour s'opposer à cette conception étroite, à laquelle les protestants timorés du royaume acquiesçaient volontiers, Brousson. dans un écrit composé au désert % avait déjà appelé l'attention de ses frères de France sur la nécessité du culte public. Ses ai"guments, valables pour les persécutés — et pour les persécuteurs aussi — atteignaient également les pasteurs de la Suisse. L'occasion lui fut bientôt fournie de discuter la question à Nîmes
1. Il faut ajouter que des considéralious reli;;ieiises pouvaient seules, désormais, touclier les autorités de la Suisse. Les démarches politiques inspirées par les réfugiés zélateurs étaient interdites, même à Genève. Cabrol avait été expulsé de la ville (1G93) sur les sollicitations du résident de France. A|)rés avoir servi comme «commissaire de guerre» aux ordres de Schomberg, tué à la Marsaille, et avoir fait plusieurs voyages en Italie, il se trouvait à la tin de 1G93 sans ressources, oublié de la Hollande, de l'Angleterre et de la Suisse. (fiaiL XXXVII, 476).
"2. D'Arzeliers à IMirmand. 17. 27 février 161)4 . (l'ap. Court. 17. O, 217). Sur Modenx et rémigration Aers l'Irlande voir de Chambrier 221-239, l'i2. 2'»S, 2l'J. Nous ne savons où mourut Modenx.
3. Lettre du 28 août 1692. Opusc. \>. t'.»2. ^'oir plus haut.
78 LES riîiancAMs imiothstams
même avec un de ces derniers, rentré à son tour dans le Languedoc.
Jacques Guion, né au hameau du Lunés (Saint-Martin de Boubaux) avait été destiné au ministère par son père, déjà pasteur dans les Gévennes'. Après avoir desservi Ginestoux et Vézenohres, il était devenu ministre dans la paroisse d'oii il était originaire. Les paroissiens, quelques mois plus tard, pour avoir leçu d(>s catholiques dans leur temple, avaient été condanmés (7 septend)re 1G85) à 2.j livres d'amende, et le pasieur, heureusement, mis hors de cour. Après la Révocation, nous le retrouvons à Montpellier, où il vient chercher, avec sa femme Suzanne de Saulinié, un double passeport pour Genève et la Suisse'; mais le ministre était parti seul, sa femme, au dernier moment, n'ayant pas eu le courage de se sépai'er de ses enfants. Après un séjour à Berne, Guion était devenu l'un des ministres français de Thouue. Depuis Tannée 16î)L assuré dune pension de cette dernière ville, il vivait à Berne '. En l()î)3, sa femme était fixée à Alais, et l'un de ses lils a écrivait » à Niines, chez un notaire '.
Il est dillicile de démêler la raison exacte qui ramena Guion en France '\ Le fait qu'il voulut conférer avec Brousson, laisserait supposer qu'il était revenu pour accomplir une mission religieuse, et Brousson tenait pour cette opinion. D'autre part il déclara devant Bàville « qu'il ne pouvait pas résister davantage à l'envie qu'il avait de revoir sa famille, et qu'il était rentré pour tâcher de l'emmener en Suisse. » Guion partit de Genève le 17 juin (1693), vint à pied le premier jour jusqu'à Seyssel, s'y embarqua pour Lyon. Il prit là le « coche d'eau » pour Tarascon. Le 24 il couchait à Nîmes. Il savait combien son entreprise était périlleuse et deux de ses collègues, les
1. Jean Guyon ministre à Caslagnols. Jhill. XXVI, .iOt. Le dossier de Jacques Guion se trouve G. 173.
2. C. 279. Passei)ort du ;{(• oclohrc. Guion. dans son procès dit par erreur le 7 novembre.
3. Sa pension était dabord do 130 livres. Elle fut ensuite augmentée de 30 écus.
4. Le S' Ducamp, dont le l'rère, ancien paroissien de Guion, habitait la ville.
5. Notons ici qu'un pasteur, venu de Genève, éUiit arrivé à Lyon au début de 1G93 et avait séjourné dans la ville.'.(Depping Corr. Admin., IV, 432, 5 mars 1693). Voir De Chambricr, p. -2-27, la mention d'une lettre de dArzeliers à Mirmand (de Berne, 12, 22 mai 1693) doù il résulte que certains réfugiés de Genève, à cette date, rentraient en France et prétendaient que les réformés pouvaient vivre librement dans le royaume à condition de n'y pas faire d'assemblées. Le résident de France favorisait ces retours.