BROUSSON SORT DE FRANCK
(Octobre i69'5 — Août 1694)
Nous avons laissé lîrousson à Uzès à la fin de septembre. Préoccupé toujours de fournir aux protestants et aux persécuteurs des occasions de s'instruire et de réllécbir. il composa à cette époque une Instrnclion chrétienne pour tons ceux qui souhaitent le salut, adressée tant aux Catholiques Romains qu'aux Réjorniés de France, par un pasteur prêchant sous la Croi.x\ Son nouvel ouvrajçe était un catéchisme apoloi^étique qui traitait successivement de la Coi, du culte, des commandements de Dieu, de la lecture de la Bible, enfin des sacrements. Le II octobre, lendemain du jour où il avait mis la dernière main à son travail, un paysan de Goussargues (prés ^'crt'euil) le surprit avec «son homme « comme ils achevaient leur repas, dans une bergerie où ils avaient passé la nuit '. Les deux prédicants inconnus, sur lesquels le vicaire de N'erfeuil envoya une note à Bàville, avaient laissé en fuyant un paquet de livres. Vérification faite, il se trouva que les volumes provenaient de la bibliothèque du pasteur Mathieu Malzac. sorti du royaume à la Révocation. Un de ses anciens paroissiens, Montfret, propriétaii'e de la bergerie, avait mis ce dépôt à la disposition des nouveaux ministres. Tandis que Brousson feuilletait ses livres. Malzac, qui lui aussi était revenu en France pour pi'ècher lEvangile, languissait dans un cachot des Iles Sainte-Marguerite, triste voisin de trois autres ministres à qui le régime cellulaire
1. Opusc, p. 217 (Doncn. II, i>'2^. 447) «Du désert, le 10 octobre 16'.»3>..
2. On trouva dans la bergerie « une couverte de laine blanche et trois draps », et les restes d'un repas, l'ne « charjfc » de livres était cachée sous des fagots, (juelques volumes dans un panier. Information du 14 octobre, C 173.
imOUSSON RÉDUIT A l'imi'uissanck !•!
avait fait perdre la raison'. Brousson et l'inconnu avaient pu fuir, Montfi^et lit comme eux, et sa femme, le 3 novembre, fut condamnée à 300 livres d'amende.
Brousson sentait chaque jour se rétrécir autour de lui le cercle tracé par les recherches de Bà ville. Quatre régiments de milices venaient d'être nouvellement levés, pour surveiller les assemblées. Le bruit courait que le prédicant, en enquêtes et en espions, avait déjà coûté 800,000 livres à la province. Une publication verbale avait porté à 40,000 livres la somme promise pour sa capture ; on prétendait même que l'intendant donnerait plus encore. Ses asiles étaient connus. L'alTaire de Guion à Nîmes, celle de Cologiiac à Marsillargues lui avaient interdit l'accès de la ville et de la plaine méridionale. Il était comme prisonnier dans la région d'Uzès. « Ayant plusieurs fois tenté de passer en d'autres pays, dit-il lui-même, il n'avait pu exécuter ce dessein à cause que son portrait était répandu partout, qu'il ne pouvait marcher que la nuit, et qu'il lui fallait des retraites de deux en deux lieues ou de trois en trois lieues pour s'y arrêter quand le jour arrivait. » Sa dernière campagne de prédication l'avait abîmé : « Sa poitrine était tellement ruinée qu'il ne pouvait guère travailler de vive voix ». « Sa famille, de plus, qu'il avait abandonnée en Suisse depuis si longtemps, et qui était dépouillée de ses biens, y était dans une grande misère, et son fils unique, encore jeune, privé de l'éducation dont il avait besoin. » 11 prit donc le parti de sortir de France'.
A. toutes les considérations précédentes, que le prédicant rapporta lui-môme plus tard, il en ajoutait une autre : « Il avait en son pouvoir quelques ouvrages de piété et de religion qu'il croyait devoir donner au public », et sur la publication desquels il n'avait pas, sans doute, reçu de Pictet la réponse qu'il aurait souhaitée. Pour se libérer encore des derniers scru-
1. Voir Douen, I, 29G. Mathieu Malzac avait eu son passeport le 30 oct. 1083 comme « ci-devant ministre de la Bastide d'Orniols ». Sa paroisse comprenait Goudargues et Verl'euil. Après avoir prêché à Paris pendant les six premiers mois de 1690, il tenta de revenir en Lang^uedoc dans son Eglise de La Bastide, pour retrouver dans la province Vivent et Papus qu'il avait vus. chez lui, a Arnheira. Reconnu au Pont Saint-Esprit par deux hommes du pays, il rebroussa chemin jusqu'à Lyon, y prèclia ég-alement et retourna à Paris après avoir visité le Nivernais et le Berry. (Douen, I, 303). Il fut arrêté à Paris le 11 février 169"2.
2. Pour tout ceci voir Rel. des Meri\, 39, CO. (Douen, II, 2-26). lue relation de kt mort de Brousson {Pap. Court, 17, U) rapporte que le prédicant, pendant sou séjour au Languedoc, assista sa mère malade, dans la métairie qu'elle possédait auprès de Xfmes, et lui ferma chrétiennement les yeux. (Douen, II, 227).
i>2 LUS rUKDItîANTS l'UOTESTANTS
pules qui le retenaient, il alléguait qu'il restait encore dans les Cévennes et le Bas-Languedoc plusieurs serviteurs de Dieu qui ti'availlaicnt au salut du peuple, et qu'au surplus son action s'y poursuivrait après son départ, puisqu'il y laissait un nombre considérable de copies de ses sermons ou de ses autres écrits. Enfin, à tant de raisons dont la force était déjà sullisante pour le pousser à sa détermination, il faut sûrement joindre un abattement profond dont nous aurons plus loin la preuve. Le zèle si prodigieux de l'été semblait maintenant s'éteindre. Les Nouveaux Convertis, surchargés d'amendes incessantes ou de contributions militaires, menacés d'un « Ordre d'exil » qui des Cévennes les envoyait à Carcassonne, à Lavaur ou à Limoux (juand ils étaient suspects', plièrent sous la tempête quand lliiver vint achever une nouvelle campagne inutile des armées alliées'. Les protestants prirent le chemin de l'église pour les mariages comme pour les baptêmes. Ils entrèrent partout dans la voie des compromis. Sur des âmes journellement travaillées par l'espérance ou dévorées par l'amertume, le découragement comme l'enthousiasme passaient eu courants subits. Brousson désespéra pour un temps de ce peuple idolâtre, qui sacrifiait aux démons en servant les idoles.
Epreuve plus cruelle encore : parmi les Nouveaux Convertis, quelques-uns, sensibles aux arguments des pasteurs réfugiés. qu'exploitait habilement le Clergé catholique, eu vinrent à contester, semble-t-il, la « vocation » de leurs pro[)res prédicants. Brousson avait pu se rendre compte, par sa vive discussion avec Guion, de la prévention que nourrissaient contre lui ceux qui l'auraient dû soutenir les premiers. Il importait qu'il allât détruire à l'étrangei' toutes les suspicions. En passant en Suisse, il pensait donc se consacrer à la consolation de ses frères de P'rance, non seulement par la publication de ses ouvrages, mais, comme il dit, « par d'autres voies -» '.
1. Bull. XXXII, l'i, (extrait de C 173), où se trouvent mentionnées, comme «[)lus méchantes que jamais depuis leur retour [d'un exil précédent] », «les deux sœurs de Vivens, Tune femme de Salomon Méjanel, et l'autre du greffier».
2. Nous reviendrons plus loin sur cette crise de décourag-ement. Par instants la colère se faisait jour. Le 27 novembre un détachement en quartier au château de Castelnau Vali-uce dut, pour procéder à une perquisition, enfoncer la porte d'une maison de Saint-Maurice de Cazevieillc. Le X. C qui l'habitait menaça de mort le lieutenant, s'il allait plus loin. Le 20 février 1694 les X. C. de Sauzet abattirent une croix. C. 173.