‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 5 sur 346 · Sans doute Pierre Plan, et Rey de Massevaque · texte numérisé non relu

Sans doute Pierre Plan, et Rey de Massevaque

3. Mais il tint à s'innocenter lui-même. Dans cette déposition du 2 juin, corrigeant son témoignage du 26 février, il prétend connaître les circonstances du guet-apens du ^Nlercou par Gévennes, qui aurait été de l'afTaire, au lieu que lui, Valdeyron, serait resté à Pomaret avec Vivent. La substitution tardive, par Valdeyron, du nom de Gévennes au sien propre, s'explique par la crainte qu'il éprouve de voir s'évanouir les promesses qui lui ont été faites à Alais.

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hérité du chapeau et de la petite épée de Bagars, et Valdeyron, précisant davantage, affirma tenir du tailleur Grail que celui-ci, après l'affaire, avait dédoublé la casaque doublée de vert endossée à l'envers par Etienne Plan le jour de l'assassinat.

Etienne, interrogé le 3 juin se borna à dire, en ce qui concernait le meurtre « qu'il n'avait jamais tué personne, qu'il ne savait si les autres avaient tué Bagars, ne pouvant répondre que de lui-môme ». Il déclara qu'il « était de la religion de Calvin, où il était né », qu'il n'avait abjuré qu'à cause de son peu de sens, et que depuis les conversions il était demeuré avec son frère Paul dans les bois, « leur occupation étant de prier Dieu ». Son frère seul, et non lui, dans leurs assemblées « faisait le prédicant », encore « n'était-il guère savant ».

Paul Plan, blessé à la main et à la jambe, nia lui aussi avoir participé à l'assassinat du consul, et à celui du curé Vernède, dont Daudé lui parla. Il revendiqua hautement ses titres. « Il est vrai qu'il est prédicant, qu'il a prêché la Parole de Dieu toutes les fois qu'il a trouvé l'occasion de le faire. . . Quand il quitta sa maison il n'en savait pas assez pour prêcher. Il a commencé au début de 1689, et c'est Dieu qui par son esprit lui a mis dans la mémoire de prêcher. Il a baptisé quelques enfants, et donné une fois la Gène ». Daudé lui demande s'il est reçu ministre ? Rappelé à ce propos « aux règles de la R. P. R. », Plan déclare que « quoique n'ayant pas reçu l'imposition des mains, cependant il est ministre de Christ, et en cette qualité, il peut administrer les sacrements puisque Dieu lui a révélé son Saint- Espint ». Son juge lui présente « quelques feuillets du manuscrit de leurs prédications », mais il observe qu'il ne les a pas tracés « ne sachant pas écrire ni lire la lettre de main ». Une dernière question relative à son abjuration met encore sur ses lèvres la même réponse: «Obligé de se rendre fugitif avec ses frères, depuis. Dieu l'a inspiré de son Saint-Esprit ». Le prédicant, illettré ou presque, était le premier étonné du « don » mystérieux et bienfaisant qui lui permettait de consoler ses frères.

Une seconde audition des prisonniers n'apprit rien de plus à Daudé. Ils furent transférés à Montpellier. Anne Baudoin, qui y était sans doute détenue, déclara les avoir vus avec Brousson, Dauphiné ou La Jeunesse. Le 16 juin, sur de nouveaux interrogatoires qui nous manquent, Bâville les condamna à être pendus après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Les «tours»du bourreau ne leur arrachèrent pas une parole. Brousson prétendit que les deux frères avaient refusé jusqu'au bout, avec

une constance héroïque, l'offre qu'on leur faisait de la vie s'ils voulaient se convertir à la religion romaine. C'était oublier que lintendant les frappait comme « assassins et perturbateurs du repos public ». Il fit payer les GOO livres que valait cette nouvelle capture, et attendit un nouveau succès '.

Couderc et Paul Plan, en vrais disciples de Vivent, s'étaient tous deux défendus à coups de feu contre ceux qui les voulaient saisir. Ils furent les derniers prédicants qui résistèrent de la sorte à leurs ennemis. Avec Vivent devait mourir (pour ne renaître qu'en 1702) l'esprit de violence qui l'avait animé. . Brousson lui-même, au cours des semaines qui suivirent la fin de son rude compagnon, passa, semble-t-il, par une crise décisive.

Le 20 février, dans la cerclière des Combes, le jour même où il reçut par Gavanon et La Rouvière la nouvelle de l'événement tragique de Carnoulès, il achevait une Lettre à tous ceux qui craignent Dieu et qui veulent se sauver, sur la corruption et Vimpénitence générale qu'on remarque en France '\ Dans sa solitude silencieuse de l'hiver \ devant les souffrances et les épreuves « des fidèles serviteurs qui exposaient leur vie, et dont plusieurs avaient déjà souffert la mort pour retirer de leur égarement des fidèles impénitents », il mesurait plus douloureusement la distance qui séparait l'Eglise de France, de fidéal qu'il souhaitait de lui voir atteindre . Marchands soucieux de leurs afl'ai-

1 Le jour do roxécxitioii, Bàville envoya aux galères Etienne Salles et Jean Michel tous deux de Vallei-autirue. que les soldats avaient arrêtés quelques minutes avant d'arriver à la jasse, et qui portaient des vivres aux deux frères. Voir BuU. XLVI 503 où 1). Benoît a déjà analysé le dossier des Plan. Il y a lieu d ordonner avec une chronologie plus exacte la plupart des faits qu'il rapporte, et que nous avons mentionnés à leur date. Il ne croit pas qu'Etienne Plan ait été de l'assassinat de Bagars. ^. /, j i

Le 2i juin la communauté de Valleraujiue répartissait sur les ^. L. de la paroisse les frais de capture « du nommé Des Plans (sic) )-.

2 Publiée en 1701 {LeUres et Opusc, p. 65) voir Douen, IL 198, 4i6. La date du ">0 février 1692 est inscrite sur une copie, de la main de Brousson, conservée dans son dossier. C. 191. La lettre imprimée (p. 75), et le manuscrit, parlent des âmes qui se souillent depuis huit ans dans les abominations de Babylone. Il faut penser, croyons-nous, que Brousson, en recopiant sa lettre en 1693, grarda au bas la date primitive, après avoir, dans le texte, remplacé le mot sept par le mot huit, exact pour l'époque de la copie.

3. A la fin de février, Bàville dit n'avoir pas entendu parler de Brousson depuis trois mois (Bull. LUI, 442).

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res, gens du monde allant à leur luxe et à leurs plaisirs, femmes frivoles étalant des pai'ures incompatibles avec la désolation de l'Eglise ; langage immodeste ou profane, violation du dimanche, assistance aux cérémonies idolâtres de l'Eglise romaine, mariages et baptêmes catholiques, éducation papiste des enfants ; ces preuves dune longue révolte sont l'explication de la colère persistante de Dieu contre son peuple. Dès lors, le pasteur conseille à ses frères, pour sauver leurs âmes (s'ils ont encore ce divin souci), de s'exiler, « de quitter la Judée et fuir sur les montagnes (Matth. XXIV) mystiques, c'est-à-dire dans les Etats fidèles, où les fidèles trouvent un asile assuré ». Pour lui « il lui tarde maintenant, et il est contraint de le dire, d'être appelé à instruire quelque autre peuple qui profite mieux de ses remontrances ».

Comme Vivent, las d'avoir tant pàti pendant l'hiver. Brousson sans doute pensait à quitter le royaume au retour du printemps. Mais le drame de Carnoulès, en l'arrachant à ses méditations mélancoliques pour l'agiter d'une émotion violente, lui inspira immédiatement une autre résolution.

De jour en jour, depuis qu'il était prédicateur, et pasteur, s'affermissaient en lui les sentiments que seuls ont voulu jusqu'ici lui attribuer ses historiens protestants, l'horreur des vengeances, le dédain des armes temporelles, la passion du sacrifice paisiblement accepté. Il s'était fait suivre d'abord, comme ses confrères, d'hommes armés. C'est ce qu'il appelle « avoir pris quelques précautions pour la défense de sa propre vie », Il marchait à présent « sans épée ni aucunes autres armes »'.

La fin de Vivent, ministre de Jésus-Christ, mourant le fusil à la main, le corps traversé dune balle, après avoir tué deux hommes et en avoir blessé un troisième, lui confirma définitivement la vérité évangélique de son attitude personnelle, lui en révéla plus intimement la puissance religieuse. Elle lui imposa aussi le devoir d'y plier des prédicants dont il demeurait désormais le chef unique et incontesté.

Investi par Dieu d'un apostolat nouveau, dont il saisissait mieux la grandeur, poursuivi peut-être par le remords de ses démarches antérieures, peut-être aussi par la crainte que Bàville n'eût en main le billet à Schomberg depuis la mort de Picq, dont il avait eu connaissance, il jugea nécessaire d'aviser les autorités du royaume de la conduite qu'il entendait tenir doré-

1. Rel. des Merv., p. -26 : « les dernières années » dit Brousson. Il écrit en 169'f.

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navant, et du même coup, de l'inspiration qu'il insulllerait à ses compagnons d'œuvre. Le 10 mars 1692 ' « en son propre nom » il envoya en Cour une Requête, que nous n'avons plus, mais dont il a recopié un très curieux passage dans sa Relation des Merveilles, et qui retrace la marche de son évolution intérieure. Il faut lire avec soin ces lignes, où Brousson, soucieux d'estomper les traits de sa première activité séditieuse, en parle en termes qui ne sont saisissables que pour ceux qui la connaissent. Elles ne prennent toute leur valeur qu'à la lumière des faits que nous avons rétablis.

Brousson rapporte un raisonnement qu'il aurait tenu devant Vivent « et quelques autres qui semblaient animés du même esprit », pour les persuader de ne lutter qu'avec le glaive de la Parole de Dieu. Des allusions aux Vaudois, aux mouvements des Cévennes et du Vivarais reporteraient à la rigueur la scène en 1690, mais comme, en août 1691, Brousson conférait encore aA'ec Hue au Moulin de Beaucours, et se prêtait là à une démarche qu'il blâme nettement, ainsi qu'on va voir, il est certain que ses arguments ne lui sont pleinement apparus qu'à la (in de 1691 ou au début de 1692.

Suivant une méthode qui lui est habituelle, Brousson découvre une image des événements du présent dans un récit de l'Ancien Testament. Vivent et ses amis pouvaient s'autoriser de l'exemple d'Elie, et comme celui-ci massacrer les prêtres de Baal. Mais un épisode de la vie du prophète leur donne tort, à savoir la grande vision du mont Horeb (I Rois, XIX, 10) où Dieu se révèle au champion de sa cause dans un murmure doux et léger, alors qu'il ne s'est montré d'abord ni dans louragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans la flamme.

Tout cela, aurait dit le prédicant à Vivent, est mystérieux et typique. Dieu voulant par là nous faire comprendre qu'en ce dernier temps il s'élèverait d'abord un terrible vent de persécution qui serait excité par le faux zèle des mauvais pasteurs et qui ébranlerait la foi des plus fermes. Après ce vent, un tremblement de terre mystique, c'est-à-dire un grand mouvement de peuple [c'est la Ligue d'Augsbourg] comme nous l'avons vu dans toute f Europe, après ce terrible vent de persécution qui a ébranlé la foi de tant de fidèles. Mais que ce ne serait pas non plus par cette voie que Dieu convertirait les hommes et qu'il achèverait d'établir son règne. Que ce tremblement de terre mystique serait suivi d'un feu d'indignation et de

1. Bel. des Merv., p. 32, qui a conservé la mention du fait, et sa date.

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vengeance dont plusieurs serviteurs de Dieu et autres fidèles seraient enflammés, comme il a déjà paru dans les vallées du Piémont, en France et ailleurs, et comme il pourrait paraître encore dans la suite. Mais que ce ne serait pas non plus par cette voie que Dieu convertirait les hommes et qu'il établirait son règne. Et qu'enfin ce feu mystique serait suivi d'un son coi et subtil, c'est-à-dire de la prédication de l'Evangile faite avec un esprit de douceur et de charité, et que ce sera par celte voie que Dieu convertira les peuples et qu'il achèvera d'établir son règne par toute la terre.

Fidèle désormais à son idéal, Brousson y consacre sa vie et celle de ses disciples. Le jour où. Vivent disparu, il demeure la seule autorité spirituelle des prédicants, une nouvelle période religieuse commence dans les Cévennes. Vivent avait été le « lion )) qui rugit et déchire. Brousson ne sera plus que « la colombe mystique qui se cache aux fentes des rochers* ». Ses confrères se soumirent à ses exigences. Ils ne cheminèrent plus le fusil au col. Tout à leur œuvre de réveil des consciences et de reconstruction de l'Eglise, s'ils attendirent encore le secours des armées étrangères qui luttaient toujours contre le roi oppresseur, ce fut sans verser le sang, et sans même préparer l'insurrection sur laquelle comptaient les troupes alliées du Piémont.

11 faut noter ici que du jour où les prédicants, avec leur maître, n'attisèrent plus « le feu d'indignation et de vengeance », et ne firent plus entendre que « le son coi et subtil » de la parole évangélique, le passé violent des années 1689, 1690 et 1691 fut pour eux aboli. Ils ne voulurent plus avoir jamais commis d'actes séditieux ou criminels. Ils les oublièrent, et leur souci angoissé fut d'en éteindre le souvenir. Ni Brousson ni Roman, dans les Relations qu'ils écrivirent de leur vie, ne parlèrent des projets d'insurrection auxquels il avaient collaboré ; ni les autres prédicants, dans leurs interrogatoires, ne consentirent à avouer la part qu'ils avaient prise aux meurtres de Gautier, du curé Vernède ou de Bagars, et lorsqu'en 1698, à Montpellier, Bâville plaça sous les yeux de Brousson la preuve irrécusable qu'il avait joué son rôle dans une oeuvre de guerre civile, le pasteur, sans vouloir ni avouer ni nier, se retrancha juridiquement derrière une amnistie proclamée par la paix de Ryswyk.

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