CLAUDE BROUSSON
La décision fut vaine, les autorités de la province s'étant opposées à son exécution. Mais le Synode s'était résolu à un acte secret d'une portée plus grande. Trompant la surveillance du Commissaire royal, il avait clandestinement remis pour l'avenir la direction des allaires protestantes de son ressort à six personnes qui auraient l'autorité de les régler, même sans la pai'ticipation des Eglises i^rincipales. La môme année, le Synode des Gévennes, au Vigan, établit dans le même mystère une « Direction » de quatre membres. Mis dans l'impossibilité de discuter pul)li({uement les moyens de se défendre, les réformés recouraient à une organisation occulte, contraire d'ailleurs à leurs traditions parlementaires.
Bien que les détails nous manquent sur les origines d'un concert caché des Eglises du Midi, qui fut rapidement soupçonné, on peut supposer que son établissement fut dû pour une bonne part à un avocat du Parlement de Toulouse, dont le nom reviendra pendant tout le cours de cette histoire, Claude Brousson.
Second enfant de Jean Brousson, marchand bourgeois, et de Jeanne de Parades, Claude Brousson était né à Nîmes en 1047. Confié d'abord à un précepteur particulier, il avait suivi ensuite les cours à l'Académie protestante de la ville. Docteur en di'oit, il s'était fixé à Castres en 1666 comme avocat consultant à la Chambre de l'Edit. La Chambre transférée à Castelnaudary, il s'était transporté lui aussi dans cette nouvelle résidence, et pendant ce dernier séjour, avait épousé (à Nîmes) le 2 janvier 1078 sa première femme, Marie de Combelles, originaire de Béziers, de qui il avait eu deux enfants, Barthélémy et Claude '.La suppression de la Chambre de l'Edit conduisit enfin Brousson à Toulouse, où il continua, au Parlement, ses fonctions d'avocat. Il résidait dans la ville quand il pez'dit sa femme, et se remaria avec Marthe Dolier, de Castres, qui ne devait pas lui donner d'enfants.
L'image de Brousson se dessinera peu à peu au cours des événements. Il vaut la peine de noter ici un mot de l'un de ses premiers biographes. « Brousson parlait bien, son style était simple, et, ce semble, sans art, mais net et intelligible; et surtout il était touchant et affectueux par une certaine na'iveté qui souvent fait plus d'eftet. . . que les figures les plus magnifiques )).
1. Sur la famille et la parenté de Brousson voir L. Nègre, p. 1311 (l)ouen, II, 1 VU) complété et rectitié par 7i(i//. XXXIV, 422 : X. Weiss, La sortie de France de D. Brousson, p. xxxij : Bull. XXXVI, 259: LIV, 2i-3:î.
10 LES PRKDICANTS PROTESTANTS
La naïveté de Brousson, sa franchise d'impression, expliquent en eflet la plupart des circonstances de sa vie agitée, et rendent sa personne d'autant plus attachante qu'on l'examine de plus près. Nature profondément sensible, il allait tout entier où sa conscience, son cœur et sa foi le poussaient. Absolument dévoué à son Eglise, où il avait exercé les fonctions d'ancien', l'avocat était doué d'une piété sereine, inébranlable. D'un zèle austère — qu'on trouvait même rigide — il accomplissait méticuleusement ses devoirs de dévotion. La doctrine réformée, sous sa forme la plus stricte, était pour lui l'absolue vérité. Mais un mysticisme très personnel, une croyance intime à la puissance féconde de l'Esprit, devait peu à peu pénétrer ses convictions calvinistes d'une douceur à la fois, et d'une hardiesse, qui lui assignent une place à part parmi les protestants de son temps.
Il importe essentiellement d'ajouter qu'il était aussi — chose étrange — avocat habile et subtil. La complexité des affaii^es judiciaires où les protestants étaient impliqués, avaient aiguisé en lui ses qualités professionnelles. Toute sa vie militante fut dominée par le souci de concilier avec les lois du royaume et le respect dû à un prince absolu les impulsions irrésistibles de sa conscience religieuse.
Il est possible qu'il ne faille point attribuer à l'initiative de Brousson lui-même l'établissement des Conseils de Direction qui dans le Haut-Languedoc, le ViA^arais, le Dauphiné, se constituèrent comme au Bas-Languedoc et dans les Gévennes derrière les Synodes provinciaux, après avoir secrètement reçu de ceuxci leur mandat. Il eut du moins le mérite d'en comprendre la nécessité absolue et de coordonner leurs efforts. Il fallait agir promptement. La dragonnade inventée par Marillac venait de produire en Poitou, grâce aux horreurs que l'on sait, 30,000 conversions en quelques mois (1680 à 1681). De nouveaux temples étaient menacés dans la Guyenne, des procès ouverts contre ceux de Nîmes et d'Uzès.
Celui de Montpellier fut condamné à Toulouse le 15 novembre 1682. Au moment où quelques troupes arrivaient pour assurer la démolition paisible de ce dernier édifice dans une ville qui comptait 7,000 réformés, deux protestations générales des Directeurs du Bas-Languedoc des Cévennes et du Yivarais furent présentées, dont Brousson nous a gardé le texte, et qui selon
l. Douen, II, 139. Il fut secrétaire du Synode de Saint-Antonin en sept. 1682. On ne sait rien jusqu'ici de lactivité religieuse de Brousson à Castres et à Caslelnaudary.
PROTESTATIONS DES DIRECTEURS • li
toute apparence avaient été rédigées par lui. Lune, adressée par cliaque Eglise au procureur général du Parlement de Toulouse était une récusation en t'ornie de la juridiction des Parlements en tout ce qui concei*nait les allaires des réformés. Laulre, portée au duc de Noailles, lieutenant général pour le roi en Languedoc, par une dizaine de gentilshommes, devait aller jusqu'au roi lui-même. Elle exposait à nouveau les griefs des protestants : arrêts destructeurs de la libei'té de travailler, d'instruire, de prier; séduction et rapts d'enfants, espionnage des Colloques et des Synodes, menaces contre les temples qui subsistaient encore. «Les suppliants, disait-elle, n'ont garde d'attribuer leurs malheurs à S. M. qui a confirmé l'Edit de Nantes. Ils ne sauraient par conséquent les imputer qu'à la malice et aux artifices de leurs ennemis qui pour les rendre odieux à S. INL lui ont représenté leur religion tout autre quelle n'est en efi'et. » La requête s'acliève, en conséquence, par un résumé de la doctrine réformée, qui tient en dix pages in-12, touchant la foi, les sacrements, le culte, l'obéissance aux puissances établies, et la police ecclésiastique. En ce point apparaît déjà la candeur de Brousson, comme ses connaissances juridiques s'étaient montrées au début de la pièce et dans la récusation précédente. L'avocat était persuadé, et il devait le demeurer jusqu'à sa mort, que l'exposé tout simple de la vérité, finirait par gagner les cœurs obstinés. Sans le vouloir, d'ailleurs, il révélait les deux termesdu conflit qui éclatait déjà en lui. La doctrine protestante, aflîrmait-il, « oblige à obéir au roi non seulement par la crainte du châtiment, mais aussi par le devoir de la conscience. // n'j' a point de considération, par conséquent, qui puisse Jamais dispenser les sujets du serment de fidélité ». D'autre part, sa confession de foi s'achève par une protestation à la face du ciel et de la terre, que les réformés, convaincus en leur conscience de la bonté et de la sincérité de leur religion, « sont en état de souft'rir les supplices les plus cruels plutôt que de l'abandonner, et que moj-ennant la grâce de Dieu, il enj'eront toute leur vie une ouverte et constante projéssion »'.
La récusation ni la requête ne produisirent aucun efi'et. Le 4 décembre le temple de Montpellier était rasé. Dans la Basse-
1. (Brousson) Apologie du projet, p. G.i. Bull. XXVI, io. La Lettre adressée à Mgr le duc de Xoailles « parlant contre la R. C. et contre le gouvernement présent m, fut trouvée imprimée le30déc. 1090 dans une perquisition faite a Monoblct. Arch. du Languedoc, C. 1(37. A Paris, où elle fut portée, on la jusjea « la plus forte pièce qui eût encore paru sur ce sujet ».
12 LES l'RKDICAXTS PROTESTANTS
Guyenne et le Périgord, 40 ministres furent interdits. De nouvelles procédures fournirent à Brousson une occasion d'intervenir personnellement. Appelé à plaider au Parlement dans un procès fait aux protestants de Montauban, il fit adjoindre à cette cause spéciale celles d'un certain nombre d'Eglises voisines dont il avait été constitué l'avocat, et aborda publiquement avec une audace inouïe, la question réformée. « Il fit voir sommairement à ces juges prévenus, parmi lesquels il y avait de grands prélats romains, la pureté et la sainteté de la religion qu'ils voulaient abolir ». Le procureur général, stupéfait comme tout l'auditoire, se borna à répondre que Brousson venait de tracer du protestantisme un tableau que démentait la conduite de ses adhérents, et les juges n'osèrent pas condamner immédiatement les pai'oisses incriminées, « pour ne pas mettre trop de bois au feu à la fois » ' .
Elles devaient être interdites d'ailleurs au mois de juin suivant. Mais à cette date, une tentative plus sérieuse venait d'être concertée dans la maison même de Brousson. La patience des huguenots, qui servait d'aliment aux plaisanteries du populaire. se lassait enfin depuis que la Cour les privait de leurs temples. Persuadés qu'ils tenaient en main l'avenir du protestantisme français, les Directeurs allèrent de l'avant. Seize d'entre eux. représentant le Haut et le Bas-Languedoc, les Cévennes. le Vivarais et le Dauphiné se réunirent à Toulouse ('S mai 1G83). Le « Projet » sur lequel ils se mirent d'accord, et dont un an plus tard Brousson et un pasteur inconnu du Languedoc publièrent le texte pour en plaider chacun de son côté la nécessité, la légitimité et l'extrême modération, s'inspirait de la piété la plus sincère, aussi bien que d'une sagesse avisée'.
Les articles essentiels, les seuls qui constituassent une contravention formelle aux ordres du roi, stipulaient que dans les Églises où l'exercice public était légalement interdit, les réformés se réuniraient dès le 27 juin, et auparavant s'ils le pouvaient, pour célébrer le culte. Les réunions tenues sans ostentation ne devaient pas non plus se faire en secret, afin que l'avis en pût être donné à la Cour. Le 4 juillet, dans toutes les Eglises (interdites ou non), un jeûne solennel devait être célébré, pour
1. L. Nègre, p. 17, et Douen II, 135, 136, qui donne les références. Douen a vu à tort deux événements distincts dans les deux récits de Brousson et dK. Benoit. L'expression du « bois au feu » est empruntée aux Mémoires de JSoaillcs.
i. (Brousson) Apol. du Projet, chap. IV, — Tableau naïf... (le volume est écrit évidemment par un pasteur), p. 92.
LE ruOIET DC TOILOUSK l.'{
solliciter la miséricorde et la protection de Dieu. Les psaumes convenables seraient ce jour là chantés à genoux.
Il ne s'agissait là « que de l'affirmation publique de droits incontestables et violés, d'une protestation pacifique pour la liberté de la conscience et de la prière»'. Les Directeurs en avaient médité les termes, et ils croyaient en avoir mesuré les conséquences. « Cette résolution, disait plus tard Brousson, était la moins dangereuse que l'on pouvait prendre en pareille occasion. A l'égard de Dieu, le plus sur, c'est toujours de nous déclarer pour lui et de le mettre de notre côté. A l'égard des hommes, plus ils voient en nous de tiédeur et de timidité, plus ils nous oppriment ». << Il est sûr, ajoutait-il, que si tous les réformés eussent paru dans le même sentiment, on n'aurait exercé aucune rigueur contre eux, et qu'alors S. M. reconnaissaut qu'on lui avait imposé, quand on lui avait fait entendre que les réformés n'ont pas assez d'attachement à leur religion pour être en état de soutenir une grande épreuve, n'aurait pas voulu pousser les choses plus loin, et nous aurait donné le repos et la liberté de conscience que l'on nous avait injustement ravis » '.
lîrousson, ni aucun des Directeurs, n'ont jamais voulu entendre par « cette grande épreuve » à laquelle le Projet pouvait exposer les religionnaires, que l'exécution possible de « dix ou douze martyrs » paisibles et résolus, dont le sacrifice aurait sauvé l'indépendance spirituelle de leurs frères. Mais ils spéculaient aussi, la chose est sûre, sur la peur que devait inspirer à la Cour une brusque agitation de tout le protestantisme. Les paroles d'un pasteur du Languedoc sont à cet égard caractéristisques '. « Si le projet avait été exécuté par les réformés dans toutes les provinces, le roi voyant leur union, et une forte résolution de maintenir l'exercice de leur religion même au péril de leur vie, il est certain qu'il les aurait laissés en liberté. Toutes les démarches de la Cour ont. . . donné à connaitre qu'on ne voulait point allumer une guerre de religion dans le ro)'aunie. Les guerres passées sous Charles IX et Henri III donnaient sujet de crainte, aussi bien que la guerre de religion <iue les mauvais conseillers de l'Empereur ont allumée en Hongrie. Et la Cour, voyant que ceux de la religion ne deman-