LE BAS-LANGUEDOC
chés, mais de vastes étendues pierreuses n'y laissent vivre que l'yeuse, à la vei'dure éternelle, sèche et terne, croissant imperturbablement sur un sol ingrat, arbre résistant et têtu qu'on abat à coups de pic, et qui repousse sur un reste de racine croche entre les rocs, symbole saisissant du protestanlisme méridional lui-même. Entre ces « garrigues » monotones de broussailles et de chênes verts, des Eglises s'étaient constituées partout oii une voie facile permettait de communiquer avec le sud ou le nord. Faugères et Bédarieux dominaient ainsi Béziers, sur le chemin du Rouergue. Vendémian. Saint-André de Lodèvc et Clermont- Lodève (aujourd'hui Clermont-l'Hérault) couvraient au nord Montagnac. L'Eglise de Montpellier, acculée à des garrigues désertes et sans routes, n'était point soutenue immédiatement par un arrière -pays réformé. Pour rejoindre sûrement les Cévennes qu'elle voyait tendre leur ligne sombre au delà du Pic Saint-Loup, il lui fallait aller chercher vers l'est l'étape protestante de Sommières. De là. par la vallée du Yidourle (Quissac et Sauve), elle arrivait à Saint-Hippolyte, puis à Ganges.
La mince ceinture des garrigues de Xîmes était, par contre, aisée à franchir. Les Eglises de la Vaunage, au sud-ouest, (Vergèze, Aigues-Yives, Langlade, Calvisson, Gongénies), celles de la Gardonnenque.au nord-ouest, (La Galmette, Saint-Gliaptes, Brignon, Boucoiran) constituaient à la ville une large et dense banlieue huguenote. Par la Vaunage, elle touchait à Sommières et au Vidourle, et le Gardon de la Gardonnenque lui permettait, suivant que l'on remontait l'un ou l'autre des deux Gardons qui le formaient lui-même, d'atteindre Anduze par Lédignan et Lézan, ou Alais par Vézenobres.
Par delà le Gardon, au nord de Nîmes, sur la route du Pont- Saint-Esprit, un groupe compacte de communautés avait pour centre Uzès (Blauzac, Montaren, Saint-Quentin). Uzès lançait vers Alais, à l'ouest, par dessus la Gardonnenque, les Eglises de Baron et de Saint-Hippolyte-de-Caton, et au nord, vers Saint- Ambroix, celles de Vallérargues et de Lussan. La Cèze. au nord d'Uzès, baignait Montclus, La Bastide de Goudargues (ou d'Orniols). et Bagnols. Les bois de chênes de sa rive septentrionale fermaient au Bas-Languedoc l'accès du Vivarais. Sur le chemin de Saint-Ambroix à Vallon qui seul avec celui du Rhône unissait les deux provinces réformées, étaient postées les Eglises de Saint-Jean des Anels (^aujourd'hui : de Marvéjols), et de Barjac.
4 LES PRIiDICANTS PROTESTANTS
Chacune des routes qui montait du pays bas, après avoir traversé la région des garrigues, aboutissait à un bourg qui commandait une vallée, au point où le torrent, débouchant de la roche, élargissait son lit sur un terrain ouvert à ses violences. Bédarieux sur l'Orb, Saint-André sur le ruisseau de Lodève, Ganges sur l'Hérault, Saint-Hippolyte sur le Vidourle, Anduze et Alais sur leurs Gardons, Saint-Ambroix sur la Gèze, étaient autant d'agglomérations protestantes où la plaine se nouait à la montagne. A cinq ou six lieues de la grande voie de Béziers à Nîmes, elles s'échelonnaient sur une ligne qui lui était à peu près parallèle-. Une troisième zone, nettement plus haute que celle des garrigues, débutait là brusquement. Le chêne vert y reculait devant le châtaignier, lequel enfin cédait la place au hêtre et au frêne.
Au nord de Béziers, ce domaine montagneux de la réforme demeurait fort réduit. L'Eglise de Bédarieux constituait encore pour Yillemagne et Graissessac un petit centre de vie huguenote, mais celle de Saint- André-de-Lodève, butée au pied du Larzac, n'avait rien à attendre d'un causse désolé. Les communautés du Rouergue, situées plus haut, étaient orientées par leurs rivières vers l'Océan, et dépendaient de la province ecclésiastique du Haut-Languedoc'.
Il en était autrement des hautes vallées de l'Hérault, des Gardons, ou de la Gèze. Là des arêtes très marquées, quelques A'a lions élargis, des fissures abruptes au fond desquelles coulaient sur la pierre nue des ruisseaux d'une éclatante limpidité, n'atteignaient que lentement le plateau central, et dans l'évasement des ouvertures, ou sur les flancs ravinés, de nombreux villages se laissaient toucher par la vie de la plaine. Partout le protestantisme était chez lui dans ces agglomérations retirées. Par Ganges on montait à Sumène, à Valleraugue, au Vigan, et plus loin à Aulas et Avèze. Par Saint-Hippolyte, en suivant une piste que l'intendant de Montpellier jugeait la plus commode pour atteindre le centre des Cévennes, un col bas menait d'abord au vallon de Lasalle, d'où un passage plus élevé (le col du Mercou) permettait de passer dans la Vallée Borgne (Saumane, Saint-Romans-de-Tousques, Saint-André-deValborgne). Par Anduze, un chemin muletier atteignait Mialet; une route
1. Cependant, pendant quelques années au moins du xvii< siècle, le Colloque du Rouerg^ue (Milhau, Saint-Rome-de-Tarn, Saint-AHrique, Cornus et Camarés) fut réuni au Synode du Has-I.anguedoc.
LES CKVBXNES
un peu meilleure montait à Saint-Jean-de-Gardonnenque (aujourd'liui : du Gard), et de là à la ^'allée Française (Moissac, Sainte-Croix-de-Valfrancesque, Gabriac) ou à Saint-Germainde-Calberte, agrippé sur un contrefort qui semble surplomber le torrent. Par Alais, on parvenait, non sans ellbrt, à Saint- Martin-de-Boubaux et au Collet de Dèze. De Saint-Ambroix, enfin, des pentes tourmentées conduisaient à Chamborigaud. Castagnols (aujourd'hui Yialas^, Genolhac, au pied du Mont Lozère, ou bien (en pointant au nord), aux Vans, où le Bas- Languedoc joignait le Yivarais.
Toutes ces hautes vallées constituaient, à proprement parler, les Cévennes. Les paroisses protestantes s'y hissaient jusqu'à la ligne de partage des eaux, qui joint les forêts de l'Aigoual (1,507"') aux blancs granits du Mont Lozère (L702"'), en passant par le plateau de la Cam de THospitalet (l.OoO'"), le bourg de Barre des Cévennes (1,013'"), et les hêtres du Bougés (1,434'"). Mais les premières pentes du versant océanien, murées du côté de l'ouest par le rempart des Gausses que fendent à peine les cagnons de la Jonte et du Tarn, demeuraient encore soumises aux influences méditerranéennes. Le protestantisme possédait là les Eglises de Meyrueis, Yébron, Florac, le Pont de Montvert, trop éloignées du Colloque du Rouergue pour avoir été agrégées au Haut-Languedoc, et qui ont toujours été intimement unies aux Cévennes. Vers l'extrême nord, enfin, la réforme avait pointé hardiment jusqu'à Sainl-Lager-de-Peyre et Marvéjols, qui constituaient un bastion avancé vers l'Auvergne.
Les 121 Eglises répandues dans cette triple région de plaines, de garrigues et de montagnes, furent réparties, en lo7I, dans le Synode où elles avaient lié leur faisceau, en six Colloques, dont les limites devaient demeurer à peu près invariables au xvir siècle.
Le Colloque de Montpellier et celui de Nîmes se partageaient la plaine, le quartier de Sommières et la Vannage. Le Colloque d'Uzès, à l'est, montait jusqu'à Castagnols et aux Vans. Deux autres Colloques, au nord, s'appuyaient fortement sur les bourgs protestants qui bordaient la montagne et sur leur banlieue. C'étaient le Colloque d'Anduze. qui descendait jus({u'à Vézenobres, et réunissait Alais, Saint-Jean-du-Gard et Lasalle. et le Colloque de Sauve, qui tenait au midi Sauve, Saint-Hippolyte et Ganges, et allait au nord-ouest finir au Rouergue par Aumessas et Meyrueis. Le dernier Colloque, enfin, de Saint- Germain-de-Calberte, tout en montagnes, de la Vallée Borgne à
6 LES PREDICANTà PROTESTANTS
Marvéjols et de Saint-Germain à Florac, fermait le tout comme une lourde et robuste clef de voûte.
Pendant quai*ante ans, les six Colloques constituèrent une seule Province ecclésiastique, celle du Bas-Languedoc. En 1612, après avoir traversé sans trop de pertes la crise des guerres de religion, ils se séparèrent en deux masses. Les trois Colloques de Montpellier, Nîmes et Uzès formèrent la Province du Bas- Languedoc ; ceux d'Anduze, de Sauve et de Saint-Germain, celle des Cévennes.
Rolian sentit bientôt, pendant la lutte dernière qu'il conduisit au Languedoc pour conserver au protestantisme ses libertés déjà menacées (1621-1029), les dangers de cette scission. Les Cévenols, tout en lui fournissant une aide dont ils évoquaient avec orgueil les souvenirs soixante ans plus tard, firent preuve alors d'une indépendance de décisions dont l'illustre capitaine jugea sévèrement à la fois l'indiscipline et l'irréflexion. Le catholicisme sut tirer de la situation tout le parti possible, dès l'heure où après la paix des Pyrénées, il put appliquer Louis XIY au « grand dessein » de la Révocation.
La série des mesures hostiles par lesquelles peu à peu le roi devait anéantir la charte irrévocable donnée par son aïeul aux protestants, fut inaugurée, comme on sait, par la procédure cauteleuse des Commissaires exécuteurs de l'Edit de Nantes (1661-1663). Les diflicultés que ceux-ci suscitèrent aux Eglises aboutirent dans le Bas-Languedoc et les Cévennes à la suppression immédiate de 95 temples, que suivirent bientôt environ 75 condamnations nouvelles. Il s'agissait surtout, à vrai dire, d'édifices construits dans des annexes et desservis par un ministre résidant au bourg voisin, en sorte qu'après les travaux des Commissaires, le chiffre des P]glises de la région se retrouva sensiblement le même qu'un siècle auparavant. Néanmoins l'œuvre accomplie, au dire des réformés, leur fit « plus de mal que n'eût fait une armée de 30,000 hommes » *.
1. p. Gachon. Quelques préliminaires..., p. xix. Conclusions des Commissaires (vers 1603) pour les diocèses de Nîmes, l'zès et Mende. Des 98 lieux d'exercice (Eglises ou annexes) au sujet desquels ils demeurèrent « partagés », plus d'une vingtaine (24 à ce qu'il semble) furent laissés par la Cour aux protestants et s'ajoutèrent aux 84 que les Commissaires s'étaient accordés à conserver. Si à ces 108 Eglises nous en joignons une dizaine qui subsistèrent dans les diocèses de Montpellier, Agde et Lodève, nous arrivons, vers 1665, au chiffre de 118 ou 120. La statistique est difficile à établir, les Eglises ayant quelquefois changé de nom (quand le culte avait été supprimé au chef-lieu), et les Synodes aj-ant souvent modifié, suivant le chiffre des pasteurs disponibles, la distribution géographique des paroisses, et par suite leur nombre.
MESUKES HOSTILES
Les deux provinces comptaient alors environ 140,000 religionnaires *. Le Bas-Languedoc avait comme métropole protestante la ville de Nîmes que les catholiques dénonçaient comme une nouvelle Genève, où de la France entière, toutes les affaires du parti aboutissaient. Les réformés « y opprimaient ouvertement les catholiques », par où il faut entendre qu'assurés de leur force ils y résistaient plus vigoureusement qu'ailleurs à la pesée de l'Eglise romaine. Les communautés de la montagne qui ne possédaient point de centre prépondérant n'étaient pas moins vivaces. Elles étaient demeurées le terrain d'élection du zèle huguenot, et dominaient le Bas-Languedoc de leur masse inviolée. Le Synode des Cévennes était encore « le plus dangereux de tous », et c'est de lui que les adeptes du « grand dessein » craignaient vers 1663 les résolutions violentes.
Ce fut des Cévennes en efl'et que partit la première protestation contre la besogne des Commissaires. Le Synode de Saint- André de Yalborgne (i23 mai 1663) fit allusion dans ses délibérations à une sorte de conspiration romaine dirigée contre les Edits de pacification. La réponse de la Cour ne tarda point. Un arrêt du 5 octobre défendit aux réformés de chaque Province d'entretenir aucune correspondance avec ceux des Provinces voisines. Comme le dernier Synode national s'était tenu en 1659 et que le roi n'en voulait plus réunir d'autre, les protestants furent désormais parqués dans leurs circonscriptions. Toute protestation collective leur devint légalement impossible.
La politique de chicanes jésuitiques qui devait justement trouver en Languedoc ses formules principales et ses applications ■, se poursuivit avec de nouveaux succès. Pendant vingt ans, dirigée avec une circonspection consommée, elle toucha à peine aux édifices religieux ^ La Cour savait, depuis Catherine de Médicis, qu'en laissant aux protestants « leur saoul de prêches », ceux-ci croiraient tenir l'essentiel.
1. P. Gachon, p. xxix : Dioc. de Montpellier, Nîmes, Uzès, Agde, Bézicrs, Lodève [au lieu de Meiide, écrit par erreur]. Total : 119,000. Le diocèse de Mendc comi)tait 18,(HXI prolestants (Arnal, Egl. Rrf. de Florac, p. 03). Ces évaluations sont sans doute au-dessous de la réalité. En 1703, un Mémoire (ofiiciel) sur La révolte des Cévennes, écrit en Languedoc, comptait, seulement pour les diocèses de Mende, Nîmes, .\.lais [créé en IG'.i4j et Uzès, « plus de 100,000 religionnaires » (Pap. Fraissinet).
i. P. Gachon. C'est la thèse de tout le livre.
3. Condamnation du petit temple de Nîmes (lOOi), du petit tenii)le de Montpellier, des temples de Mauguio, Pignan, Cournonterral et Poussan (lO'O). Il restait à Pignan et à Cournonterral deux « exercices de fief ».
Vers 1679, le conflit devint plus aigu. Un arrêt exigea que le Commissaire royal qui assistait aux Synodes provinciaux fût un catholique romain. La même année fut supprimée en Languedoc la Chambre de l'Édit composée par moitié de juges catholiques et protestants. Avec elle disparaissait la dernière garantie des religionnaii'es, livrés désormais à la justice partiale du Parlement de Toulouse.
Les ennemis du protestantisme essayèrent immédiatement leur force nouvelle en abattant des temples. Deux coups violents tombèrent, l'un sur les Cévennes, Tautre sur le Bas- Languedoc.
Un prêtre de Saint-Hippolyte ayant souffleté un réformé qui n'avait pas salué assez bas le Saint-Sacrement (8 mai 1G78), les réformés du lieu se plaignirent. Le procès dormit dix-huit mois, puis tourna brusquement contre le temple. Le 3 février 1681 un arrêt de l'intendant Daguesseau supprima l'exercice. Les protestants firent appel au Conseil du Roi qui leur donna tort le 24. L'édifice fut rasé. Les 4,000 protestants du bourg (qui comptait 80 catholiques) furent privés de pasteurs et de culte '.
Dans la plaine, le grand temple de Montpellier, à la même époque se vit attaqué. Le Consistoire (septembre 1680) reçut signification de l'abjuration d'une jeune fille, avec défense de l'admettre au prêche. Les pasteurs, qui savaient l'abjuration supposée, passèrent outre. Le syndic du clergé porta plainte à Toulouse. Un procès fut engagé, dont l'achèvement ne devait pas se faire attendre ".
Inquiet cette fois, le Synode du Bas-Languedoc (Uzès 1681) dressa la liste des iniquités subies et nomma un député pour aller porter ses très humbles remontrances aux pieds du roi.
1. Sur l'allaire voir (Brousson) Etat des Réformés..., II, 175: (Gaultier de S. Blancai-d) Hist. Apol., I, "213 : E. Benoit, Hist. de VEd. de Xanles, IV, 366. Les délibérations de la Communauté de S. Hippolyte manquent pour cette époque. La Bibl. du Prot. (Pap. Coquerel, I) conserve une requête des réformés de la ville tendant à l'agrandissement des temples (voisins) de Cros et de Conqueirac où FEglise s'était « recueillie >> après la suppression de l'exercice. Le résultat l'ut un Arrêt général dont l'application interdisait à ces deux paroisses d'entretenir des pasteurs supplémentaires (E. Benoit, IV, 503, 506). In pasteur inconnu publia une « Lettre et deux sermons à MM. les Ministres, les anciens et haintans de S. Hippolyte après la destruction de leur temple. « l'ne copie ancienne (incomplète) de cet opuscule est à la Bibl. du Prot. (Mss. relatifs au Languedoc).
•i. (Brousson) Etat des Réf., II, chap. XV ; Cambolive, Bist. de div. év., p. 42 : surtout (Gaultier. .) Hist. ApoL, I, chap. XVII ; X. Weiss, La .Sortie. .. de D. lirousson, p. 13. Autres références dans P. Gachon, pp. 171, 203.