DATE DE LA DKLIVRANCE FINALE
gens à qui on renfonce la vérité dans le cœur à coups de barres ne se relèveront pas de là le plus tôt qu'ils pourront, et par toutes sortes de voies. » D'autre part encore, les prédicateurs, capables d'instruire ce peuple, n'ont pas été anéantis. Les pasteurs vivent encore. « Ils sont tout prêts, et en réserve, pour retourner chez eux reporter le flambeau de la vérité, aussitôt que la Providence de Dieu leur en ouvrira la porte ». Enfin il n'est pas jusqu'au succès même de la persécution, qui ne soit un argument contre sa réussite définitive. « Tout un royaume changé en quatre mois, c'est ce qui n'a pas d'exemple. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la plus considérable partie n'ont point attendu les persécuteurs. A l'approche des dragons ils ont lâchement plié. . . C'est donc un prodige qui parle et qui dit que nous sommes dans ces derniers temps où Jésus Christ venant au monde n'y doit trouver ni vraie pitié ni vraie foi ». Et Jurieu, se résumant, conclut encore que « c'est une affaire qui parle et qui dit que Dieu veut fondre le cœur de ce peuple et qu'il veut le laisser abîmer en terre pour se faire bientôt un autre peuple nouveau. »
Jurieu aborde alors son sujet. Une première partie ne contiendra « rien de bien nouveau pour le fond ». Il y a longtemps qu'on a reconnu dans le papisme les caractères de l'empire de l'Antéchrist. Le seul tort des protestants est d'avoir oublié cette vérité essentielle', ce Aujourd'hui il faut prendre parti. Il n'y a pas de communion entre Christ et Bélial, entre le Prince de lumière et ce prince Abaddon qui est véritablement l'ange de ténèbres ».
La découverte propre du théologien est exposée dans le second volume de l'ouvrage. Les 12G0 ans assignés dans l'Apocalypse au triomphe du dragon doivent être comptés « depuis le cinquième siècle, point de la naissance de l'Antichristianisme. Il doit donc finir environ l'an 1710 ou 1713, au commencement du xviii® siècle. Je crois qu'il serait difficile de marquer précisément l'année, car Dieu dans ses prophéties n'y regarde pas de si près. Quelques années de plus ou de moins n'y font rien (chap. H). » Plus loin cependant, l'auteur ose une approximation plus exacte (chap. XI) et ce fut cette dernière conclusion qui fit le succès inouï de sa théorie.
1. Sur la destinée de ce mot d'Antéchrist appliqué au pape, voir Rébelliau, Bossiiet historien..., pp. 8, 136, 3i4.
La Bête de l'Apocalyse tue « Deux Témoins » (Apoc. XI, 3, 7, 11), qui ressuscitent trois jours et demi après leur mort. Les Deux Témoins, Jurieu l'explique à grand i-enfort d'arguments, sont pour lui le petit nombre de fidèles qui se doivent préserver de la corruption du papisme, et condamner ses idolâtries et sa tyrannie. Ils sont vêtus de sacs, car ils prêchent sous la croix des alllictions ; ils sont deux c'est à-dire un très petit nombre. La victoire de la Bête doit aller jusqu'à leu?^ totale extinction, donc ils sortiront du royaume ou périront ; aussi, dans peu de temps, la profession externe delà R. R. sera entièrement abolie. Mais les Témoins ressusciteront. « La Réforme se relèvera en France dans peu d'années, ensuite elle sera établie par autorité royale ; la France renoncera au papisme et le royaume se convertira ». « Je me suis persuadé, dit enfin Jurieu, que les trois jours et demi sont trois ans et demi. Si nous voulons compter ces trois ans et demi depuis la suppression de ledit de Nantes, faite au mois d'octobre 1085, la délivrance de l'Eglise arriverait l'an 1689 »', Il ajoute, en renvoyant au passage du livre de son grand-père, que nous avons déjà transcrit : « Ce serait absolument la conjecture de M. Du Moulin dans son Accomplissement des Prophéties : il espère que la persécution de l'antichristianisme doit cesser l'an 1G89, mais ce serait une rencontre tout à fait casuelle, car le fondement sur lequel il bâtit est dénué de solidité ». Jurieu, lui, construit sur le roc.
11 serait sans doute téméraire d'afïirmer que les volumes de Jurieu parvinrent jusque dans les Cévennes ou le Bas-Languedoc. Il est au contraire extrêmement probable que les conclusions principales de son ouvrage furent communiquées par les réfugiés de Hollande ou de Suisse à leurs coreligionnaires du Midi. L'autorité de Jurieu étant encore petite, et son nom inconnu à la plupart des protestants, ce fut aux computations de Pierre Du Moulin que l'enthousiasme populaire s'attacha. Sans Jurieu nous ne comprendrions point comment le nom du célèbre controversiste et du prédicateur aimé courut de Nimes au Bougés, attaché cette fois à une interprétation apocalyptique dès longtemps oubliée.
Le 2 mai, un mois à peine après la publication du livre de Jurieu en Hollande, un charpentier, coureur d'assemblées, qui
1. Le texte de 168C, par suite d'une erreur d'impression, extraordinaire au sujet de ce dernier chidre capital, porte /''-»</.
l'euroi'e protestante contre le roi 179
travaillait dans l'auberge de FalgueroUe, à Cassagnas (entre Barre et le Pont de Montvert), <( après avoir lu dans un gros livre (la Bible?) », déclare, en parlant de la persécution : « Aïsso diiraro incaro très ons (ceci durera encore trois ans) »'. Bàville dut si bien se préoccuper des allirmations prophétiques qui se répandirent chez ses administrés, qu'à la fin de l'année, assemblant avec Noailles et La Trousse les protestants d'Alais pour les exhorter à se soumettre aux ordres du roi, il jugea utile de les engager « à se moquer de la prophétie de Du Moulin qui leur faisait espérer, selon le XIIL^ Chapitre de Saint-Marc, que ces temps de troubles où ils seraient conduits devant les magistrats et maltraités, ne dureraient que deux ou trois ans » ". Qui nous dira le rôle que jouèrent des espérances aussi prochaines, et que Jurieu proclamait divines, dans l'ardeur de Faucher, de Rocher, de Bringuier et de leurs auditeurs, et dans l'audace de Chapus, qui eftVayait l'intendant à la fin d'octobre?
Il nous reste à envisager maintenant un dernier résultat du livre de Jurieu — et de l'activité de son auteur - — qui suscitait chez Bàville des craintes d'un autre ordre.
Par quelles voies Dieu rétablirait-il son Eglise en France ? Jurieu ne le disait pas. Mais il laissait entrevoir, et fort clairement, qu'une intervention de l'Europe serait nécessaire. Le théologien se doublait, sur ce point, d'un clairvoyant politique. Peut-être même le commentateur découvrait-il dans ses textes la justification de démarches que le politique avait déjà commencées. Les menées européennes de Louis XIV se donnaient trop ouvertement en 1685 comme catholiques, pour ne pas éveiller les susceptibilités du Brandebourg et de la Hollande. L'originalité de Jurieu fut non pas d'exploiter ces justes méfiances au profit de la Cause (d'autres réfugiés s'y employèrent en même temps que lui), mais de concentrer autour de sa théoine apocalyptique les espérances que les protestants fondèrent de bonne