LA DÉPORTATION
il sert son collet de batiste. S'il a enfin quitté la ville, c'est que « les enfants lui criaient dans les rues qu'il était un fol ».
A ces détails abondants et précis, un aubergiste de Bernis, chez qui l'homme a souvent logé, oppose les propos qu'il lui a entendu tenir. S'il faut en croire son hôte, Guitard est protestant. Il a assisté à des assemblées dans la campagne. Il a fait la prière à Codognanet à Milhaud.Il a été enfermé cinq ou six semaines au château de Sommières, sous l'inculpation d'avoir célébré un petit culte dans une métairie. Son collet de batiste est une manière de rabat pastoral qu'il met pour prêcher, et s'il porte des heures et des chapelets, ce n'est que par politique, et pour éviter des affaires dans le cas où il serait arrêté.
Guitard, selon toute probabilité, n'était point un prédicant, mais un catholique à l'esprit déséquilibré, ou peut-être un malin compère qui contrefaisait le ministre chez les religionnaires pour en recevoir quelque aumône, comme il s'était donné pour un fervent missionnaire auprès des évêques de la Guyenne. Bàville, nous l'avons dit, l'envoya bel et bien aux galères.
Les deux compagnons de Salendres, et le petit garçon qui les suivait, furent réservés pour être « condamnés à l'Amérique ». L'intendant préparait, en effet, et avec succès, les premiers convois pour la déportation projetée '.Une menace suspendue sur la ville de Nîmes après l'assemblée de Mourrefrech, avait jeté la panique parmi les Nouveaux Convertis. Persuadés qu'ils ne seraient envoyés au delà des mers que pour y être vendus au plus offrant, comme les misérables esclaves nègres % ils coururent en foule aux églises. « Ils demandent, écrivit la Trousse le 10 janvier, et voudraient que l'on leur donnât tous les sacrements en un même jour, croyant par là se mettre à couvert de l'orage qu'ils croient être prêt à tomber sur leurs têtes » '.
Louvois avait parlé de dresser une liste de cent cinquante noms. La Trousse l'avertit (10 janvier) que le chiffre serait doublé « à ne prendre que ceux qu'il est essentiel de chasser et dont l'esprit mutin et dangereux les porterait toujours à troubler les cantons dont on les tire ». Un convoi de cent personnes était prêt à Aigues-Mortes. Il fut conduit à Marseille et embarqué
1. Voir dans Mat. Lelièvrc, De la Rtxocation, p. 19S, un résumé de ce qui a été publié jusquici touchant la déportation en Amériq«ie.
2. Telle était la conviction d'un Cévenol qui put visiter à Cadix le premier vaisseau plein de déportés. Jurieu, Let. Past., XIX.