LES PRKDICAN'TS PROTESTANTS
guerres de Rohan. Brousson et les Directeurs se contentaient d'en faii'e craindre le retour. Mais le menu peuple du Dauphiné, du Vivarais et des Gévennes, et avec lui quelques pasteurs, demeuraient peu sensibles aux beautés de l'obéissance servile. et moins disposés à un calme où ils ne voyaient qu'une abdication. Des protestants résolus allaient s'emporter à des actes que Brousson n'avait pas osé prévoir. Malgré les précautions prises et la prudence recommandée, les circonstances transformèrent la manifestation décidée à Toulouse en une manière de sédition, et comme si le catholicisme n'avait pas eu assez pour la qualifier de la sorte, du caractère violent qu'elle prit en quelques lieux, il répandit hardiment le bruit que le projet avait été concerté avec le prince Guillaume dOrange'.
Le procédé n'était pas nouveau : Pour rendre odieux les réformés, leui's adversaires rappelaient sans cesse les alliances que leurs capitaines avaient conclues avec des princes étrangers ; de fausses délibérations de Synodes étaient imprimées, qui tendaient à montrer dans les religionnaires une faction politique prête à ruiner l'Etat'. Prononcer le nom du stathouder qui pendant la guerre de Hollande s'était révélé l'implacable adversaire du roi et qui allait essayer en 1G84 d'entraîner les Provinces Unies à une reprise des hostilités contre la France, c'était d'une suprême habileté.
Nous ne connaissons l'accusation que par quelques mots d'un pasteur de Marsillargues qui cinq ans plus tard rappelait de quelle efficacité elle avait été contre les zélateurs. Nous savons par Brousson lui-n\ème avec quel mépris il a dû alors l'accueillir. Lorsqu'il écrivit en Suisse l'Apologie de son projet, il releva avec soin qu'il avait été formé a en un temps, dit-il, où notre piété ne pouvait être soupçonnée de mutinerie. Le royaume était alors en paix avec toute l'Europe ». Fit si quelques-uns, insinue au contraire l'avocat, purent-être soupçonnés de sentiments séditieux, ce ne furent point les zélateurs, mais bien les modérés, qui prétendant attendre du temps a: une circonstance plus heureuse » ne devaient sans doute espérer à cet égard que le moment où l'Etat s'engagerait de nouveau dans une guerre extérieure. En ce cas, dit Brousson : « Aurions-nous parlé plus fortement qu'à l'ordinaire ? Mais on nous aurait traité de perfides,
i. Pap. Court, 11. 0. f" 54. Lettre du pasteur Modenx, t» janv. 1689.
2. Fausse délibération du Synode de Montpazier en 163'.). Références dans Rèbelliau, op. cit., p. 357.
LE SUCCKS IMPOSSIBr.K 17
({iiifont appréhender un soulèvement quand l'Etat se trouve aux prises avec ses ennemis / » '.
Quelques années encore, etBrousson s'exposera délibérément lui-mènic au reproche qu'il lance ici contre ses adversaires. Mais en 1683, ni lui ni aucun des Directeurs ne l'ont mérité. Ils n'ont point été des agents de la Hollande. Ils n'ont pas compté sur l'étranger, Ils n'ont pas même voulu recommencer une guerre de religion. Ils ont pensé seulement que pour arrêter la politique hostile du roi, la mort de dix ou vingt réformés sudirait.
Plus de vingt protestants périrent, mais après avoir saisi leurs armes. La nécessité d'une légitime défense les transforma en rebelles, dignes aux yeux de Louvois des suprêmes châtiments. Le Pi'ojet de Toulouse venait trop tard. La solidarité huguenote était misérablement réduite depuis la suppression ou la surveillance des Synodes. Dans les Eglises isolées l'individualisme protestant se transformait en une funeste indépendance. Les rivalités des pasteurs avaient été soigneusement envenimées. La bourgeoisie et la noblesse réformées, habituées à l'absolutisme royal, allaient courber la tète. Et ceux qui devaient hasarder une résistance violente, trop peu nombreux, inexpérimentés et mal soutenus tombèrent sous le coup d'une amère parole que Rohan avait prononcée contre les Cévenols : a Outre qu'ils entreprennent au delà de leur pouvoir, la première ferveur étant passée, ils ne font ce qu'ils peuvent, et ne travaillent que quand la peur les prend » -.
I. Apol. duprojet, p. 3o. C'est nous qui soulignons. -2. Mémoires du duc de Rohan. Paris, 1661, p. 357.