LE BAUME DE GALAAU
Ces mots, qui achèvent le volume, nous réconcilient avec l'audacieux commentateur des Ecritures.
Le même mélange d'esprit visionnaire et de préoccupations évangéliques se retrouve chez un émule de Jurieu qui à sa suite essaya à son tour de percer l'avenir.
Un pasteur de la Suisse française', sollicité par plusieurs bonnes âmes d'exhorter les réfugiés à mener au milieu de leurs hôtes une vie sainte et irréprochable, rattacha étroitement ses reproches aux vues grandioses de ï Accomplissement des Prophéties. Le Baume de Galaad, ou le véritable moyen d obtenir la paix de Sien et de haster la délivrance de l'Eglise (liJSS), livre qui alla jusqu'aux Cévennes', comprend deux parties fort distinctes que l'auteur anonyme a réussi cependant à fondre en un tout cohérent. La seconde, en vue de laquelle le livre a été conçu a fait voir quelle doit être la conduite des réfugiés et ce que l'on y trouve à redire ». Beaucoup d'entre les exilés semblent aux pasteurs de Genève ou de Berne, insensibles aux coups de la verge de Dieu. Une galanterie criminelle, de vains soucis de modes, la vanité des femmes, l'orgueil des gens de qualité, la honte qu'ils éprouvent parfois à travailler pour vivre, leur négligence à suivre les prêches, le luxe et la mondanité de quelques ministres ou proposants, les rivalités des pasteui's, sont autant de preuves que l'Eglise châtiée ne veut pas se repentir de ses fautes. Or, une vie si irrégulicre ne peut que faire obstacle à la délivrance qui approche.
Cette aflirmation morale nous ramène à la première partie de l'ouvrage. L'auteur est entièrement gagné aux vues de Jurieu, qu'il résume nettement, en leur donnant par là plus de puissance. 11 présente, à vrai dire, quelques réserves. Cependant, loin de blâmer un théologien qui s'est avancé plus qu'aucun autre vers la vérité, le pasteur se contentera de le compléter par des pronostics « fondés sur le bon sens ». Parmi ces principes nouveaux, « encore plus aisés et moins douteux », il en est qui sont en somme empruntés à Jurieu lui-même ; « la manière, par exemple, singulière en son espèce, dont on a persécuté »,
1. De Genève, d'il lîrueys (I, '.»'.•) qui a connu rouvi'ago.
:2. Le livre l'ut saisi le 3(1 décembre lO'.tO à Monoblel, chez Soulier, du mas du Mazet G. 167. « Le Baume de Galaad par .Jurieu » dit le procès-verbal. Le nom de Jurieu y revient si souvent qu'on s'explique Terreur. La préface porte en tète la parole de Jérémie (VIII, 22) qui a fourni le litre de rouvraf;e : « Y a-t-il point de Baume en Galaad, n'y a-t-il point de médecin ? Pourquoi donc la playe de la lille de mon peuple n'est-elle point consolidée ? »
"li't LES l'RKDICANTS PROTESTANTS
chassant les pasteurs, et conservant en même temjDs clans les prisons du royaume les iiJèles les plus obstinés ; ou encore, «le bon augure tiré de l'Eglise romaine qui se désabuse», du jansénisme, et du gallicanisme. Un autre présage est d'ordre politique (p. 14). L'Empire a fait reculer enfin les Turcs. Délivré du côté de l'orient il est désormais « plus en état que jamais de se venger des divers affronts qu'il a reçus de la France ».
Un dernier entin attirera notre attention, tant par sa bizarrerie que par son audace. Il concerne la personne du roi. Louis XIV avait été opéré (nov. 1G86) d'une fistule, et la plaie, disait-on, se fermait mal. «Je ne veux point faire une comparaison odieuse », écrit l'auteur, dans l'instant même qu'il la fait :
Les Pliilistins (I Sauuiel, V) emmènent l'Arche captive, mais la main de Dieu s'appesantit sur les Asdodiens, il les rend désolés, il les frappe au fondement par des liémorroïdes, et les ol:)lige par ce moyen de renvoyer l'Arche, et même de supplier les Israélites de la reprendre, Nebucadnetzar (Daniel, IIL est mis pour un temps au rang des bêtes. Antiochus (II Macchabées, IX) est frappé d'une plaie très douloureuse ; sou corps se pourrit et tombe en pièces, et cela avec une telle puanteur que personne ne peut plus durer auprès de lui... Encore une fois je ne veux point faire de comparaison odieuse. Mais tout homme qui fera dos réflexions sérieuses sur la manière dont la main de Dieu avait frappé le roi et sur cett(; plaie qui quoi- (pie déjà fermée avait ordre du Souverain des Souverains de s'ouvrir tout de nouveau, reniarquei'a facilement que c'était là une première démarche de Dieu pour l'oliliger à rentrer en lui-même (pp. 10, 13).
Le Baume de Galaad, l'ut médité par Brousson, comme aussi les ouvrages de Jurieu. L'avocat de Toulouse, pendant les premiers mois de son séjour à Lausanne où sa femme et son fils' vinrent le retrouver, avait vécu de sa profession, plaidant devant les tribunaux bernois. 11 avait d'abord publié (1084) en deux volumes, \ Etat des Réjormés de Fi'ance oii il narrait par le menu les mille chicanes du gouvernement de Louis XIV, et exposait ainsi à la face de l'Europe, des faits que le grand roi démentait cyniquement par la bouche de ses ambassadeurs. Une troisième partie s'ajouta à l'ouvrage (1684), Y Apologie du projet des Réformés de France, réponse aux événements qui avaient ensanglanté le Dauphiné et le Vivarais, et décimé le corps pastoral du Bas-Languedoc et des Cévennes. C'était après avoir pris l'avis des premiers
I. Son lils Hartht-leiny, lautrc, Claude, otait morl à ^'iuu-s en juillel lC8'i.