BROUSSON ET JURIEU
Convaincu par le livre de Jurieu, Brousson en accepta les conclusions, et dès loi's il s'attacha avec la même passion que ce dernier à l'étude des prophètes et de l'Apocalypse. Le premier résultat de ses méditations « mystiques » se manifesta dans la composition de ses Lettres aux Catholiques Romains '. Dès le mois de mars (1687), son dessein général était formé et il s'appliquait à le réaliser. De petites lettres, d'abord recopiées à la main, puis imprimées, furent par ses soins adressées en différentes villes et provinces, aux personnes les plus considérables du royaume, chacune accompagnée « d'un petit compliment ». Brousson se proposait d'y exposer successivement la vérité de la religion réformée, et la fausseté de la romaine, le tout par des preuves tirées de l'Ecriture Sainte, N'insistons pas ici sur la candeur de cet apostolat et relevons la foi et l'héroïsme de cet homme « qui n'a pas perdu courage, comme il le déclare, lorsque les Eglises de France ont été englouties par un déluge qui semblait devoir les faire périr pour jamais, qui a vu celui qui est invisible, et espéré contre espérance, qui n'a point songé à chercher dans les pays étrangers quelque établissement pour lui, qui en a même refusé plusieurs qu'on lui a fait l'honneur de lui offrir, car il ne veut que combattre de toutes ses forces en faveur de ses pauvres frères opprimés. » Marquons aussi les allui*es apocalyptiques que prend dès à présent, et pour la pi'emière fois, sa polémique.
Il a déjà parlé aux apostats, dans ses feuilles, de la «Babylone mystique», et au clergé de France des «Apôtres du malin esprit», du «Dragon roux » que mentionne l'Ecriture (Apoc, XII, 3). Mais depuis son voyage en Hollande, ses idées ont pris corps, comme le prouve le plan , qu'il a tracé lui-même, de ses Le^//'es nouvelles ". Il reprend d'abord son apologie ordinaire. La R. Réformée, dans ses dogmes, son culte, sa discipline et sa morale, est le vrai Evangile de Jésus-Christ (I'"'' partie). Puis il montre (II) que le catholicisme, sous chacun des chefs pi'écédents, est «le grand antichristianisme qui devait s'établir dans le monde ». Les divers portraits que l'Ecriture nous fait des pasteurs antichrétiens (III) se rapportent manifestement à ceux de l'Eglise romaine. L'Eglise romaine elle-même, en corps et en général (IV), en l'état ou elle
1. Douon, II, 157, L. Nègre, p. 171. A compléter par X. Wciss, Bull. XWIV, 4i8 et XXXV, i77.
2. Dans la Préface générale qui précède les trois premières parties, réunies en un volume, en 16S8 (Bull. XXXV, 477).
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est aujourd'hui, est dénoncée par la Bible comme une Eglise païenne qui n'a point de part à l'Eglise de Dieu. Le pape enfin (V) est le grand Antéchrist qui a été prédit et dépeint dans les Ecritures.
Jusqu'ici l'auteur se meut sur un terrain déjà familier à Du Moulin. Il va maintenant suivre Jurieu dans ses affirmations nouvelles. « Dans la VP Partie, dit-il, je parle de la durée que les Ecritures assignent à l'empire de ce grand Antéchrist, et des principales choses qui devaient arriver durant le cours de son règne, et je fais voir en même temps que son entière désolation nest pas éloignée. Enfin dans la YII« je fais voir que la terrible désolation où les Eglises de Fi'ance et de Piémont ont été maintenant réduites, devait arriver à la veille du grand avènement du règne de Jésus-Christ dans le monde ». Les quatre dernières parties de l'ouvrage nous manquent malheureusement, et nous ne pouvons en examiner le rapport précis avec V Accomplissement des Prophéties. Il n'est pas nécessaire d'ailleurs d'insister sur ce point. Une phrase de la Préface de 1688, où Brousson affirme que « Dieu va bientôt ressusciter ses Deux Témoins », rappelle avec évidence les proclamations de Jurieu.
Brousson était persuadé que Dieu, par sa miséricorde, venait de lui révéler une manière de défendre son Eglise persécutée, plus excellente et plus eflicace que toutes celles auxquelles il s'était déjà consacré. Il écrivit et répandit ses Lettres avec passion. Il crut noter d'ailleurs des symptômes favorables. Tandis que ses feuilles volantes de lUSo, avaient été arrêtées aux frontières, ou renvoyées de France par paquets, que ses Lettres au Clergé de France, n'avaient pu non plus pénétrer dans le royaume, ses premières Lettres au.x Catholiques Romains, pendant huit mois de 1687 (17 mars-fin novembre), furent par lui expédiées sans obstacle à raison de cent ou cent vingt par semaine. Aucune ne lui revint, « preuve évidente, disait-il, non sans illusion, que Dieu commence à donner à ces gens-là la grâce de la vérité '. » ce C'est ma semence qui germe maintenant, concluait-il, et qui avec l'aide de Dieu produira son fruit en sa saison. )>
Il « fit joindre » les six premières Lettres, qui constituaient la px'emière partie de son ouvrage, écrivit en tête une Epitre au
i. Il faut se souvenir qu'à celle époque c'élail le destinaire d'une lettre qui en payait le port.
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Roi de France, où il implorait les compassions « de son légitime Prince, que ses frères ni lui n'avaient jamais refusé de reconnaître », et se préoccupa, dès le mois d'octobre, de faire éditer le volume à Amsterdam'.
Un mois et demi plus tard, n'ayant point de réponse du libraire de Hollande, il suppliait son frère- de trouver dans son entourage des gens assez zélés et pieux « pour faire ce petit commerce de lettres )>. 11 lui narrait le succès de son entreprise, et gémissait sur ces chrétiens « tièdes, paresseux et délicats, qui ne veulent pas monter à la montagne, apporter du bois, et rebâtir la maison de Dieu, gens en un mot qui n'ont point peur de la présence de l'Eternel ». Il commençait à sentir l'hostilité qui accueillait ses explications mystiques a exagérées », sa ferveur exigeante, ses projets ambitieux. Sa piété brûlante ne s'accommodait point de la paresse spirituelle ou de la sagesse mondaine qu'il constatait chez la plupart des réfugiés.
L'orientation générale de son activité, demeurait ^a même. « Le vrai moyen, quant à nous, défaire tomber Satan comme un éclair, écrivait-il à son frère, c'est de répandre et de communiquer la Parole de vie que nous portons au-devant de nous ». Un nouvel effort qu'il fit en 1687, pour unir les Luthériens aux Réformés, lui donna cependant l'occasion de répéter des paroles que le roi de France eût déclarées séditieuses.
L'émigration protestante de la fin de 1687, ayant imposé aux Cantons Suisses de nouvelles charges qui passaient leurs forces, les réfugiés, devant la mortelle misère de leurs frères, qui leur perçait le cœur, décidèrent l'envoi d'une nouvelle députation dans le Nord. Elle devait se transporter cette fois, non seulement en xA-Uemagne, mais jusqu'en Danemark, en Suède et en Hollande, et implorer instamment des princes et des villes, non seulement l'hospitalité pour les exiles, mais le don de terres, et surtout l'organisation de collectes générales qui seraient centralisées à Hand)ourg. Le projet fut discuté avec le ministre Gaultier (Berlin) et le marquis de Venours (Hollande) ^ Gaultier proposait délire pour le voyage le ministre Modenx (de Marsil-
1. Le volume lui imprimé en lOSS par David Ritter, à Duiller, audessus de Nyon (5h//. XXXV,47S).
i. Lettre du :2S novembre l(>87. Opiisc, p. "m (l)ouen, II, l.'iS).
3. {'harles Gourjaiilt, marquis de \'enours, réfugié du Poitou. \o\v De Chaïubrier, //. de Mirmand. (Api)endice, p. 'i7 et passiin).
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largues), réfugié à Berne ' et M. Saurin, avocat de Nîmes, réfugié à Zurich '. Le choix tomba sur M. de Mirmand, avocat de Nîmes, sorti de France en môme temps que Saurin, comme lui réfugié à Zurich, et sur le pasteur Bernard, ancien ministre de Manosque (en Provence) '.
L'Adresse que les deux députés furent chargés de présenter à chaque étape de leur voyage, avait été rédigée par Brousson. Elle suppliait les luthériens de vouloir entretenir avec leurs frères calvinistes l'union et la communion des saints, et mettait en avant le même argument que nous avons déjà vu alléguer par lui : « Ceux qui persécutent les Eglises de France, de Piémont et de Hongrie, sont nos ennemis communs qui se réjouissent de notre division. . . Ils ne pensent qu'à nous détruire les uns après les autres » '.
D'autres réfugiés tenaient à cette date un langage moins circonspect. Depuis le congrès d'Augsbourg la paix s'était maintenue en Europe, « mais une paix armée, à la fois menaçante et inquiète », et le roi de Francenepouvaitignorer les espérances que fondaient sur la guerre imminente les exilés au dehors, les Nouveaux Convertis au dedans du royaume. Brousson les connaissait aussi, Viien qu'il se soit tenu alors, à cet égard, sur une extrême réserve. Un mot de lui permet de comprendre comment il envisageait le conflit prochain. La Préface qu'il écrivit en 1688 pour le premier volume de ses Lettres aux Catholiques Romains reproduit une considération que nous avons recueillie sous la plume de Jurieu, à savoir que la politique religieuse de Louis XIV, par ses conséquences européennes, amènera sa propre ruine : a Pour mieux faire éclater sa gloire, (Dieu) va faire en sorte que le feu que ses ennemis ont allumé contre son Eglise les dévorera eux-mêmes ». Brousson annonce de plus, comme un commentaire immédiat de ses paroles, que, dans la VIP partie de ses Lettres, il montrera que l'avènement
1. JcanModenx [ouModcns,Moudenx,Moudcnsl né à La vrac (Haute-Garonne). Etudiant à Montauban 16V7-16ji, pasteur à Clerniont Lodève 165i-C2, Poussan 1663-66, Lunel 1666-75 et Marsillargues 1678-1684 (Hall. XLIX, 640). Sur Modenx en France voir E. Benoit, Hist. Ed. de Xantes, III, 479, 544 ; V, 669. Il aurait en 1656 apaisé les catholiques de Clermont Lodève qui s'étaient armés contre leurévèque (Notes N. Weiss et Fonb. Berbinauj. Nous retrouverons Modenx et Mirmand.
"2. Le père du célèbre prédicateur.
3. De Ghambrier H. de Mirmand. Voir sur la députation le chap. II, et Douen, II, 162.
k. La pièce a été publiée Bull. IX, 149.