LA QUESTION DU RETOUR DES PASTEURS ELIE BENOIT — D'ARTIS — JURIEU
Le problème de la responsabilité des ministres à l'égard de leurs troupeaux menacés, avait été agité avant même que l'édit de révocation eût été signé. Le xiv« article du Projet concerté à Toulouse exhortait les pasteurs à ne pas sortir du royaume, où ils étaient nécessaires pour la conservation des Eglises. Persécutés dans une province et n'y pouvant plus faire leurs fonctions ni ouvertement ni secrètement, ils a. pourraient » avec le congé de leur colloque, passer dans une autre, <c lequel congé ne leur serait accordé que dans le cas dune très grande nécessité ».
L'article du Projet tomba en même temps que les autres, au cours de la répression qui suivit les mouvements de Saint-Hippolyte. Les pasteurs du Languedoc décrétés de prise de corps franchirent la frontière sans affronter le martyre et se contentèrent d'agir de loin sur leurs anciens paroissiens par des lettres d'exhortation, manuscrites ou imprimées, pareilles à celles que nous avons mentionnées, de Brousson ou du jeune Bonnemère, de Montpellier '. Les soldats découvrirent dans les Gévennes, une Lettre pour ceux qui sont tombés \ une feuille A l Eglise de Dieu..., une adresse Aux fidèles épars..., un Sermon pour tous les Français qui souffrent pour V Evangile. Des prières
1. Voir des écrits analogues. ]hill. XL, 39, 76, 207; XLIII, 187.
2. LeUre Pastorale aux protestants de France quy sont tombez par la force des tourments, 26 oct. 1683 (Réimprimé par Abric-Encontre en 1877). Douen (I, 118) attribue la lettre à Claude. Il cite (ibid.) d'autres publications de ce genre. Nous y ajouterons une Lettre des Rechapez de Babylone à ceux de nos frères qui y sont encore, 8 pages in-4o (Bibl. du Prot. Relié dans un exemplaire iu-i» des Lettres Pastorales de Jurieu). Voir quelques autres pièces Pap. Court, 17, l'.
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spéciales furent saisies également, composées en pays étranger pour les réformés du royaume. Conçues à la façon des oraisons de Drelincourt ou de Cambolive, c'est-à-dire comme de longrues méditations, elles ont toutes été retrouvées sous la forme manuscrite : Prière cViine personne qui pleure sa révolte et qui en demande pardon à Dieu; Prière pour ceux qui se sont révoltes: Prière pour les faibles et fragiles fidèles qui sont tombés dans le crime de révolte ; toutes œuvres auxquelles il faut ajouter deux livres : un Nouveau Trésor de prières propres en tout temps et surtout en celui de l'affliction de l'Eglise, et les Armes de Sion ou prières sur l'Etat présent de l'Eglise '.
La controverse, qui déjà trouvait sa place dans les publications précédentes, entra plus délibérément dans les Lettres Pastorales de Jurieu, expédiées de Hollande tous les quinze jours à partir du 1" septembre 1686. Chacune de ces petites feuilles contenait en quelques pages des raisonnements et des faits, de la polémique et des récits d'endurance ou de martyre, et fournissait ainsi aux Nouveaux Convertis à la fois la doctrine et l'exemple. Jurieu pensait par elles atteindre par dessus ses frères persécutés, le clergé persécuteur lui-même, et aussi les catholiques instruits, que des considérations d'humanité ou de politique pourraient peut-être toucher. Bossuet comprit si bien le danger de cette polémique nouvelle, plus implacable que celle des années précédentes, qu'il répondit aux Lettres Pastorales et à divers écrits du pasteur de Rotterdam.
Il est possible qu'en rédigeant leurs appels véhéments ou pathétiques, les pasteurs aient parfois ressenti une honte secrète. Le ton même, tendre et compatissant de quelques-unes de ces adresses, témoigne que certains ministres du moins n'étaient point trop orgueilleux d'une supériorité morale qu'on pouvait leur reprocher de ne devoir qu'à la fuite ■.
Jurieu, dont la piété cherchait des indices de la victoire finale jusque sous les défaites les plus amères, ne manqua pas de découvrir dans la conservation des pasteurs sortis de France, une marque de la miséricorde divine à l'égard du peuple qu'ils
1. Le dernier ouvrage par François Murât, de Grenoble, ancien ministre de Marseille (Saint-Gall 1686). Souvent réimprimé.
2. Dans le Dossier de Soulier de Monoblet (G. 165), il est question d'une lettre (qui manque) adressée «de la Canaan le 9 février 1686» au S' Durand, chantre de Lasalle, par le &■■ Flavard, d'Anduze, proposant, réfugié en Hollande. La lettre s'achevait par ces mots : « La main du Tout Puissant s'est appesantie sur moi ». Faut-il voir là l'ex^^ression d'un remords ?
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avaient laissé sans secours. Au nombre des caractères étranges de la dernière persécution, il relève, nous l'avons dit, le fait que <ï les pasteurs ont été épargnés. . . Ils sont tout prêts et en réserve pour retourner chez eux reporter le flambeau de la vérité, aussitôt que la Providence de Dieu leur en ouvrira la porte ». « Il est très remarquable, ajoute-t-il, qu'Usserius a expressément marqué cela dans sa prophétie, que dans cette dernière persécution les pasteurs seraient épargnés, Dieu les réservant pour son grand œuvre ; ce qui me donne un grand respect pour cette prophétie » '.
A la date même où paraissaient ces lignes, était imprimée, à Amsterdam, « suivant la copie de France ». une Lettre des Réformés captifs en France aux ministres réfugiés en Angleterre, en Allemagne, en Suisse et autres lieux, qui tenait un tout autre langage'. Les réformés du royaume y remerciaient leurs pasteurs de prendre part à leurs maux et de verser du baume sur leurs plaies.
« Mais, disaient-ils, nos très cliers Pères, est-ce là tout ce que A'ous pouvez faire pour vos propres enfants? Nous avezvous abandonnés pour jamais ? Est-il possible que parmi un si grand nombre de ministres quil y avait en France. ... il ne s'en soit pas trouvé un seul qui ait eu assez de fermeté et de zèle pour nous servir d'exemple, et qu'il sen soit trouvé plusieurs qui ont été assez lâches que de trahir Jésus-Christ d'une manière aussi infâme que le traître Judas?... Tous nos pasteurs nous ont abandonnés à la rage du démon, sans qu'il s'en soit trouvé un seul qui ait répondu aux puissances de la terre, quil valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ! . . . Nous vous demandons pardon si la douleur où nous sommes, nous a peutêtre fait sortir du profond respect que nous devons à nos chers pasteurs, quoique la plupai't semblent avoir renoncé à ce droit en se disant dans leurs écrits : un tel, ci-devant ministre d'une telle Eglise, comme s'ils ne l'étaient plus... Nous vous conjurons au nom de Dieu, qui vous a honorés du Saint Ministère, de ne plus déshonorer cette sainte charge par une retraite honteuse, d'avoir pitié de tant de pauvres âmes faibles et chancelantes qui
1. Ace. des Proph. Avis préliminaire. (Usher, archevêque d'Armagh, 1380-1633).
2. L'Accomplissement des Prophéties... est de mars 1686, et le document qui suit est daté du 29 mars. (Voir Bull. XII.3(.K) : Douen, I, 136i. La Lettre était précédée d'une autre, par laquelle les auteurs demandaient à un réfugié de la Suisse de la faire soigneusement recopier, puis imprimer.