Voir Douen, I, lîO ; et Lelièvre, op. cit
238 LES PRÉDIGANTS PROTESTANTS
blées, qu'il y a des pasteurs qui préfèrent à toutes choses la consolation de ces âmes pénitentes. » (p. 95).
Un jeune homme, Gabriel DArtis, pasteur depuis 1685 de l'Eglise française de Berlin, réfuta Benoît au nom du corps des ministres, qu'il pensait outragés par les excuses mêmes dont celui-ci les couvrait'. «Je n'aurais jamais écrit contre leur retraite, dit-il dans l'Avertissement de son livre, si personne ne s'était avisé d'en faire l'apologie. » Avec une fougue indignée il abat l'une après l'autre les arguties laborieuses de l'ancien pasteur d'Alençon. Des huit conditions que Benoît déclarait autoriser un ministre à abandonner son troupeau, il n'en laisse subsister que « deux qui méritent quelque considération, encore faut-il les prendre dans un sens auquel elles ne peuvent convenir à la fuite des pasteurs de France ». Il distingue seulement les ministres en plusieurs classes, dont la culpabilité est différente, et condamne, o. sur tous, ceux qui avaient assez de jeunesse et de santé pour supporter tous travaux et toutes fatigues dans le temps de la révocation de l'édit et de la plus violente persécution ». Il demeure sur un terrain inexpugnable, celui des principes. Le livre de Benoit « fournit au papisme un reproche contre la morale des réformés sur les devoirs des pasteurs ». Il confesse qu'il serait lui-même sans doute sorti du royaume comme les autres, s'il s'était trouvé en France trois ans plus tôt, mais il ne veut pas que personne ose se payer de vaines excuses. « Je ne vois que leur retour [des pasteurs], qui puisse témoigner que connaissant la faute qu'ils ont commise par leur désertion, ils en ont une véritable repentance ». Et pour que nul n'en ignore, il place en tête même de son ouvrage une proposition radicale : « Je voudrais qu'on leur donnât [aux ministres] leurs pensions non comme à des pasteurs réfugiés, exilés ou inutiles, mais comme à des ministres sous la croix, je veux dire payés pour aller prêcher sous la croix au peuple de France à qui leur ministère est si nécessaire, afin que le payement de leur pensions leur mît tous les jours leurs devoirs sous les yeux. »
Le livre, anonyme, fut attribué en Hollande, à M. Saurin, d'Utrecht, à M. de la Conseillère, au pasteur Merlat, de Lau-
1. Sentimens des-intéressés sur la retraite des pasteurs de France... 1687. Voir Douen, I, 153 ; II, 452, et surtout Lelièvre, p. 133, qui reproduit deux admirables pagres du livre. Sur d'Artis, originaire de Millau eu Rouergue voir Fr. Prot., -2' Ed ; Nicolas, Hist. de l'Acad. de Montauban (tables) et Doueu (tables). Il publia à Londres (vers 1720 ?) un Sermon : L'Ambition du pouvoir arbitraire condamnée et punie par les trois grands Jléaux de La vengeance divine (Bibl. Mat. Lelièvre).
LE LIVRE DE d'aRTIS 239
sanne, à Bayle, à Jurieu. Il fallut que D'Artis se déclarât luimême ; on ne voulut pas le croire, « on s'obstinait à trouver dans l'ouvrage les maximes de M. Jurieu et jusqu'à son style »*.
Jurieu, à vrai dire, ne parlait point de la sorte des pasteurs sortis de France ; mais il n'est pas surprenant que la mauvaise humeur des ministres réfugiés s'en soit prise à lui des reproches qui les accablaient. Il était coupable avant tout d'avoir révélé l'activité des premiers prédicants, et d'avoir parlé d'eux avec admiration. Le livre de Benoit ne répondait pas seulement à la Lettre des réformés captifs, mais aussi, cela semble évident, à des accusations sourdes et générales. Les pasteurs n'eurent à se justifier que le jour où ils sentirent qu'une partie au moins de l'opinion pi'otestante leur demandait raison de leur conduite. Or, ce fut certainement l'intérêt suscité par les cultes du Languedoc qui provoqua, puis passionna la discussion. Le dévouement, la foi, les travaux des ministres exceptionnels, se tournaient en autant d'accusations contre les hommes dont ils avaient pris la place. D'Artis rappelle à Benoît la relation récente consacrée à la vie et à la mort de Fulcran Rey ; il lui montre le jeune proposant essayant vainement de retenir à Montpellier des pasteurs à la veille de leur exil. « L'expérience, ajoute-t-il a fait voir combien les pasteurs auraient pu être utiles. . . en demeurant dans le royaume, puisque nonobstant leur désertion. . . les fidèles n'ont pas laissé de faire. . . des assemblées secrètes auxquelles Dieu a suscité extraoï'dinairement des pasteurs, qui les édifient et les consolent d'une manière tout à fait merveilleuse ))-.
La Lettre des Captifs elle-même prouve que les réfugiés étaient instruits dès les premiers mois de IG8G, de l'activité des prédicants cévenols. Les lettres venues de France, que l'on publiait aux Provinces Unies (en même temps parfois qu'une traduction flamande) en de petites feuilles, les récits de témoins oculaires, les relations circonstanciées, comme celle qui retrace la vie de Fulcran Rey, répandaient des nouvelles de leur audace et de leur piété'. Mais les Lettres Pastorales de Jurieu avaient singulièrement élargi leur renommée en apprenant leurs exploits à tout le royaume. Jurieu, sans réticence, avait approuvé que Vivent, sans études et sans vocation régulière, eût été requis par
1. La Cabale Chimérique [par Bayle]. Rotterdam, 1G9I, p. 183.