LA DOCTRINE DES PASTEURS
terrible événement, Brousson a trouvé d'abord des profondeurs où il se perdait. Il n'en est sorti que par la considération que Dieu est juste en toutes ses œuvres, et que par suite la Révocation est un châtiment, et un châtiment mérité.
A l'égard des troupeaux, il s'était déjà exprimé dans ses premières Lettres circulaires avec la violence que l'on sait. Il répète une fois de plus ce que ses souvenirs lui rappellent de la tiédeur et des vices des protestants de France. Les autres chrétiens réformés et évangéliques (de Suisse, d'Allemagne ou de Hollande) ne sont pas meilleurs. Les uns (les luthériens), n'accomplissent pas leur devoir à l'égard des persécutés, les autres ne manifestent qu'une charité incomplète. Il n'y a que peu de personnes qui fassent paraître du zèle pour la manifestation de la vérité ; ceux mêmes qui connaissent leur devoir là-dessus ne s'en acquittent point, et ils souffrent avec peine que les autres (Brousson en particulier) s'en acquittent. C'est poui'quoi s'ils ne se convertissent, ils périront tous semblablement.
Les anciens et les diacres ne valaient pas mieux que les fidèles dont ils avaient la charge. Les uns, n'ayant point de piété, ne pouvaient pas l'inspirer au peuple, les autres n'étaient pas propres pour corriger des vices dont ils étaient eux-mêmes atteints. Ils se liguaient parfois contre un pasteur austère, cherchaient des prétextes pour diminuer sa pension, le mortifiant à toute heure, a II est donc équitable à certains égards que Dieu ait épargné les ministres, taudis que presque tous les anciens et les diacres étaient engloutis par ce déluge ».
Après avoir ainsi concédé aux pasteurs la justesse des griefs que par la bouche de Benoît ils avaient exprimés contre des Eglises timides et lâches, Brousson en vient aux ministres euxmêmes. Malgré quelques premières précautions oratoires, il ne les ménagera pas davantage. C'est un vrai réquisitoire qu'il dresse contre eux.
Il s'en prend d'abord à leur doctrine. Une philosophie récente (le cartésianisme) les a infestés. Certains insinuent que l'esprit de l'homme est naturellement si éclairé que lorsqu'il s'applique avec soin à la recherche de quelque vérité il ne saurait se tromper. Le malheur est que lorsque ces nouveaux philosophes trouvent que l'Ecriture n'est pas conforme à leurs prétendues idées claires et distinctes, ils entreprennent de la tordre d'une manière honteuse pour l'accommoder à leurs sentiments, a Or il est certain que dès qu'une fois on s'est donné la liberté de soumettre le sens de la Parole de Dieu aux vaines
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idées de l'esprit liumain, il n'y a rien qu'on n'ose entreprendre ». Après avoir nié contre les termes exprès de la Bible que les bètes aient le sentiment et la connaissance, pour ne voir en elles que des machines ; que ce nest pas le soleil qui fait le tour de la terre, mais que c'est au contraire la terre qui se meut autour du soleiP, certains passent des secrets de la nature aux plus grands mystères de la religion. Ils sondent, pour les supprimer ou les atténuer, les doctrines de la trinité, de l'incarnation du Fils de Dieu. « La doctrine de la grâce universelle est née de ce même esprit de nouveauté ». Elle est une porte ouverte à l'oi'gueil humain. « Si (Dieu) voulait absolument convertir tous les hommes, il pourrait le faire. Personne ne pourrait résister à la force de son esprit qui pourrait vaincre la résistance des plus obstinés et leur inspirer l'amour de ses commandements. Mais il faut que sa justice s'exerce contre ceux qu'il a réprouvés suivant son décret. Dieu veut... que nous exercions notre charité envers tous et que nous fassions nos efforts pour les sauver tous, ce qui nous met dans la nécessité de prêcher l'Evangile à tous les hommes en général. Mais en même temps (il) se réserve d'appliquer sa grâce à tous ceux qui sont l'objet de son bon plaisir. »
Que si des dogmes nous passons à la manière de prêcher l'Evangile, poursuit Brousson, «hélas ! mes très honorés frères, que n'aurions-nous pas à dire sur ce sujet ? » Et, poursuivant les vengeances de Dieu, il rappelle les sermons qui n'étaient que belles pensées, que tours desprit, que jeux de mots, que citations des anciens docteurs de l'Eglise, que points de philosophie traités en passant, que termes barbares de l'école « qu'on peut appeler le langage de Babel», qu'expressions relevées où le peuple et les idiots (les simples) n'entendaient rien ; ce style, ce ton de voix et ces gestes de déclamateurqui faisaient perdre à la Parole de Dieu sa force... ; enfin ces prières (et l'Oraison Dominicale elle-même) prononcées d'une voix si basse ou avec tant de rapidité que les auditeurs ne pouvaient ni les entendre ni les suivre : profanation dernière, en vérité, puisque « le service divin ne consiste proprement que dans la prière, dans les actions de grâces et dans le chant des louanges de Dieu», et que le principal but de la prédication n'est que de disposer les hommes à s'acquitter comme il faut de ces devoirs religieux.
1. Voir Douen, I, 1V7, le texte même de largumentalion de Brousson sur ces deux points.
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Reste le chapitre « des mœurs et des qualités d'un très grand nombre de pasteurs ». Le prophète ne mettra pas ici plus de réserve dans sa colère. Les uns n'avaient point la vocation de leur état, les autres avaient scandalisé lEglise par leur impudicité, les autres durant le cours même de leur ministère étaient intempérants, aimant le vin et la bonne chère, les autres étaient bouffons, les autres étaient coquets, la conversation des autres n'était pas édifiante..., les autres étaient sans zèle et sans piété. Plusieurs ne chantaient presque jamais les Psaumes, ou les chantaient mal, les autres se montraient faibles, sans amour fraternel, négligents, orgueilleux, avares.
Bâville lui-même tenait les ministres en plus haute estime, quand il les comparait aux curés. Mais Brousson, « rongé du zèle de la maison de Dieu », tient à justifier Dieu de sa sévérité. « Il y avait pourtant parmi les pasteurs, de bonnes âmes, qui étaient distinguées par leur piété, et gémissaient dans la vue d'unesigrande corruption. Mais... si chacun s'examine soi-même, il y en aura bien peu qui ne se trouvent coupables de quelqu'un des péchés dont nous venons de parler ». « Dieu ne voulait pas un tabernacle comme celui-là, c'est pourquoi il l'a démoli ».
Que les persécuteurs « qui sont les verges dont Dieu se sert pour nous frapper », n'infèrent point cependant de la confession de nos péchés que notre religion est mauvaise ! Sans aucun doute l'Eglise romaine est réprouvée. «L'Antéchrist qui est l'ange de l'abîme, est le grand ministre du diable, comme Jésus-Christ, qui est l'ange du Grand Conseil, est le grand ministre de Dieu. Notre pauvre Eglise peut donc dire à la Babilon mystique : Toi qui es mon ennemie, ne te réjouis point sur moi. Si je suis tombée, je me relèverai. Je porterai Vindignation de VEternel parce que j'ai péché contre lui,jusquà ce qu'il ait débattu ma cause et quil m'' ait fait justice . Au temps donc qu'il rebâtira tes cloisons, ô pauvre Eglise persécutée, en ce temps-là les édits seront étendus au loin » '.
Jusqu'ici Brousson, comme il le dit lui-même, n'a considéré l'exil des pasteurs que « par rapport à Dieu »". « Par rapport aux persécuteurs », il dit aux ministres, en leur appliquant un mot glorieux de la terminologie de l'Eglise : « Vous êtes des confesseurs ». Mais il ajoute, comme une restriction obligée : « aussi bien que les autres fidèles qui souilVent les mêmes choses