‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 149 sur 284 · LES PRKDICANTS OPPOSÉS AUX PASTEURS · texte numérisé non relu

LES PRKDICANTS OPPOSÉS AUX PASTEURS

déjà qu'il en suscite extraordinairement du milieu do ceux qui n'avaient point de part au ministère? Ne voit- on pas qu'il en prend du milieu du peuple, qu'il les anime de son Esprit, qu'il met ses paroles en leur bouche, qu'il les enllamme d'un saint zèle, qu'il les remplit de force et de courage, et qu'il les envoie au milieu des loups pour leur arracher ses brebis ?

Par une dernière dérision, Brousson retrouve maintenant chez les prédicants les qualités essentielles qu'il a vainement clierchées chez les pasteurs.

Ces gens-là prêchent véritablement la Parole de Dieu. Ils ne connaissent et ils ne veulent connaître que cette sainte Parole. Ils la proposent avec la même simplicité qu'ils trouvent dans les Saintes Ecritures. Tout l'assaisonnement qu'ils lui donnent, c'est qu'ils l'animent d'un esprit de zèle et de ferveur qui, comme un feu sacré, pénètre et enllamme les cœurs de leurs auditeurs. Craignez donc, mes très honorés frères, que Dieu ne suscite de pareils ouvriers pour sa moisson. Vous voyez déjà l'accomplissement de ce que J.-C. avait prédit touchant les ministres de son Evangile, en parlant de ses disciples : Si ceux-ci se taisent, avait-il dit, les pierres mêmes crieront. Parce que vous vous êtes tus, les pierres crient déjà. Prenez garde, mes très honorés frères, que Dieu ne continue à les faire crier, qu'il n'en fasse même crier beaucoup d'autres, et qu'il ne vous laisse muets. Il les fait crier et pour confondre ses ennemis et pour vous émouvoir à jalousie. Si vous n'êtes pas sensibles à ce reproche, craignez qu'il ne vous rejette comme des pasteurs inutiles, comme des gens qui retiennent la vérité dans l'injustice, comme des serviteurs qui font son œuvre lâchement, comme des tièdes et des timides. En un mot, craignez, mes très honorés frères, que Dieu ne choisisse les choses folles du monde pour confondre les sages, qu'il ne choisisse les choses faibles de ce monde pour rendre confuses les fortes, et qu'il ne choisisse les choses viles de ce monde et les méprisées, même celles qui ne sont point, pour abolir celles qui sont (I Cor., I, 27, 28) ».

Les quatre Lettres de Brousson, réunies en une seule, et imprimées en Hollande en 1688, se répandirent dans tous les pays où les pasteurs français attendaient leur retour. « Elles eurent, comme le dit l'auteur lui-même, le sort qu'ont toujours eu les exhortations à la repentance : elles édifièrent les uns et irritèrent les autres ».

Brousson avait frappé juste, mais il avait frappé fort. Quelques ministres se révoltèrent, se déclarèrent outragés et se vengèrent par des injures. La ville de Lausanne abritait alors un ancien pasteur de Saintes, Elle Merlat, sorti de France depuis

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1682 à la suite d'une condamnation que lui avait value un sermon jugé attentatoire à l'autorité royale. Merlat, cependant, n'était pas suspect de tendresse pour les mutins. Auteur d'un Traité du pouvoir absolu du souverain, il allait, au dire de Brousson, jusqu'à afïîrmer que « la femme d'Urie ne pécha point dans l'adultère qu'elle commit avec David, parce qu'elle ne devait point désobéir à son roi » *. Esprit rassis dans ses idées, sinon dans ses sentiments, Merlat tenait pour la stricte régularité dans les lois de l'Eglise et dans celles de l'Etat. Les chants miraculeux des Gévennes, le prophétisme du Vivarais, lui parurent tour à tour choses dangereuses ou ridicules. Il aimait à porter en chaire les questions philosophiques et à les traiter dans les termes de l'école. Brousson avait déjà témoigné, après l'avoir entendu, qu'il n'était point satisfait de ses prédications. Lorsque cet avocat illuminé, « qui donnait tête baissée dans quelques bagatelles et cérémonies superstitieuses », qui priait Dieu à genoux, lisait la Bible trois fois par jour, célébrait quotidiennement avec sa famille un culte où il chantait les Psaumes, se permit de juger si cruellement les ministres, de censurer leurs discours, leurs mœurs, leur activité passée et leur inaction présente, Merlat fut exaspéré. Du haut de la chaire, sans le nommer pourtant, il traita Brousson de présomptueux, de téméraire, de visionnaire, d'homme qui écrivait par un désir de vaine gloire, d'hypocrite, d'impie. Il soutint que puisqu'il n'était point revêtu du caractère de pasteur, et qu'il ne prouvait pas par des signes et par des miracles qu'il eût une vocation extraordinaire, il n'avait point le droit de parler ni d'agir comme il le faisait.

Content d'avoir écrit suivant sa conscience, Brousson poursuivait en paix la composition et l'envoi de ses Lettres aux Catholiques romains, dont l'achèvement lui tenait à cœur. Le discours de Merlat, et une réponse privée, aussi acerbe, qu'il reçut d'un pasteur qui gardait l'anonyme, le mirent dans l'obligation de se justifier par une nouvelle Lettre'.

A Merlat, il répondit en excellents termes, mesurés et émus, que ses Lettres ne lui avaient été inspirées que par une absolue sincérité, qu'il demandait à Dieu, du plus profond de son âme,

1. Douen, II, 413. Voir sur remprisoniiement de Merlat en France. Bull. 11,556, et surtout XLII, 385.

2. Défense de fauteur des Lettres aux pasteurs réfugies [Opusc. p. H6). Datée du le' sept. 1688. Douen, I, 153.

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