BROUSSON SE DÉFEND
qu'il lui plût de ne le faire travailler que pour sa gloire, qu'il n'avait garde de se glorifier des grâces qu'il avait reçues, et qu'à certain égard il les considérait comme un pesant fardeau. Quant à sa vocation, il lui suffisait, pour qu'il eût le droit de rendre témoignage à Dieu, d'être « chrétien, ancien de l'Eglise de Dieu depuis longtemps, confesseur de la vérité, craignant Dieu, ayant du zèle ».
Les grâces de Dieu ne sont pas tellement attachées aux personnes qui exercent les premières charges dans l'Eghse, qu'il ne puisse en faire part aux autres fidèles ; il ne se règle à cet égard que sur son bon plaisir. . . Si mes écrits sont conformes à la vérité et à la Parole de Dieu, on ne doit pas les i-ejeter sous prétexte qu'on a du mépris pour ma personne.. . Je sais, mes très honorés frères, qu'il y en a parmi vous qui trouvent mauvais que je dise que vous vous êtes tus, qu'à cause de cela Dieu fait maintenant crier les pierres... Mais pourquoi ne dirais-je pas que vous vous êtes tus ? La chose n'est-elle pas manifeste?. . . N'est-il pas vrai aussi que Dieu a suscité et suscite encore tous les jours plusieurs laïques pour prêcher à vos troupeaux la vérité que vous avez cessé de leur prêcher ?
Ap^'ès quoi, Brousson rappelle les circonstances dans lesquelles déjà, en plein Parlement de Toulouse, Dieu lui a donné le courage de confesser de sa propre bouche « cetle même vérité, dit-il, que plusieurs de vous ne prêchaient plus y>\
Merlat réfuté, Brousson se tourne vers son autre correspondant, anonyme. A vrai dire, il n'a pas grand peine avec lui. Le ministre n'a pas osé aborder le fond du débat. La personnalité de l'avocat, le rôle qu'il a joué en France en 1083 et l'outrance de son langage, lui ont fourni seuls d'aigres et ironiques arguments. Brousson nous a conservé quelques-unes de ses phrases textuelles :
« Vous péchez contre la sincérité, en qualifiant Mes très honorés Frères, dans une fréquente répétition qui est peut-être alfectée, des gens que vous déshonorez autant que vous pouvez le faire, ce qui est comme si vous leur mettiez une couronne sur la tête, et que vous leur couvrissiez le visage d'ordure. Vous péchez contre la charité, en découvrant et en exposant à la vue du public la turpitude même de vos Pères, sur laquelle vous auriez dû plutôt jeter un manteau pour imiter l'exemple de Sem et de Japhet, au lieu de celui de Cham dont vous savez l'histoire et la suite. Vous péchez contre la vérité, en taxant Messieurs les pasteurs d'une manière assez commune et géné-
1. La plaidoirie de Brousson est de 1G82. Merlat avait quille la France celte année même.
252 LES l'RÉDICANTS PUOTESTAXTS
raie, de quantité de choses dont la plupart sont, par la grâce de Dieu, du tout innocents. Vous péchez contre Thumilité et la modestie en vous érigeant en censeur et en vous élevant magistralement audessus de vos maîtres à qui vous faites des leçons d'école, comme à des personnes qui ignorent et leur métier et leur devoir, et qui s'égarent étrangement de l'un et de l'autre.
Vous agissez avec les pasteurs comme si vous sonniez contre eux le tocsin, et en ellét s'ils sont tels que vous les dépeignez, et s'ils ont fait les choses que vous leur imputez, ils sont dignes assurément qu"on se soulève contre eux comme des gens du tout odieux. . . qui ont été infailliblement le principe et la cause de nos malheurs auxquels vous n'avez peut-être pas peu contribué, quoique vous ne vous en attribuiez rien ; jen laisse le jugement à qui en a plus de connaissance que moi. »
En face de son adversaire inconnu, Brousson s'autorisa simplement de l'exemple des prophètes et des apôtres : «Il n'avait garde de panser à la légère la plaie de la fille de son peuple, et de crier: Paix ! Paix ! où il n'y avait point de paix». Il défendit en quelques mots la conduite qu'il avait tenue à Toulouse en l'année 1683, et, répéta en toute simplicité : «Je suis persuadé, mes très honorés frères, que vous ne faites pas pour vos troupeaux, ce que vous devriez faire et ce que vous souhaiteriez sans doute vous-même de faire... Faites réllexion sur les choses qui vous sont représentées par ceux que Dieu a suscités en France pour y prêcher son Evangile à aos troupeaux. Votre malheur est plus grand que plusieurs de vous ne s'imaginent. » C'étaient toujours les prédicants qui fournissaient à ISrousson le plus sanglant de ses reproches.
Une dernière attaque, personnelle, comme les précédentes, l'arrête enfin, et nous découvre les agitations de son àme. Il venait de se mettre sur le même pied que les prédicants de France, «ces j^ierres qui criaient». Il ne contestait pas plus leur vocation que la sienne propre. Nous apprenons maintenant qu'il se demandait déjà s'il n'était pas appelé à exercer comme eux ce ministère providentiel auquel Dieu destinait des élus, tandis qu'il en écartait des tièdes et des réprouvés. «Puisque vous exhortez les pasteurs à aller en France pour y prêcher l'Evangile, avait écrit l'anonyme, vous devriez y aller vous-même le premier : et s'il ne vous manque que la vocation, on vous la donnera facilement. » La réponse était brutale. Mais Brousson était trop loyal pour ne pas réfléchir quand un adversaire le mettait en cause, fût-ce pour se défaire lui-même d'une pesante responsabilité.
LETTHE DES RKFUGIÉS DE LAUSANNE 253
Il u'esl pas à propos, dil-il, de nous décharger sur autrui de ce que nous sommes obligés de l'aire nous-mêmes. Je souhaiterais que Dieu m'eût donné et le talent qu'il vous a donné, et celui que j'ai reçu de sa grâce, et je voudrais en même temps pouvoir faire valoir et l'un et l'autre. Je combats en ma manière, et vous devez combattre en la vôtre. . . Je ne vois pas qu'en France je pusse faire pour l'Eglise ce que je fais hors du royaume... J"ai commencé un travail qui me paraît important et il me semble qu'il ne serait pas à propos de l'abandonner. Si néanmoins Dieu me fait connaître . . . que dans le royaume je puisse travailler plus utilement que dans ce pays pour l'avancement de son règne, je ne refuse point d'y aller et d'abandonner de nouveau ma vie pour son service. Je puis vous protester que mon esprit est sur ce sujet dans une grande perplexité. Je voudrais continuer ce que Dieu m'a fait la grâce de commencer, et je souhaiterais aussi d'aller visiter mes frères. Dieu veuille me faire connaître sa volonté et me donner de plus en plus la force de la suivre, alin que je ne fasse rien qui ne soit agréable à ses jeux et qu'il n'accompagne de sa bénédiction et de sa grâce. Je vous supplie de prier Dieu pour moi, comme je le prie sans cesse pour vous. Cependant souvene/.-vous que chacun rendra compte pour soi-même du talent qui lui a été commis.
Brousson demeurait maître du terrain. La faiblesse des arguments qui lui étaient opposés, et qui témoignaient simplement chez ses adversaires d'une répugnance au martyre, qu'ils eussent mieux fait d'avouer tout de suite, la simplicité de ses réponses, et l'humilité réfléchie de ses derniers mots étaient de nature à gagner à la cause qu'il défendait toutes les âmes droites '. Les réfugiés de Lausanne, aiguillonnés par ses reproches prirent l'initiative d'une démarche collective auprès de tous les pasteurs exilés. Une Adresse qui ne portait pas de date, et chose plus curieuse, qui ne se donnait pas pour venir de Lausanne, partit de cette ville le 31 aoi\t 1088 ■. Intitulée seulement : Lettre des pasteurs et autres français réjiigiés à .... aux pasteurs réfugiés à ..., elle fut envoyée évidemment par paquets, aux comités les plus importants du refuge afin que ceux-ci, ayant mis en tète le nom de leur ville, en expédiassent à leur tour des exemplaires à des pasteurs, en de moindre localités '\ Les réformés de Lau-
1. La polcmique continua entre BenoLt et d'Artis. .Mais elle dut cesser. « \'AW n'était pas agréable au public », dit IJenoit lui-même. (Hist. de l'Edit. de Xantes, ^■, <.>4:{).
'1. \n exemplairedc l'Adresse {l'ap. Court, 17, L, l» 261), imprimé de 4 paj^jes in-V' en deux colonnes, porte à la main l'indication : Lausanne, 'il août liiSS. Voii- Pap. Court, 28, II, f" &2o.
i. Les ministres de Rotterdam (Douen, H. 1"4) annoncent, dans leur réponse à Lausanne qu'il enverront la lettre et le formulaire « à Messieurs nos frères qui sont dans les villes que vous nous marquez. »
25t LES PRl'îDICANTS PROTESTANTS
sanne avaient ainsi voulu ménager l'amour propre de leurs collègues, et favoriser l'extension d'une entreprise qui perdait ainsi son caractère local. La lettre priait instamment chaque ministre d'envoyer à ses paroissiens de France une suprême exhortation, II devait les supplier, ou bien de quitter le royaume pour venir aux pays de liberté, ou de servir Dieu purement, en renonçant à la messe, et en protestant qu'ils ne voulaient plus faire ce que la force seule leur avait imposé. Pour donner plus de cohésion à cette manifestation générale de tous les ministres épars, à l'Adresse était joint un Formulaire que les pasteurs n'auraient qu'à recopier, ou même à envoyer imprimé en France, après avoir inscrit sur le titre le nom de leur ancienne Eglise : A V Eglise Réformée de ... tombée dans Vapostasie\
Une démarche de ce genre n'était point celle que Brousson avait souhaitée. Elle valait mieux cependant que le silence. Elle aflirmait solennellement les liens persistants qui rattachaient par dessus la frontière les bergers aux brebis. D'ailleurs elle devait être suivie d'une seconde. Les pasteurs de Lausanne demandaient à leurs collègues, en leur envoyant les deux pièces, s'il ne serait point possible aussi « d'offrir aux troupeaux désolés de ne pas les laisser destitués de pasteurs, au cas qu'ils se relèveraient».
Brousson n'était hostile à aucune des manifestations sincères de la piété. Le réveil spirituel des Nouveaux Convertis était l'objet dernier de ses efforts. Il s'appropria, semble-t-il, (peutêtre l'avait-il suscité) le dessein des ministres français de la ville où il habitait, et rédigea de son côté une Lettre à chaque Eglise réformée de France qui a succombé sous la persécution'. S'humilier, vivre saintement, loin de tout contact avec Rome, attendre la délivrance et les jugements de Dieu qui approchent, compter sur la résurrection des Deux Témoins, au bout des «trois jours et demi mystiques» qui ne doivent pas être supputés trop curieusement, « mais qui (iniront peut-être plus tôt qu'on ne pense», telles sont les exhortations «d'un frère que Dieu appelle en ces derniers temps pour veiller à la conduite et à la conservation de son Eglise», et qui s'acquitte de son devoir envers ses frères «afin d'être net de leur sang ».
1. A. Court, 28, II, G'2"}, dit nettement que le Formulaire est la pièce dont nous transcrivons le titre.
L'original est Pap. Court, 17, L, f" 237 (i pages in-4» à deux colonnes). Douen, I, 120, et II, 174, a cru qu'il s'agissait d'un formulaire d'abjuration, antérieur à 1688.
2. Datée du 10 septembre 1688. Opusc, p. 37. Voir Douen, II, 170, qui a cru, à tort, que la Lettre de Brousson était le texte de l'Adresse envoyée par les pasteurs de Lausanne.