LA QUESTION DU RETOUR DES PASTEURS LA GUERRE EUROPÉENNE
(1688 — Mars 1689)
Les événements politiques allaient compliquer la question du retour des pasteurs dans le royaume, qui n'avait encore été placée que sur le terrain religieux.
Lorsque Mirmand et le pasteur Bernard, après leur mission à Berlin, arrivèrent en Hollande pour y poursuivre leurdéputation (juillet 1688), le prince d'Orange y préparait l'embarquement de ses troupes pour la Grande-Bretagne où les protestants anglais l'appelaient à venir « rétablir la liberté » contre les menées catholiques de leur roi '. Louis XIV faisait déclarer que le premier coup de canon tiré contre les armées de Jacques II serait considéré par lui comme un acte d'hostilité envers la France. La Hollande entière prenait prétexte de cette menace et de l'alliance qu'elle révélait entre les deux souverains pour se déclarer prête « à défendre la Religion Protestante et les Provinces Unies ». Il était bien question à cette heure d'organiser des collectes pour les réfugiés de la Suisse ! Mirmand comprit vite que ceux-ci auraient moins à attendre de ses négociations que de l'entreprise du futur Guillaume III. Il rentra à Zurich après un voyage en apparence inutile. Mais il avait de bonnes raisons pour dire plus tard de l'afl'aire d'Angleterre : « [Elle] a été un plus grand bonheur pour nous que si la Hollande nous eût accordé un secours de cent millions d '.
Le prince d'Orange, quand il s'embarqua (1, 11 nov. 1688) avec le maréchal de Schomberg, les sept cents officiers fran-
1. Les réfugiés français avaient d'ailleurs préparé son arrivée. Guillaume s'était tenu en contact avec eux par l'intermédiaire de Jurieu. Ch. Weiss, II, 42, 43.
-2. De Chambrier, pp. 85-88.
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çais, les trois régiments et l'escadron de réfugiés qui servaient sous ses ordres en vue d'une guerre sainte*, emportait avec lui tous les espoirs de la Réforme européenne. Jurieu fut admis à prendre congé du prince, qui l'avait toujours honoré de sa protection et quelquefois employé à des démarches délicates. « Il prit la liberté de lui dire que si ses conjectuz'es de théologien étaient bien fondées, il devait être maître de l'Angleterre avant la fin de l'année ».
Depuis un mois, les troupes allemandes, où des ofliciers français commandaient des soldats français, étaient massées le long du Rhin, prêtes à combattre pareillement pour le triomphe d'une cause sacrée.
Ceux des protestants qui avaient accepté les vues de Jurieu et qui fixaient le premier déclin du <r règne de la Bête » au début de 1G89 ou à la fin de 1688, eurent lieu de penser qu'ils loueraient bientôt la fidélité des promesses de l'Ecriture ou la sagesse de son interprète. D'autres, rebelles à des calculs téméraires, admirèrent simplement une providentielle coïncidence. Tous comptèrent que le succès des alliés serait celui de l'Evangile. La guerre de 1088, comme on l'a dit, prit l'aspect d'une guerre de religion.
Cependant, si partout les réformés firent des vœux pour les ennemis du roi, divers courants d'opinion se manifestèrent parmi eux. Les uns, respectueux de la stricte tradition monarchique, prétendirent attendre que l'œuvre de redressement fût accomplie par la seule marche d'événements auxquels il ne participeraient qu'indirectement. D'autres, plus passionnés, voulurent tirer un parti immédiat de l'aide qui leur venait des princes étrangers ; ils s'attachèrent à la fortune de ceux-ci avec une décision entière, et retenus encore dans leurs paroles publiques, accomplirent des actes ou se prêtèrent à des négociations que Louis XIV et ses agents qualifiaient de trahison". Kn Hollande comme en Suisse, à l'étranger comme en France, en 1689 comme en 1683, les modérés s'opposèrent aux zélateurs,
1. C'est le mot d'un officier normand, Dumont de Bostaquet dans ses Mémoires (p. 194. Publiés par Read et Waddinglon. Paris, 186i). Voir également (p. "214) ce qu'il dit des sentiments d'autres officiers de Normandie qui dans le Pas-de-Calais, en vue des côtes de France, regrettent que le prince « n'aille pas encore secourir leur patrie qui est dans l'oppression », et (p. :215) les propos des Poitevins, qui sont persuadés que la flotte va faire une descente sur leurs côtes.
2. Douen (11,86,89) dit très justement : ■< Au xvr et au xviie siècles, la religion passait avant la patrie. Le sol natal n'est devenu sacré que depuis que la persécution reli«rieuse a cessé. »
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paralysèrent souvent leurs eflorts, traversèrent leurs projets les plus audacieux, compromirent peut-être des succès qui auraient coûté trop cher au royaume. Ils étaient sages, d'un loyalisme étroit, mais leur conscience politique opprima leur conscience religieuse. Leur circonspection eût laissé périr sans retour les Eglises de France. Les seuls zélateurs, il faut le reconnaître, ont la gloire de les avoir conservées.
L'agitation provoquée par les Lettres de Bousson et par le livre de D'Artis, fournit aux deux partis une rapide occasion de justifier leur attitude.
A Berlin, le projet de Lausanne fut jugé trop bénin, et accueilli avec une froideur marquée. Les collègues de DArtis trouvèi'ent bien tiède la proposition qui leur était transmise. Le Formulaire ne fut point de leur goût. Par pure politesse, ils prirent la peine d'en rédiger un autre ; mais leur sentiment, qu'ils avaient exprimé moins rudement dans leur réponse officielle, nous est connu par Gaultier, qui écrivait (31 octobre) à M. Saurin, de Zurich : « Nous leur avons répondu que nous croyons ces lettres fort inutiles, et qu'il ne s'agissait plus d'écrire, mais d'envoyer des pasteurs en France v'.
La réserve des pasteurs de Rotterdam (ils n'avaient pas pris l'avis de Jurieu) leur lut au contraire commandée par les allures séditieuses du projet. Dans une lettre pleine en apparence de respect et de reconnaissance, ils déclarèrent (23 sept.) que chacun deux avait déjà écrit à ses fidèles, qu'ils étaient prêts d'ailleurs à continuer, mais qu'ils ne voulaient pas d'un Formulaire unique, chacun devant parler un langage différent à ses propres ouailles. Au surplus ils entendaient procéder avec les précautions que la conjoncture présente demandait d'eux, évitant avec soin de donner lieu aux oppresseurs de leurs troupeaux d'accuser ceux-ci d'intelligence et de commerce avec les ennemis de l'Etat, « ce qui leur attirerait sans doute de nouvelles et très cruelles persécutions «. En d'autres termes, la
1. Gaiillior à Saurin, -2^ octolire 1GS8. Pap. Court, 17, O, f»:27. I.o Foriniilaii-e iioiiviNiu est rat'iitioniK- dans une lettre de Gaultier à Mirmand (Ziiricli) du !«' décembre, 17, t), 1" 31. \Jn Formulaire du mèin<' j;eure, et de la même époque évidemment, est conservé, Pap. Court, 17, T. 11 est intitulé: Lettre dhin pasteur à son troupeau, adressée à nos frères dévoyés de r Eglise de... contenant dix avis importants pour la délivrance de l'Eglise, l'n exemplaire en l'ut retrouvé chez Soulier, de Mazet (Monoblet) (], 1)17. Il avait é-té adicsse à rKj,-lise Av (Jauges par le i)asteur André Vial. L<' même pasteur avait com[)osé pour sou K.ulise une Lettre de consolation (17, l') et écrit une Lettre circulaire au.v protestants de France qui s'assem- Ident... pour conserver le flambeau de la vérité divine. (Ibid.) (Bull. XI, 97).
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<;;uerre européenne leur ôtait tout moyen d'agir efficacement en France. Quant à promettre « à leurs tristes brebis », que des pasteurs leur seraient envoyés, il n'y fallait pas non plus songer : « C'est ce qui doit être remis à la prudence et aux mouvements secrets de ceux qui formeront cette courageuse entreprise, et non pas aux sollicitations de leurs frères ». Quelques pasteurs s'offrent déjà, et s'exposeront, a lorsqu'il y aura apparence de le faire avec fruit, et avec moins de dangers »'.
« L'heure n'est pas favorable encore » ; telle était la dernière forme de la résistance que les pasteurs opposaient aux objurgations de Brousson. Un ministre de Hollande ('?), « tout vieux et tout cassé », originaire du Midi de la France, et dont nous ne savons pas le nom, développa longuement l'argument dans une Lettre manuscrite que les Papiers Court nous ont conservée ".
Il souhaite, et espère, le retour des pasteurs. Mais « il ne s'agit pas d'aller faire quelque petite assemblée à limproviste, et puis de se retirer comme des cai'abins, il s'agit d'aller établir le règne de Jésus-Christ dans un grand royaume aux dépens de notre sang- )>. « Or, dit-il, je regarde nos troupeaux comme une armée entièi^ement délaite, qui a d'abord tourné le dos au jour de la bataille ». Tout le monde demeure dans le silence après tant de lettres écrites ; ceux qui reprennent zèle ne pensent qu'à sortir. Le pasteur Convers, qui a fait des assemblées à Paris et y a donné la Cène, n'a été regardé qu'en tremblant. « On n'eut point de repos qu'après que l'on l'eut vu partir, et qu'on l'eut comme chassé »\ Les laïques aussi qui ont fait la fonction de pasteur avec quelque succès, ont été forcés par leurs auditeurs à se retirer. « Nous savons de science certaine que tous ceux qui ont quelque soin de leur salut se préparent à sortir au mois de uiai prochain, s'ils ne voient pas venir la délivrance que les mouvements de l'Europe leur font