‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 2 sur 284 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Des deux gros volumes consacrés, en 1879, par M. O. Douen aux premiers pasteurs du désert, l'un conserve encore aujourd'hui toute sa valeur, l'autre eût nécessité de profonds remaniements. Sur l'activité des pasteurs rentrés dans le nord de la France après la révocation de l'édit de Nantes, il n'y a plus à glaner que quelques épis derrière l'historien consciencieux et bien informé qui a utilisé, avec autant de bonheur que de savoir, les Registres du Secrétariat et les i^apiers du lieutenant de police La Reynie. En ce qui concerne, au contraire, les prédicants des Gévennes et du Ras-Languedoc, les lacunes de l'ouvrage sont graves et nombreuses, l'auteur n'ayant exploré lui-même ni les archives départementales de l'Hérault, ni les manuscrits d'Antoine Court à Genève, dont les pièces les plus importantes — celles qui déterminent l'exacte vision des hommes et des choses — lui sont restées inconnues.

Du fait de ces lacunes, pour ne citer qu'un exemple, toute une période tragique, douloureuse, de la vie de Claude Rrousson n'était pas encore sortie de la pénombre, favorable aux légendes, oi^i l'avaient maintenue, de très bonne foi d'ailleurs, les biographes protestants du célèbre martyr.

Pour que la lumière se fît, éclatante et définitive, sur des événements que les passions humaines ont si souvent exploités et déformés, il fallait recommencer une enquête scrupuleuse, remonter patiemment jusqu'aux sources, reprendre ligne après ligne les interminables procédures et les témoignages contemporains, contrôler, corriger, mettre au point les relations postérieures, incomplètes ou tendancieuses, en les confrontant avec les documents originaux.

LES PRKDICANTS PROTESTANTS

La lâche était longue, ardue, parfois ingrate ; les pages qui suivent montrent avec quelle maîtrise du sujet, quelle sûreté et quelle abondance d'informations, quelle indépendance de jugement, M. Gli. Bost l'a menée à bonne tin.

Les archives de l'Intendance du Languedoc, fouillées en tous sens pendant près de dix années, n'ont plus de secrets, on peut le dire — du moins pour la période qui va de 1684 à 1700 — pour l'infatigable chercheur qui, ne limitant point ses investigations aux dossiers poudreux des dépôts publics, a parcouru en pieux pèlerin toute la région du Bas-Languedoc et des Cévennes, en ne laissant inexplorés, dans la plaine et dans la montagne, ni un lieu d'assemblée clandestine ou d'exécution sanglante, ni un bois ou une caverne ayant servi d'asile aux prédicants. Mais les documents exhumés des archives de Montpellier ont trouvé, sur plus d'un point, leur complément inappréciable dans les correspondances et mémoires divers amassés jadis par Ant Court en vue d'une suite à donner à V Histoire de l'édit de Nantes, d'Elie Benoit, et qui constituent l'un des fonds les plus précieux de la bibliothèque publique de Genève. Il est regrettable sans doute que M. Gh. Bost n'ait pu ajouter à sa documentation, si riche déjà, l'appoint que lui auraient fourni les archives du Ministère de la Guerre et la série TT. des Archives Nationales : son livre n'en doit pas moins sa nouveauté et une partie de sa valeur au fait qu'il synthétise deux sources d'information de premier ordre qui s'appellent, se pénètrent, se complètent l'une l'autre, et dont la fusion permet de juger en pleine connaissance de cause et en parfaite équité des hommes et des entreprises jusqu'à ce jour mal connus et encore plus mal jugés.

L'histoire d'une époque qui fut parmi les plus troublées de notre vie nationale, d'un des plus sombres drames qui aient jamais mis aux prises la conscience et la tyrannie, revit là sous nos yeux, palpitante et sans voiles, sans dissimuler rien, ni les fautes des victimes, ni l'implacable rigueur des bourreaux. Mais quelle noble page écrite pour la postérité par ces rudes paysans cévenols, traités à Versailles comme le rebut du genre humain, qui, par leur héroïsme

et leur foi, ont démontré que l'idée est plus puissante que la force, puisqu'on a pu les tailler en pièces, non les courber sous le joug ! . . .

Pour l'abbé Brueys, qui eut entre les mains les procédures de Montpellier, et pour les historiens catholiques qui ont subi son inspiration, les prédicants des Gévennes, et à leur tète François Vivent et Claude Brousson, n'auraient été que des séditieux travaillant à « faire entrer les ennemis dans « les Gévennes » et à « livrer cette province au fer et à « la flamme des troupes étrangères ». Le châtiment terrible qui s'abattit sur leur tête n'aurait atteint dès lors que des criminels d'Etat indignes de toute pitié, et non moins indignes d'être considérés par leurs coreligionnaires comme des martyrs.

Pour les historiens protestants induits en erreur, il est juste de le reconnaître, par les relations contemporaines des événements, ou les suivant de fort près, qui mettaient l'accent sur l'œuvre religieuse des prédicants, cette accusation de connivence avec l'étranger n'aurait été qu'une odieuse calomnie inventée pour ternir la mémoire des suppliciés. D'après eux, les prédicants revenus dans les Gévennes et le Bas-Languedoc au mois de juillet 1689 n'avaient en vue que la « consolation » de leurs frères privés de tout secours religieux et cruellement persécutés, et seul le fait d'avoir prêché malgré les édits royaux, assemblé les «nouveaux convertis » au désert, et ranimé la foi protestante chez ces catholiques malgré eux, les a voués à la mort, ou aux galères mille fois pires que la mort.

Gomme l'a très bien vu, le premier, ^I. Alfred Rébelliau*, la vérité historique est à égale distance de ces deux extrêmes. Vivent, Brousson et leurs compagnons d'œuvre sont revenus en France, incontestablement pour réveiller la piété et le zèle des nouveaux convertis — mais aussi, et non moins sûrement, pour «guerroyer». Leur retour est étroitement lié à la coalition qui, pour tenir tête à Louis XIV, champion du catholicisme oppresseur, groupait toutes les

1. histoire de France d'Ern. Lavisse, VIII (Les embarras protestants de Louis A'/V).

LES PRKDICANTS PROTESTANTS

forces protestantes autour de Guillaume d'Orange, dont la cause se confondait alors avec celle de la justice et de la liberté. Forts des promesses de secours qu'ils avaient reçues en Angleterre, en Suisse et en Hollande, obéissant à des préoccupations qui laissaient bien loin derrière elles tous les intérêts humains, ils rentrèrent pour soulever les populations des Gé venues, les entraîner vers le Dauphiné à la rencontre des Vaudois du Piémont, et placer Louis XIV en face d'une insurrection formidable, mais d'une insurrection dont l'enjeu serait la liberté de conscience, le rétablissement de l'édit de Nantes révoqué au mépris des engagements les plus solennels. , .

Il ne nous appartient pas d'en dire plus long sur cette tentative et sur les causes de son échec. Mais quelque brèche que ce fait nouveau ouvre dans les idées reçues jusqu'ici, il ressort, délinitivement établi, des lettres de Jurieu, de Gaultier de Saint-Blancard, d'autres encore, conservées dans les manuscrits d'Ant. Court, et de la «Lettre des Gévennes » du 26 août 1689, qui, écrite par Brousson lui-même, transmise en copie par H. de Mirmand à Jurieu, et par celui-ci aux ministres de Guillaume d'Orange, se trouve actuellement aux archives nationales d'Angleterre.

La liberté de conscience, les persécutés de France ne réclamaient pas autre chose, et ils n'ont jamais revendiqué autre chose. Mais cette liberté sacrée à laquelle ils tenaient par-dessus tout, cette liberté qu'on leur avait ravie par les procédés les plus savamment perfides, on comprend que, toutes les requêtes venant échouer au pied du trône le plus despotique de l'univers, il ait pu monter au cœur d'hommes pénétrés de leurs droits et de la justice de leur cause, de l'arracher par les armes à ceux qui, par les armes, entendaient faire triompher leur credo. . . Or, quand on se souvient de ce qu'avaient souffert en France, de ce que souffraient encore sur la terre d'exil ces victimes de l'intolérance, dont un si grand nombre avaient des êtres chers gémissant dans les cachots ou sur les galères royales, ou ayant succombé dans d'indicibles tourments, on s'explique

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