Au sud du Bouîjès, sur la Mimente
33G LES PRKDICANTS PROTESTANTS
nouvelle en même temps lui était parvenue, que les milices du vicomte du Ghayla marchaient vers le Bouges. Avivent ne voulait affronter les hasards d'une rencontre que lorsque ses hommes seraient suffisamment armés. Il passa donc sur le versant nord de la montagne, et après une assemblée où il prêcha avec Couderc, coucha dans le bois de Rampon. Il avait auparavant détaché Manuel et deux autres compagnons vers Quet pour lui porter Tordre de conduire ses recrues à la grotte de la Baume Doulente, au-dessus de Vébron. Le 27, la troupe erra de Rampon et du bois de Mirai à Salièges et à Bédouès, faisant quelques prisonniers, pendant que Bàville accourait de Saint- Jean, et que le S"" du Mirai', craignant pour Florac, mandait l'ordre de faire bonne garde dans la ville ainsi qu'au deux ponts de la Bécède et de Barre qui en défendaient utilement l'accès, une crue du Tarnon ne permettant pas alors de le franchir à gué. Le soir même, en effet, sur les dix heures. Vivent, débusqué de Rampon par les milices, après avoir franchi la montagne de Ramponenche et repassé la Mimente, se présentait au pont de Barre. Le pont n'était gardé que par une petite troupe armée de quatre fusils". Troiscoups seulement répondirent à une décharge des religionnaires, et ceux-ci traversèrent sans peine l'étroite chaussée. L'alarme donnée par les fuyards, qui avaient vu aux aboi'ds du pont, disaient-ils, « quatre mille personnes », provoqua un tel effroi que « Florac se crut perdu ». « Les cris des femmes, des petits enfants, et le son des cloches firent un bruit considérable, qui donna de la terreur à ces attroupés et les empêcha de venir». Vivent en effet n'essaya même pas d'entrer dans le bourg. Il se hâta vers la Baume Doulente. mais il n'y trouva personne. Manuel, après une course pénible, accomplie sous une pluie battante, et pendant laquelle il avait été arrêté par Bàville et Broglie, puis relâché, n'avait trouvé à la ferme de la Bouvière, dans une assemblée convoquée par David Quet, que douze hommes en armes au lieu de quatre-vingts attendus, et la crue des rivières était telle, qu'il n'avait même pas pu les conduire au lieu marqué.
1. Antoine de Malbosc S' du Mirai. Voir pour l'aflaire de Florac YExtrait des Mémoires de Jean Velay (Bull, delà Soc. d'Agriculture... de la Lozère, 18'Jl).
2. Jean Velay. viguier de Florac (C. 109. Dossier Doulson et Malzac) déclara que c'était lui qui en l'absence du premier consul était allé chercher au château -de Florac les armes des habitants désarmés depuis les dernières ordonnances. Les dix-sept fusils qu'il y avait trouvés, avaient été partagés entre les deux trouiies qui gardaient les ponts.
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Dès que Bàvillc fut averti de l'affaire de Florac, il se liàta de descendre, avec les dragons et les milices, de Barre à Vébron pour y surprendre Vivent si celui-ci essayait de gagner Saint-André de Yalborgne. Il ne paraît pas que les soldats aient rejoint le prédicant et, selon toute probabilité, les compagnons de ce dernier se dispersèrent d'eux-mêmes, et rapidement '. Leur troupe, grâce peut-être à l'influence de Brousson, n'avait pas commis d'emblée, comme le lit plus tard celle de Séguier au début de la guerre des Gamisards, un de ces actes de colère irraisonnée qui par leur gravité même en suscitent d'autres tout aussi furieux. Les Cévennes, d'ailleurs, n'étaient pas encore prêtes pour la révolte ; elles n'avaient pas assez souffert. L'intendant écrivit en Cour le 29 septembre : <l II n'y a pas d'apparence que ce mouvement ait des suites, les gros lieux sont demeurés dans une grande tranquillité y>. Une sévère répression s'imposait néanmoins. Le 30 septembre, Broglie datait du Pompidou une allîche qui promettait oOO pistoles pour la prise de Vivent, et oO pour celle de Lapierre Olivier, Couderc, Quet, Laporte. L'Allemand (Bauzon) et La Valette (Gazan) '.
La ville de Florac, soupçonnée de complicité avec les attroupés, faillit être rasée. Les hameaux de Rampon et de Salièges furent pillés par les dragons qu'on y lâcha. Le 2 octobre, Bà ville et Broglie étaient de retour à Saint- Jean. Ils ramenaient quelques prisonniers dont le procès fut fait à Saint-Hippolyte quelques jours après. Trois Cévenols : Bancilhon et Menen, de Florac, Durand, de Saint-Elienne, allèrent aux galères \ Deux
1. Douen, II, 101, parle de deux petits combats où les attroupés auraient attendu « tamljour battant » les dragons, vers le bois de jNIiral. Ce renseig-neinenl, emprunté à Brueys, ne s'accorde pas avec quelques dépositions (C. 169) dont nous avons usé plus liaut, ni, comme le leniarque expressément Ant. Court, avec les déclarations de Manuel.
2. Ban du Comte de Brog^lie. C. 160. « Etant informé que le nommé ^'ivens à qui le Roi avait eu la bonté de pardonner et de lui permettre de se retirer dans les pays étrantfers, ce qui le rend plus coupable, est revenu dans cette province à dessein d'y troubler la tranquillité du pays et qu'il excite des assemblées illicites, se servant pour cet effet des nommés La Pierre, OUivier, Couderc. Quet, La Porte, lAUemand et la Valette, et ayant reconnu qu'au lieu de courre sus à ces perturbateurs du repos public on leur donne retraite et qu'on leur fournil des vivres, et à plusieurs vajirabonds et gens sans aveu qui se sont joints à eux, à quoi étant nécessaire de remédier... ». ordre est donné aux communautés de leur courre sus : défense est faite de les loger et de leur fournir des vivres a peine d'être traité comme complice, de recevoir des troupes en pure perte, avec rasement de maisons. « Promettons 500 pistoles à ceux qui feront capturer ou nous livreront Vivens mort ou vif, et 50 pour les autres ».
3. 6 octobre, condamnés par Broglie : Jean Baptiste Bancillon et Jean Menen, de Florac et Jean Durand de Saint-Elienne Valfrancesque. Jean Villars de Saint-
jeunes gens, Jean Malzac, de Molezon (2G ans), et Isaac Doulson, de Salièges (22 ans), furent condamnés le G octobre à être pendus l'un à Sainte-Croix, Tautre àFlorac, après avoir subi la question ^ Le dernier, accusé faussement d'avoir porté des vivres aux insurgés, essaya de se tirer d'affaire en se retranchant sur les ordres de la femme du viguier de Florac, Jean Velay, dont il était le domestique. Yelay, sa femme et sa servante furent arrêtés. Conduits tous trois à Saint-Hippolyte, le mari resta sept jours au fort, la servante deux mois et la fennne six. Le viguier, qui avait taxé de folie l'équipée de Vivent, put enfin, à force de démarches, sortir de cette malheureuse aventure « ayant fait en voyages cinq cents lieues, dépensé six cents livres et plus, et de chagrin pour un million ».
Un autre prisonnier, plus considérable, échappa au supplice. Après une assemblée à Terre Rouge, près de Barre, le prédicant Roman s'était réfugié chez un de ses fidèles. Des soldats de Yébron que l'apostat Valmalle avait mis en campagne, et qui visitaient les maisons suspectes, se saisirent du « paquetier » qui fut conduit par neuf dragons et un Père missionnaire dans le fort d'Alais, à dix lieues de là. « On me lia, dit-il, les bras et les mains derrière le dos, en sorte qu'à peine pouvais-je mai'cher, ce qui donnait lieu aux soldats de me frapper de temps en temps. Les coups que je reçus m^enflèrent les mains et me noircirent si foi't la peau que je pouvais dire, comme l'Eglise, au Psaume 121), que j'en portais les marques sur mon dos ».
Roman sortit de sa prison d'Alais, où ses geôliers la valent vainement poursuivi de leurs questions, le 3 octobre, sur un ordi'e de Bùville qui se le fit amener à Saint-Jean". Mis sur un
Julien d'Arpaon, fut condamné le même jour. Nous n'avons retrouvé ni les jugements ni les dossiers. La date et les noms sont fournis par des listes de galériens religionnaires.
1. C. dOO. Contre eux déposèrent le soldat de milices Certes et un autre Cévenol, Antoine Roquette, de Florac, qui avaient suivi les attroupés, mais comme prisonniers. Gaubert (Pap. Court, 17, B, i7i bis) nomme le dernier le S' de la Roquette de Soubrelon.
i. Relation sommaire..., p. 13. Dans son récit, qui nest pas de sa main, ou qui a été du moins fortement relouché (car le prédicant écrivait avec moins de correction, à en juger par des lettres autographes de 170"2), Roman date son arrestation du .j février 168;>. La date est erronée. A la Un de mai il était encore à Saïgas et il est invraisemblable quil soit demeuré huit mois à Alais sans être jugé. Roman prétend de plus qu'il fut interrogé au fort quatre ou cinq fois par semaine, « pour savoir seulement où était Vivens et Brousson avec leurs complices >>. Or le "2'2 juillet, Bàville ignorait le retour des prédicants, et il ne savait probablement pas, au début d'octobre, ([ue Brousson fût avec eux. (La lettre de Brousson à Bàville datée du 1" octobre 10S9 est de lO'JO ou de IG'Jl).
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cheval, sous le ventre duquel on passa une pièce de bois qui lui maintenait les pieds, les bras attachés derrière le dos, le malheureux, après avoir éprouvé l'ardeur du soleil, la piqûre des mouches, les injures des archers et de l'apostat Lambert d'Anduze, fut enfermé à Saint- Jean le soir même, dans le château de M. de Montvaillant'. L'intendant et Broglie le reçurent, dit-il, a d'un visage ouvert» et lui promirent la vie sauve s'il révélait les retraites de Vivent et nommait quelques-uns des coureurs d'assemblées". Roman répondit qu'il ne trahirait personne; sur quoi Broglie. le prenant par les cheveux, lui aurait dit «que s'il n'y avait point de bourreau pour le pendre il le pendrait luimême ». Roman lui reprocha, et à Bà ville a de se faire compagnons de la Bête enivrée du sang des martyrs de Jésus ». Ils éclatèrent de rire, et firent enfermer le prisonnier dans un cachot, « garrotté de cordes depuis les pieds jusqu'aux épaules ' ».
Pendant la nuit, alors que le prédicant, torturé par ses liens, faisait monter à Dieu ses prières angoissées, une jeune fille de dix-huit ans, fille de feu M. Guichard, ministre \ et que Roman connaissait pour l'avoir vue à ses assemblées, vint lui parler « par un petit trou qui répondait à son cachot ». Pour éviter la persécution, elle s'était mise comme fille de chambre chez les D"^' de Montvaillant, dans le logis même où était la prison.
« Elle me sollicita fort, raconte Roman, de mapprocher de l'endroit où elle était, mais la chose me parut impossible, parce que je ne pouvais me remuer. Cependant, conmie nous pouvons tout en Christ qui nous fortifie, après plusieurs efi'orls, je me dressai contre la muraille, et ayant tourné le dos au trou, elle défit les namds des cordes de mes mains avec la pointe d'une baïonnette, laquelle prenant ensuite j'en coupai les autres cordes qui me serraient le corps. Mais ce n'était pas tout. Cette ofiicieuse demoiselle me donna des tenailles pour essayer d'arracher les barres de la porte ; mais n'en pouvant venir k bout, je la priai de venir devant la porte du cachot et de me marquer où le verrou entrait dans la pierre. Ce qu'elle fit avec
1. Roman ayant accepté à Anduze uneliouchée de pain de la main d'un curieux compatissant, un archer lui aurait dit : « Mange ton pain en attendant la sauce qu'on te prépare ! »
i. La Relation sommaire parle de questions relatives à Vivent et à Brousson. A'oir une note précédente.
3. Brousson dit que Roman l'ut condamné à la mort et qu'il devait être exécuté le lendemain (Rel. des Merv., p. !'.>). Roman ne dit rien de tel.