‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 231 sur 284 · BROUSSON PRÉDICATEUR · texte numérisé non relu

BROUSSON PRÉDICATEUR

déserts », trois ou quatre fois par semaine, « faisant des assemblées de lieue en lieue, ou d'une moindre ou plus grande distance suivant qu'il était nécessaire », voyageant la nuit, faisant quelquefois dix, douze, quinze et jusqu'à vingt-cinq assemblées de suite, avant de s'arrêter pour sept à huit jours dans un asile où il prenait enfin quelque repos. Dans les cultes ordinaires, « il était obligé de parler avec véhémence, dit-il, durant trois heures », soit pour les prières « qu'il étendait à la mesure de la désolation de l'P^glise )), soit pour le chant qu'il conduisait et soutenait souvent lui-même, soit pour la prédication « où il traitait à fond les matières du salut )>, soit pour une exhortation supplémentaire, plus intime, qui suivait souvent le sermon, « pour supplier le peuple de renoncer à l'Eglise romaine ». Pendant le jour, dans les demeures qui l'abritaient, en de petites réunions, il baptisait des enfants ; il prononçait le matin, à trois heures de l'après dînée, et le soir, pour le culte de famille, de longues prières et quelquefois des exhortations. Chaque dimanche, il célébrait en outre deux cultes familiers. Il ne dormait que quelques heures de la matinée, employant l'après-midi à composer ses sermons, à en écrire des copies qu'il envoyait aux lieux où il ne pouvait aller lui-même, à rédiger et à recopier également des lettres d'exhortation ou des prières qui devaient partout réveiller la foi. Il se servait comme bureau de travail « d'un petit ais », simple planche, que ses amis appelaient «la table du désert ». «L'extrême désolation où le peuple de Dieu était réduit le touchait d'une telle force, dit-il, qu'il ne pouvait modérer son zèle, ce qui le consumait entièrement » '. Brousson maintenant cheminait isolé, ayant choisi pour accompagnateur ordinaire Henri Pourtal, qui devait être connu bientôt comme « son valet », « Henry » ou « Henric », acceptant quelquefois la garde d'un second compagnon. Il est manifeste qu'il s'était volontairement éloigné de Vivent. 11 ne renonçait nullement aux espérances qu'il fondait sur l'intervention étrangère, mais les colères du fougueux partisan n'étaient point son fait. Henri, la chose est très probable, portait encore des armes, mais Brousson ne voulait pas toute une escorte. Il était « plus délicat » que ses confrères, disaient les Cévenols. Il n'avait

1. Kel. des Merv., pp. 22, 23, 2'i. I..1 nuit du 10 au 11 mars, Broussi^n i)rcche sur Jean XIV, 6, à Sainl-Maurice de Cazcvielle. Des auditeurs venus de Tornac IViumùnent avec eux, car le 20 mars ii prononce à Aspéres (entre Durlort et Tornac) le sermon sur Les dénions... dans les idoles. (Sermons du Dossier Colognac, C. 17;!).

garde cependant de renier ses collaborateurs, qui « comme Elie, faisaient éclater leur indignation contre ceux qui leur avaient déclai'é la guerre ». Il rappelle que pendant le séjour qu'il fit vers Uzès et dans le Bas-Languedoc (pendant les neuf premiers mois de l'année 1690), où il était seul à prêcher, les hommes qui marchaient dans l'ombre de Vivent, et Vivent lui-même, «travaillaient de leur côté, avec beaucoup de zèle et beaucoup de fruit ».

Les assemblées continuaient en eflet sans relâche dans les Gévennes, malgré la découverte du complot de l'Espinaz. Mais à de nouvelles recherches des milices, à de nouvelles dénonciations des espions. Vivent avait décidé d'opposer de nouvelles vengeances. En avril ou mai ' un certain Carbonnel fut assassiné au Col de r Asclié, entre Saumane et Suniène. Le logis de l'Asclié, à î)80 mètres d'altitude, était un constant passage pour les fugitifs qui de Lasalle se rendaient vers l'Aigoual par le chemin des crêtes, "ou qui de la vallée Borgne voulaient atteindre Ganges ou Roquedur. Les prédicants pouvaient avoir besoin de se restaui'er dans la maison isolée ; ils la vidèrent d'un hôte qui leur était suspect.

Les environs du Vigan, quelques mois plus tard, furent également nettoyés d'un homme dangereux. Vivent connaissait comme une excellente retraite le massif rocheux de Roquedur (entre Ganges et Le Vigan), où il avait des parents. Le hameau de Bouliech l'avait abrité. Un Mémoire de janvier 1689 indique comme habitant au mas de Laumède « Jacques Goste, espèce de prédicant »'. Vers le milieu de 1690, le quartier ret;ut la visite d'un homme nouveau. Le même Mémoire signale « un particulier fort dangereux du lieu de Monoblet, Guillaume Roux (22 ans). On ne peut l'obliger à venir à l'Eglise, il fait les prières à l'huguenote chez les malades, et dit que c'est renoncer J.-C. que d'aller à la messe ». Une dénonciation formelle du proposant Lafoux (3 avinl 1690) obligea Roux à abandonner son village et à prendre les bois '. Au milieu d'août il était aux environs du Vigan, et prêchait à Aulas, dans une assemblée à laquelle prirent part deux autres prédicants, Gautier, dont nous parlerons ailleurs et que Brousson a connu, et Garnier(?) dont nous ne savons que le nom \

1. Il y il un an le 20 avril 1G91. C. 171 (Dossier des « Emissaires de Vivens >>).

3. Dossier Lafoux. C. 170 : « Roux est prédicant, il me Va dit plus de vingt fois. »

4. Deux feuilles, restes d'une information du 22 août (C. l'Oj nous ont gardé la mention de rassemblée et les noms des trois prédicants.

MEURTRE UE SÉVERAG 393

Roux (nous n'avons pu découvrir à quelle occasion) fut arrêté et condamné aux galères. Les protestants, à ce qu'il semble, accusèrent de l'avoir livré le capitaine de milices David Séverac, rentier (fermier) du mas de Quinty (Roquedur)'. La nuit du 28 au 29 octobre, Séverac était assommé à coups de pierres". On trouva sur son corps le billet suivant :

Du désert, qu'est partie la présente, à cause de ce Judas. Afin que personne ne soit surpris de cette allaire, voici pour vous tirer de peine et du soin que vous pourriez prendre. A. cause que cet impie a vendu et trahi le sang' innocent. Dieu a permis qu'il soit venu au bout de ses jours. A quoi Messieurs, nous vous en laissons les jug-es. D'autant qu'il a l'ail un tel acte, il est certain qu'il n'aurait pas fait de difficulté de traliir les Puissances pour une somme d'argent, comme il a fait d'un membre de Notre Seigneur Jésus- Christ. Et c'est la cause que nous l'avons fait ainsi, à cette fin d'éviter scandale à l'Eglise, et les désordres qu'il aurait pu faire encore. Et nous avons résolu, moyennant l'assistance de Dieu, que tout autant qu'il y en aura de tels, nous les aurons, quand ils se mettraient dans la plus grande forteresse de France, moyennant l'assistance de Dieu.

Brueys, qui nous a conservé la teneur de ce billet, prétend (d'après Bâville évidemment) qu'il est de Vivent. La chose est probable, d'autant qu'il nous a suffi d'un léger changement dans la ponctuation de Brueys pour que la lettre ne fût plus le « galimatias » que dit M. Douen. Cependant, comme on le verra, la plume de Vivent était moins gauche. Jean Roussel, qui avait tenu à Roquedur des assemblées à la date du meurtre, fut arrêté quelques semaines après, inculpé du crime et condamné le 30 janvier 1G91 à être roué vif à Montpellier après avoir subi la question ^

Le nom de Jean Roussel, qui était de Sainte-Croix de Caderles, nous ramène vers le vallon de Lasalle que Brousson avait traversé en janvier pour descendre au Bas-Languedoc et autour duquel pendant quelques mois les prédicants se trouvèrent réunis en nombre considérable.

1. Nous n'avons rien du Dossier de Roux. -Il fui condamné IcvlO sept. 1690 avec Olivier, d'Alais, hôte de Quet (tous deux par Broglie. Pap. Court, '2S, 1' 1:238. Peutêtre Séverac fut-il accusé d'avoir livré Garnier(?), Roux l'ayant été par Gautier (voir plus loin).

2. Brueys, I, 'Îi6 ; Rel. des .l/é/H., p. i' (l)(>uen, II, 10'.'). Brousson l'appelle « un scélérat et fameux Judas ».

:{. Nous n'avons plus du Dossier, que le jugement rendu contre Roussel (C.171) qui mentionne des informations et enquêtes du '20 oct. au 20 nov. 1690.

394 LES PRKDICANTS PROTESTANTS

Dès le mois de mars David Gazan (La Jeunesse) était remonté de Montagnac dans les Gévennes. A la fin du mois, dans sa paroisse natale de Saint-Marcel de Fonfoulhouse, sans oser entrer dans la demeure paternelle, il manda son jeune frère Jean, lui fit faire entre ses mains abjuration de la religion catholique, avec promesse de ne plus aller à la messe, et se l'attacha comme suivant'. La Jeunesse était alors avec La Verdure (Grevou) et le compagnon appelé tantôt La Roquette, tantôt Paul. Avec eux et son frère il traversa la montagne du Liron, et vers Lasalle rencontra un prédicant que nous n'avons pas encore vu. Bâville qui ne sut d'abord que le surnom de ce dernier, le confondit avec un de ses confrères. Le 2o août, un placard promit 50 pistoles à qui livrerait « Lapierre, Laporte, Latour, et Roman dit Daaphiné » qui prêchaient dans les Gévennes ". Nous ne savons qui est La Tour, mais Bàville se trompait en attribuant le sobriquet de Dauphiné au prédicant, à lui connu, qui était en elTet né sur les bords de la Drôme. Dauphiné était un Gévenol, Paul Golognac, fils d'un ancien du Gonsistoire de Gros, du hameau de Boulségure. 11 n'avait point abjuré aux conversions « connaissant que c'était le plus grand péché qu'il pût faire », et depuis « avait prié Dieu partout où il avait trouvé des fidèles ». Il s'était enfm résolu à quitter sa maison un peu avant le soulèvement de Vivent, « à La Madeleine {1t juillet) » de 1G89, pour suivre les prédicateurs. Dans l'été de 1690 (il avait entre 20 et 21 ans), vers Gros, Golognac et Sumène, où il voyait aux assemblées sa sœur et sa fiancée, il se bornait encore à lire l'Ecriture et à prononcer des prières '.

Avec Dauphiné et La Jeunesse se montre aussi dans le quartier un lecteur, accompagnateur de prédicants, Pierre Gay, tonnelier de Sumène (28 ans en lG90j, fugitif depuis la fameuse assemblée de Bringuier à Roquedur (oct. 1G80), qui a laissé sa femme et trois enfants dans son bourg natal*.

Les frères Plan, enfin, dont l'un, Paul, prêchait déjà, le lecteur Massai, dit Labric, de Milherines (Saint-Martin de Gorconac),

Page 1