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414 LES PHÉDICAXTS PROTESTANTS
dant qu'elle nait été rédigée plus tai'd. La signature apposée par Brousson à la pièce nous reporte d'abord après sa lettre du 24 octobre 1689, où il déclare à sa femme que les Puissances ne savent pas encore qu'il est dans le pays. La qualité ensuite de c( Ministre de l'Evangile » qu'il s'attribue, nous renvoie après le 2o décembre 1689, époque où il est devenu pasteur. Le contenu de la lettre, de plus, suppose l'expérience de périodes diverses dans la surveillance militaire des Gévennes, qui impliquent de la part de l'auteur un séjour assez long dans la région. Enfm, quand Bàville en 1698 fit remettre la pièce à des experts pour qu'ils en comparassent l'écriture avec celle du billet à Scliomberg, le greflier la leur donna, dans un procès-verbal signé de l'intendant, comme étant du 1" octobre 1691, et les experts, par une nouvelle modification de cliillVes, transcrivirent : 1690. Le fait prouve que Bàville aflirmait alors que la date de la lettre était erronée*. Ni L. Nègre, qui a le premier publié la lettre, ni Douen qui l'a analysée, n'ont remarqué l'erreur. Elle est surprenante. Il paraît invraisemblable que Brousson ait commis un lapsus calanii sur un document de cette importance, qu'il a dû relire après l'avoir mis au net. Par cette altération de chiffres le prédicant aurait-il voulu se créer une sorte d'alibi? persuader à Bàville que le l""" octobre 1689, pendant le premier mouvement de Vivent, loin des agitations de la Cam, de Molezon et du Bougés, il avait paisiblement écrit les considérations qu'il lui soumettait? Non, sans doute, car l'émeute ne dura que du 23 au 27 septembre, et le l*^' octobre les attroupés s'étaient déjà dispersés. Il faut plutôt se rappeler que Brousson déclare (en 1698) avoir souhaité, et vainement récla-
I. Le procureur du roi « ayant remontrt' que le dit Brousson nonoljstant trois interpellations ;'i lui laites de déclarer s'il a écrit ou non Técril ou lettre commcn- (;ant parées mots : On ne peut s'empêcher de représenter de nouveau... n'a voulu ni avouer ni nier de l'avoir écrit... », Bàville ordonn(^ une expertise. Il l'ournit aux experts trois pièces de comparaison : « trois pièces reconnues par ledit Brousson. . . et de lui paraphées qui sont : l- [c "est notre lettre] une lettre à nous écrite par ledit Brousson datée des Gévennes le 1 ' octobre 1691 (sic) commençant par ces mots : Il y a longtemps cl finissant par ceux-ci : d la Cour... » (Frocés- verbal de nomination d'experts du 31 octobre 169S. C. 191). Le même procès-verbal répète à la fin, dans la récapitulation des jiièces, que la première est en date du « premier octol)re seize cent quatre-vingt-onze ». Le procès-verbal des experts, du 10 novembre 1698 (ibid.) indique la même pièce comme étant « du premier d'octobre i6 quatre-vingt-dix (sic)». Ou bien les experts avertis verbalement que la date de la lettre était fautive ne se sont plus exactement souvenus, au moment de rédig-er leurs conclusions, du chiffre exact qui avait été prononcé devant eux et n'ont pas pris la peine de se reporter au procès-verbal de Tintendant, ou bien, inversement, Bàville a prononcé le chiffre de 169(1, et le scribe, par erreur, a transcrit la date de 1691 sur le procès-verbal qu'il a l'ait sig'ner par celui-ci.
LETTRE DE BHOt'SSOX A BAVILLK il5
mé, lors des événements de l'Hospitalet, l'envoi d'une requête des Cévenols au roi. Or le sens et l'argumentation de cette requête, au dire encore de Brousson, dont nous avons cité les paroles, se retrouvent précisément dans la lettre dont il s'agit maintenant. Il est possible par conséquent que la pièce, dans ses parties essentielles, ait été réellement composée le 1" octobre 1689. Brousson, en la remaniant, lui aurait conservé sa date primitive.
Il reste que nous ignorons si Bâville l'a reçue, telle que nous la possédons, en 1G90 ou en 1691. La lettre fait allusion à une autre qui l'a précédée, dont nous ne savons ni comment elle était datée, ni quand elle a été expédiée. Dans notre incertitude, nous rapprocherons la pièce du billet à Schomberg, parce que Brousson s'y défend précisément d'être un agent de Guillaume d'Orange, tout en justifiant les menées séditieuses des protestants opprimés.
A cet égard, la lettre est un nouvel indice de cette astuce d'avocat qui se juxtapose parfois chez lui, d'une façon si déconcertante, avec une piété d'un absolu désintéressement. Les démarches auxquelles le compagnon de Vivent s'est livré depuis sa rentrée en France sont d'un cai-actère double. Il a prêté les mains à un soulèvement des Gévennes, et il a réveillé la piété des Cévenols. Il est parfaitement sincère dans un cas comme dans l'autre. En ouvrant le Languedoc à Schomberg, il sert la cause de Dieu, aussi bien qu'en réunissant au désert, pour leur distribuer la Cène, des âmes qu'il désire pures, saintes, consacrées. La seule ombre, dans cette curieuse et attachante nature, c'est l'obstination qu'il met à nier son rôle d'agitateur. Il ne veut être tenu que pour un prédicateur de la Parole de Dieu. Il est très vrai, d'ailleurs, que là se trouve son authentique vocation. Qu'une année sécoule encore, il ne sera plus qu'un apôtre, lorsque la mort de Vivent l'aura soustrait à un exemple qui l'a fasciné.
Brousson rappelle d'abord ses nombreuses publications antérieures, demeurées malheureusement ineflicaces. Son fier début donne le ton de toute la lettre :
(( Monseigneur, « Il y a longtemps que ceux qui souhaitent lo ))ien et le repos de l'Etat et qui font de sérieuses réllexions sur les maux qui le memioent, prennent la liberté de donner des avis aux Puissances sur ce sujet, et de leur faire de très humbles remontrances. Mais le peu de succès que ces divers avis et ces diverses remontrances ont eu jus-
qu'à présent, font bien craindre que Dieu n'ait résolu d"a(Tligcr ce royaume d'une façon extraordinaire. »
' « Il n'y a que peu de temps, continue-t-il, qu'on prit la liberté d'écrire à Votre Grandeur ». Dans cette première requête, que nous n'avons plus, et que Brousson résume en homme méthodique, qui conservait la minute de ses écrits importants, il avait dénoncé les violences des prêtres, les garnisons imposées pour refus d'aller à la messe, les assemblées recherchées et poursuivies, les arrestations arbitraires, la ruine matérielle des religionnaires, enfin le déplaisir mortel que toute une population ressentait d'une abjuration arrachée par la force.
La requête est demeurée inutile. Au contraire les détachements contre les assemblées n'ont été que plus fréquents : « ce qui ayant donné lieu à quelques petits désordres ', Votre Grandeur s'est mise en état d'exercer de nouvelles rigueurs dans ce pays ». Bà ville prendrait-il donc des mesures contre les « mauvaises dispositions » de ses administrés ? Mais n'est-ce pas à la Révocation, qui a divisé les sujets du roi pendant que le royaume est entouré d'ennemis, qu'il -faut attribuer un pareil état d'esprit ? L'intendant tiendrait-il les prédicants pour des émissaires de l'étranger ? Mais, dit Brousson avec subtilité :
Autant qu'un peut connaître les personnes qui sont revenues dans les Cévennes, ou peut protester avec vérité et on peut prendre Dieu à témoin qu'ils sont revenus sans aucun ordre des Puissances étrangères, et que c'est leur propre zèle et le devoir de leur conscience qui les a portés à rentrer dans le royaume pour y Iravailler au salut de leurs frères et au rétablissement du véritable service de Dieu. . . On ne doit pas se flatter. Il n'y a point de pasteur exilé qui ne se croie; obligé de rentrer dans le royaume pour la même fin, et qui n'ait résolu de le faire. Si la plupart d'entre eux ont suspendu jusqu'à présent l'exécution de cette entreprise, c'est qu'ils espèrent de pouvoir le faire ])ienlùt avec plus de sûreté. Aussi l'on peut compter là-dessus, que tôt ou tard ils rentreront tous s'il plait au Seigneur. Et plût à Dieu qu'ils l'eussent déjà fait, et que le zèle que le peuple eût témoigné à leur retour eût déjà porté la Cour à rétablir les choses sans attendre qu'il en eût coûté à l'Etat ce qu'il pouvait bien lui en coûter dans la suite.
On ose dire. Monseigneur, et l'événement le justifiera, qu'il faut que l'Etat périsse ou que la liberté de conscience y soit rétablie. On
1. Liiupossibililc où iidus sommes de dalcr la lettre ne nous permet pas de préciser Tallusion de Brousson. S'agit-il de 1 émeute de Vivent? ou des premiers meurtres du prcdicant ?
LETTHE DE lîROUSSON A liAVIM.E 417
n"a jamais bien connu le danger (juil y avait à forcer deux millions de personnes d'abjurer une religion qu'ils sont persuadés être la seule qui est conforme à la Parole de Dieu, et «lans la profession de laquelle on peut se sauver.
Viennent ensuite d'éloquentes considérations sur l'horreur qu'inspire aux réformés la religion romaine et sur la persévérance dont ils feraient preuve <( si cette persécution durait un siècle », (il ne pensait pas, certes, qu'il prévoyait la réalité) : et derechef le pré«licant en vient au sujet qui l'obsède.
Il est toujours étrange, dira-t-on, (|ue des sujets prennent les armes contre leur prince. Mais ils ne les prennent que pour la défense de leur propre vie, lorsqu'ils voient qu'on se met en état de les massacrer. La patience des plus modérés se change en fureur lorsqu'elle est poussée à bout. Les plus pàciliques se lassent enlin d'être dévorés sans sujet, d'être traités en esclaves et d'être égorgés connue des bêtes. . . Quel parti peut donc prendre [ ce misérable i)euple ] ? 11 a tenté inutilement une inlinité de fois la voie des supplications c[ des remontrances... Faut-il trouver étrange qu'il prenne quelques précautions pour éviter d'être égorgé ? Veut-on qu'il attende que les Puissances étrangères se soi(Mit fait ouverture dans le royaume pour se jeter dans leurs bras et mettre lin par ce moyen à toutes les misères et à toutes les calamités qu'il soutire depuis si longtemps ? Certes il vaut bien mieux que ce pauvre peuple eu faisant connaître [par la plume de BroussonJ qu'il aime mieux mourir que de vivre plus longtemps dans une religion qu'il croit contraire à la Parole de Dieu, tàclie de porter la Cour à lui redonner la liberté de conscience, dont on l'a fait dépouiller, que d'attendre une occasion plus favorable {)our lui, mais plus funeste pour l'Etat.
Après avoir ainsi résumé dans une dernière phrase tout son dessein, Brousson suppliait l'intendant de faire quelques réflexions sur sa lettre, et de la communiquer incessamment à la Cour. Mais Bàville garda à Montpellier cette requête menaçante à côté du billet saisi sur Picq, qui en constituait un commentaire inespéré, fourni par l'auteur lui-même.