LA DRAGONNADE AUX CKVENXES
comluit 4.000 huguenots clans la cathédrale. I/évèque Séguier les harangue, et leur donne une absolution générale, après quoi ils se dispei'sent clans les Eglises des divers quartiers où une abjuration personnelle leur est imposée. Le soir, dans une maison particulière, devant Noailles, les ministres Cheiron et Paulhan abjurent entre les mains de l'évêque '.
Le lendemain, Noailles et Bàville ont poussé jus(|u'à Uzès. Saint-Closme les accompagne et tait là « la même manœuvre ». Le pasteur Thomas cède, et avec lui les principaux religionnaix'es. Noailles apprend à Uzès la soumission des huguenots d'Alais, où sept compagnies du régiment de Barbezières ont bien travaillé.
Bàville ne doutait pas en elTet que l'exemple de Nîmes n"empoi'tàt les Cévennes. Mais il s'attendait à y trouver de la dilliculté. La besogne au contraire marcha vite, et sans elfort. Anduze (7 oct.), Saint-Jean du Gard (le 8). Sauve, Saint-Hij)polyte, Ganges (le 11) abjurent dès que les soldats sont en vue. Le 10, le baron de Saint-Victor, de son domaine de la Camp (près de Barre?) en Cévennes. transmettait à sa fille, alors à Grenoble, les tristes nouvelles qu'il recevait, et l'informait que de tous les protestants notables de Nîmes et de Montpellier six seulement n'avaient point paru dans les Églises '. 11 savait que Noailles (que Bàville accompagnait, prenant de la sorte contact avec ses administrés), allait quitter Alais pour Anduze, Saint- Hippolyte, Le Yigan, Meyrueis et Florac. « Avant la fin de la semaine prochaine, écrivait le baron, vous pouvez compter que tout aura abjuré dans ce pays à la réserve de quelquesuns qui se retireront ». « Les choses, dit-il dans une lettre du même jour, se sont commencées et se continuent avec une rapidité telle qu'on n'a jamais vu d'exemple semblable. La foudre a passé dans la plus grande partie de la province et le tonnerre gronde dans ce voisinage, car en moins de huit jours tout ce pays se livrera à Satan. » Il disait vrai. Deux jours plus tard, les protestants de Barre des Cévennes se cathcdicisaient entre les mains du curé Metge, augmentant ainsi le nombre des malheureux dont le baron parlait à mots couverts à sa fille
I. >[énard, p. 'lèl. Horrcl, pp. 30()-3i3. Quelques détails sont eniurunlés aux Xoti's (lu notaire Borelly (Foyer Protestant du i" mai 1888), et à une lettre due sans doute à l'hoiniue d'atl'.iires du haron de Saint-Victor, Desgroulx, dit Carny, écrite de Nimes le :!i) septembre IGS.i. C. itWi.
:2. ('. l(i;i. Dossier de l'affau-e que le baron eut avec son liis. (l'tllisé en partie Bull. XLV, -21ti>.)
36 LES. PREDICAXTS PROTESTANTS
en lui disant qu « ils étaient morts » la semaine précédente'.
Xoailles mandait de Florac à Louvois (lo oct.) qu"il menait toujours avec lui ses dragons pour <■ faire ses missions ». et que le tiers du Gévaudan huguenot était déjà converti. Le 17. il était redescendu à Saint-Jean-du-Gard, achevant la besogne sur sa route-. Bàville. peu après, annonçait que les Cévennes étaient entièrement converties. « Il n y a point de paroisse qui n'ait été bien nettoyée ».
Ledit portant révocation de celui deXantes. préparé d'abord pour les premiers mois de 1686. put être signé plus rapidement encore que l'Eglise n'y avait compté (28 octobre). Louis XIV y déclarait que la fameuse charte d'Henri IV demeurait inutile, la meilleure et la plus grande partie de ses sujets de la R. P. R. ayant embrassé la catholique. On voit, pour la région du Bas- Languedoc et des Cévennes. la part de vérité que contenait cette sinistre fiction. Les Conversions générales ne sont point imputables à ledit révocatoire lui-même. Dans les Cévennes comme ailleurs, il put passer pour la dernière pelletée de terre qui tombait sur un cadavre. Son but réel, comme on l'a dit. fut. en sanctionnant les conversions accomplies, de parer à tout retour oflensif de la doctrine pi'otestante. La suppression des derniers temples '. l'interdiction de s'assembler pour faire aucun exercice de la R. P. R. étaient deux des conséquences principales qu'il emportait. Il semble cependant que la clause essentielle, qui domine les deux précédentes et qui les explique, soit celle qui imposa aux ministres opiniâtres, de sortir du royaume dans les quinze jours, sous peine des galères^. Le Tellier (le rédacteur du document/, le roi et ses conseillers, jugeant des choses avec leur mentalité catholique, crurent que le protestantisme, aboli en fait par les Conversions, périrait de mort naturelle et nécessaire, le jour où aucun de ses « prêtres « ne serait là pour entretenir au milieu des fidèles la foi et le culte traditionnels. C'était là, comme tout notre travail le montrera.
I. Le S' de Montigny. capitaine au régiment de Fimarcon. à Saint-André de Valborgne. fit consciencieusement piller le château de Gabriac. Il croyait dragonner M. de Saint-Victor. Mais le château était venu à celui-ci par sa femme, et les revenus en étaient alors réclamés par un tils du baron, devenu catholique à Grenoble, et qui porta plainte. G. 163.
i. Saint-Germain-de-Calberte se convertit le 15 octobre.
3. Les seuls édifices religieux protestants du xvii« siècle qui subsistent encore dans les Cévennes sont ceux de ^'ézenob^es. du Collet de Deze, et de Vialas.
t. E. Lavisse. Histoire de France, tome VII. II, p. 77 : i. Le bannissement des ministres fut le principal objet de la Révocations.
RKVOCATIOX UE L KDIT DE NANTES Oi
commettre un grossière erreur, et méconnaître absolument l'essence mtMue de la doctrine et de la discipline réformées.
L'édit promettait aux pasteurs qui se convertiraient une pension d'un tiers plus forte que les émoluments qu'ils avaient reçus jusqu'alors de leurs Eglises, mais il ne mentionnait point la mesure barbare par laquelle le roi défendit aux ministres qui voulaient sortir de France, d'emmener avec eux père, ni mère, ni parents, ni aucun enfant de plus de sept ans. Pris entre leur conscience et leur cœur, envisageant un exil plein d'inconnu, et aussi les liens qui les rattachaient à leurs troupeaux, un certain nombre de pasteurs plièrent sous la tempête et grossirent le nombre de leurs collègues apostats qui avaient cédé déjà devant les dragons. L'Eglise catholique put se glorifier de la conquête de 31) pasteurs et de 4 proposants du lîas-Languedoc et des Cévennes^ Cependant, du 24 octobre au 30 novembre, 84 ministres du Languedoc demandèrent à Montpellier leur passeport, et partirent presque tous pour Genève et la Suisse-. Ils allaient y retrouver quelques-uns des 20 autres qui les y avaient précédés en 1G83 et 1G84.
Bâville informa la Cour que les abjurations n'avaient été dictées aux religionnaires que par « une obéissance aveugle aux ordres du roi ». « Le roi le veut », tel était en elTet l'argument des soldats, et des missionnaires qui marchaient à leur tète. Assurément quelques notables, et aussi quelques pasteurs cédèrent à des considérations empruntées à la doctrine du droit absolu des souverains. Mais il ne paraît pas que la masse des Nouveaux Catholiques ou des Nouveaux Convertis (N. C.) comme on allait les appeler, ait obéi à des préoccupations de ce genre, l'opinion populaire au Languedoc ayant été jusque là au contraire que le roi ne savait rien de ce qui se tramait contre les huguenots '. Le texte authentique de l'édit de révocation, rapidement connu par des copies imprimées, affermit au contraire les protestants dans la conviction que les agents du prince avaient outrepassé ses ordres. La dernière clause permettait en efl'et « auxdits de la R. P. R. en attendant qu'il plaise à Dieu les
1. Voir la liste G. -27'.) (//«n. \\\II. 408). On appelait /)ro/)o.sfln/.s les étudiants en théologie qui. ayant achevé leurs études, n'avaient pas encore reçu limposition des mains.
2. La liste est G. -279. 9.") pasteurs demandèrent leur passeport, mais H d'entre eux abjurèrent immédiatement après. Louvois recommanda à Bâville de retirer à ces derniers le sauf conduit qui leur avait été délivré {.\d. Michel, p. 13:i).
3. In X. G. de Gignac, dès le 1-2 octobre, profère cependant des blasphèmes contre lui : « f.e roi. clame-t-il. ne sera pas vivant dans deux mois!»C. 163.
38 LES l'RÉDICANTS l'HOTESTANTS
éclairer comme les autres, de demeurer dans les villes et lieux du royaume, d'y continuer leur commerce, et d'y jouir de leurs biens sans pouvoir être troublés, à la condition de ne point faire d'exercice ». L'efïet produit par cet article parut désastreux à Bàville et à Noailles'. «Ils s'étaient convertis, dit l'intendant, dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une religion dans son royaume. Quand ils ont vu le contraire, le cliagrin les a pi'is de s'être si fort pressés" », et Noailles écrivit de son côté que la publication de l'édit avait extrêmement changé les dispositions des peuples. «Il est certain que la dernière clause. . . va faire un grand désordi*e, en arrêtant les conversions, ou en obligeant le roi de manquer à la parole qu'il vient de donner par l'édit le plus solennel qu'on pût faire '. » Tous deux, par un Mémoire du 24 octobre demandèrent des éclaircissements. « La clause qui défend de troubler les religionnaires doit-elle empêcher qu'on mette chez eux des troupes, qui est la chose du monde qui les trouble davantage ? »
Louvois ne fut pas embarrassé par la contradiction. Le 5 novembre, il répondit tout simplement : « Je ne doute pas que quelque logement un peu fort, chez le peu qui reste de noblesse ou du tiers état des religionnaires, ne les détrompe de l'erreur où ils sont touchant ledit (jue M. de Chàteauneuf vous a adressé, et S. M. désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui lui déplaît, et dont elle a défendu l'exercice dans son royaume ' ».
Le commandant militaire et Bàville tinrent donc l'article dangereux pour nul et non avenu. Le l*""" décembre, Noailles ordonnait de visiter jusqu'aux plus petits hameaux des Cévennes, et d'obliger ce qui restait de religionnaires à abjurer dans le moment, sous peine de recevoir garnison le lendemain. La force des dragons agit plus que l'autorité royale, et les réformés continuèrent à fléchir, non par obéissance, mais par peur. La seule raison de ces abjurations innondjrables, chez ceux qui prirent le temps de rédéchir, il faut la trouver dans le dernier argument que Gheiron, à bout de finesses et de controverses,
1. Et aussi par exemple à l'évèque de Grenoble. Voir Jhill. XI. III, 173. Voir encore Bull. XXII, 41.