‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 251 sur 284 · Bull. XXXVIII · texte numérisé non relu

Bull. XXXVIII

434 LES rUÉDICANTS PKOTESTANTS

province. Si vous avez des portraits [signalements] deces gens-là, ayez la bonté de me les envoyer » '.

Le langage des prédicants et leur attitude après le départ de Hue permettent d'alTirmer que sa mission avait ravivé leurs espérances. « Le roi, disaient-ils, était las de ces affaires, il accorderait la liberté de conscience. On verrait de grands massacres. Il fallait seulement persévérer : ceux qui verraient la délivrance seraient heureux '.

Il est vrai que depuis le mois de juillet ni Vivent, ni Brousson n'avaient reçu les subsides qui jusque là leur étaient parvenus régulièrement tous les deux mois par Genève ■'. Ils en étaient surpris ; la visite de Hue leur garantissait du moins qu'ils n'étaient pas abandonnés. Ils firent désormais quêter dans leurs assemblées, et demandèrent à ceux qui leur donnaient asile non plus d'aller leur acheter le nécessaire, mais de le leur fournir.

L'argent cependant était indispensable à Vivent, qui voulait de la poudre. Pour ce qui était de la petite quantité nécessaire aux prédicants dans leurs courses , quelques dragons du Vigan d'origine protestante, consentirent parfois à la leur livrer '. Mais il fallait constituer un approvisionnement sérieux. Vivent trouva d'heureuses complicités. II avait envoyé de la cerclière d'Olivet vers le Vigan, Martin de Rieumal, avec quatre pistoles destinées à un habitant de Pailherols (près du Vigan), Arnal, qui promettait les munitions demandées. Au mas de Pascalou, où il passa en revenant du moulin de Beaucours, Flavier, du Vigan, vint l'entretenir encore de l'affaire.

Du mas de Pascalou, après une pointe au sud, à Malignos (Monoblet) où il avait été appelé pour « faire la prière » auprès

"2. Fin de l'été (C. 191. Dépos. Baudoin).

li. Bi'ousson avoue dans sa dernière K('f[uêle au roi que Vivent avait refu « de Sa Majesté Britannique » des sommes qui montaient à huit mille livres. (Corbière, p. 312).

'i. Les déserteurs, comme Lag'arde, emi)ortaient à la l'ois leur poudre et leurs armes. A Lasalle, le eardeur Pierre Dalg-ues (dit " l)alj;ues Peroquel «) est accusé de l'aire métier de solliciter les draffcms à déserter. 11 se charj;e d'acheter leurs armes el leurs habits qu'il passe aux prédicants. t)n a vu entrer de nuit dans sa maison un homme suspect(c'est probablement Grevou) qui i)ortait un justaucorps de dragon « reteint en couleur obscure ».

A la cerclière d'Olivet Vivent demande à Jallaguiéresse dOlivet de lui prêter pour Lang-uedoc, le fusil, le sabre et la gibecière de son lils aîné, sorti du royaume, qui sont dans la maison, « cachés dans ime muraille avec des livres défendus ». La mère refuse, car elle a promis à son fils " de ne point les sortir qu'il ne revint ou qu'il fût mort » (il s'agit de Jacques Jallaguière, mari de Jacquette Viala). C. 172.

VIVENT liHRE AtTOlR DE LASALLE 435

dune femme gravement malade. Vivent remonta à la cerclière d'Olivet, près de Lasalle. Ces courses du prédicant que nous pouvons suivre presque jour par jour, grâce aux dépositions de Valdeyron, fournissent dans leur monotonie une saisissante image de sa vie errante et tourmentée. Dans la cerclière, Vivent, La Rouvicre et Valdeyron furent surpris par la pluie'. Puech, rentier (fermier) du mas des Combes (Saint-Bonnet), consentit à les recevoir un jour dans son « paillier ». Ils durent ensuite s'abriter dans une claie appartenant au père de la jeune fille dont La Jeunesse était « le galant ». Les jeunes filles des Combes leur apportaient à manger, préparaient chez elles la viande qu'on mandait pour eux de Lasalle, et venaient assister à leurs prières.

Le rentier du mas de Lascours, Pouget, chez qui La Bonté, échappé aux soldats du Vigan, venait d'arriver, descendit les chercher à la cerclière et les emmena chez lui (1" septembre). Il voulait que Vivent baptisât un enfant de son frère (du mas de Soulages) qu'on avait d'ailleurs l'intention de porter à l'église le lendemain parce que la nourrice était ancienne catholique. Vivent refusa net, et le blâma de ce vouloir faire baptiser un enfant deux fois » ".

Le mas de Lascours, au bord du plateau de Colognac, n'était pas éloigné de la maison de Falguerolles. au-dessous de laquelle La Jeunesse et Dauphiné avaient prêché quelques mois auparavant. Le S"^ de Falguerolles, averti par Pouget de la présence de Vivent dans la cerclière de Lascours, vint avec Claire de Falguerolles, sa sœur, le voir et dîner avec lui". La pluie s'étant remise à tomber, il lui ouvrit sa claie pour une huitaine de jours, ainsi qu'à ceux qui l'accompagnaient.

De Colognac, sur l'ordre de Vivent, La Bouvière et Valdeyron descendirent au Vigan, choisissant le jour de la foire (9 septembre) pour y passer plus facilement inaperçus. Ils avaient mission de s'aboucher avec un dragon, Pierre Liron (originaire comme Vivent de Valleraugue), que ce dernier savait disposé à déserter pour renforcer sa troupe lorsque l'heure serait

I. 11 semble qiio Ct-voiincs les ait quittés au moulin de Beaucours. •2. Reg. Cariai de Lasalle : i septcnilH-e (dimanche), baptême de François et Marie Pouget, nés le 31 aoùl.

3. Le S' de Fal^'ueroUes, envoyé au galères eu i6'M, est dit c. de Monoblet» cap en effet le leniloire de Monoblet s'étend Ires avant sur le plateau de Colognac, et comprend en parliculier le mas de Falguerolles.

43C LES PRIÎDICANTS rUOTESTAXÏS

venue. Un cabaretier aflidé amena Liron à La Rouvière, qui causa avec lui de munitions à amasser '.

Ce fut du jour même où La Rouvière était au Vigan, que Vivent data une lettre destinée à un habitant de Valleraugue, que celui-ci jugea bon de remettre entre les mains de Bâville, circonstance à laquelle nous devons de la posséder encore'.

Le S^'Thérond, dont un frère de Vivent, Pierre, avait épousé la sœur, n'était sans doute pas demeuré passif au cours des enquêtes provoquées par la mort du vicaire Vernède et les dénonciations de Gastelviel. La lettre de malédiction que Vivent lui adresse, ne nous informe pas des griefs précis que le prédicant nourrissait contre lui et contre son propre frère qu'il accuse de l'avoir voulu livrer. Il est probable que Thérond, pour se soustraire, lui, sa sœur, et avec elle la famille du prédicant, aux violences dont ils étaient constamment l'objet de la part de l'intendant, s'était enlîn résolu à rechercher le révolté, soit pour le remettre aux mains de la justice, soit simplement pour l'obliger à quitter le royaume.

A des reproches personnels, Vivent ajoute toutes ses rancœurs contre son bourg natal, où il n'a trouvé ni sympathie, ni aide efficace, et ses colères contre l'Eglise persécutrice. La violence de ces imprécations chargées de réminiscences bibliques, les plaintes de Vivent sur sa vie de misère, l'ardente piété dont sont imprégnées tout particulièrement les dernières phrases, font de ces trois pages un document inappréciable pour l'intelligence de cette àme de feu.

Brousson datait « des Gévennes » les lettres qu'il envoyait à I5à ville. Vivent a inscrit en tête de la sienne (après réflexion, semble-t-il), le nom de Turin : c'est de là qu'il attendait à toute heure le secours promis \

1. La Rouvière alla à Faillici'ols, où Aiiial lui prcscnla un (■clianlillou de la poudre qu'il se chargeait de lournir.

'2. La lettre, conservée dans le dossier Biousson (C. 191), n'est pas signée. Il n'est pas douteux d'après son écriture, et d'après les détails qu'elle contient sur la lamille de celui qui l'a écrite, qu'elle ne soit de François Vivent. On peut supposer qu'elle a servi, lors du pi-ocès Brousson, aux experts qui ont examiné récriture de la Lettre à Schomberg. Bâville qui mil sous leurs yeux trois lettres (le Brousson leur fournil sans doute aussi un spécimen de l'écriture de Vivent.

;{. La suscription de la lettre porte : (c A Monsieur

Monsieur Thérond à Valleraugue l)ar Nîmes à Suméne pour Valleraugue

à Valleraugue ».

On lit, au haut de la première page, et d'une auti'e écriture : « u" 15. Cette lettre est cscrite au S' Téron ».

LETTUE DE VIVENT A ÏHKROND 137

De Turin en Piémont, ce '.> sel('ml)re 1691.

Ennemi de Dieu et de toute justice, fils du dial^le, jusques à quand feras-tu tes efloits de renverser les vojes de Dieu qui sont droites ? Ne crains-tu pas d'être accablé par ses jugemens ? Langue venimeuse, tu seras arraciiée jusqu'à la racine ; étoile errante, nuée sans eau, l'obscurité éternelle t'est réservée'. Je t"ai représenté plusieurs fois tes crimes de la part de Dieu, surtout dans la lettre que j'écrivis à Antoine de la Cour le sixième de décembre dernier-, mais tu y persévères plus que jamais ; c'est ici la dernière que je t'écrirai. Je prédisais à ce malheureux ce qui lui est arrivé, ne pense pas que Dieu te traite si doucement, il y a aparence qu'il t'écrasera en sa colère ; les infamies que tu lis contre feu mon père avec tant d'injustice, les Impiétez et les blasphèmes que tu fais contre Dieu, les perfidies et les persécutions que tu exerces contre les serviteurs du Christ en sont des présages assurés. C'est pourquoy je t'assigne devant ce grand Eternel dans l'aimée. a(in que tu ayes à rendre coule devant lui de toutes les injustices, perfidies, extorsions, impiétés, blasphèmes, mensonges et persécutions. Mon malheureux frère' a voulu s'allier avec un exécrable, maudit de Dieu, et ainsi il c'est attiré sa mallédiction ; ce misérable, à ton exemple a fait ce qu'il a peu pour me faire périr, et Dieu permet par sa justice que ceux entre les mains desquels il m'a voulu livrer lui facent soufrir aujourd'hui mille paines. Le lieu de Valleraugue ou ses habitans qui m'ont poursuivi par coteaux et par campagnes est aussi accablé des jugemens de Dieu ; l'Espérou et le Voulton qui trahirent le S"" d'Algues de La Sales qui leur annonçait l'évangile l'année 1687, Dieu les en punit aujourd'huy *. Il est vraj- que l'on les accuse de mavoir reculi, mais Dieu est témoin comme depuis la révolte je n'ai pas été dans aucun de ses endroits ', à la réserve de l'année 1087 à Valleraugue quand les dragons de Mons"" de Saint-Michel y mi [m'y] conduisirent '"', n'y ayant pas même resté plus de trois heures de nuit afin de ne voir

1. l'^p. de Jiuk' V. 10-i;{ : « Coux-ci médiseul de loul ce qu'ils iiVutondonl poini cl se corrompent eu tout ce qu'ils eounoisseut naturellement comme des bêtes brutes. Malheui' sur eux... nuées sans eau, emportées des vents ça et là, arbres dont le l'ruil se pourrit, et sans fruit, deux lois morts et déracinez ; vagues impétueuses de la mer, écumans leurs vilenies, étoiles errantes, ausquelles est j'éservée l'obscurité tles ténèbres éteruelleaient » (voir II Pierre, cli. II).

2. Ant. de la Cour, S' de Moncan, mari de Jeanne Vivent. Le G dée. Vivent était près de Valleraugue, au pied de l'Aigoual. Cette lettre est perdue.

;i. Pierre Vivent, époux de Madeleine Thérond.

'►. Manoël d'Algues fut pris vers l'Espérou en mai 1687.

."». Il est constant au contraire que Vivent, durant l'hiver ItiOO-lti'JI, a été recueilli au Voulton et à rEsi)érou.

0. Il s'agit sans doute de l'époque (août 1687) où Vivent lut conduit en Espagne.

438 LES PKKDICANXS IMIOTESTANTS

pas la lumière du jour dans ce lieu abominable. Ce que Jésus-Chrisl prédit à ses fidèles au chapitre 20^ de sainct lue m'est bien arrivé au pied de la lettre : vous serez haïs de pères et de mères, de frères et de sœurs, de parens et de vos amis, ils vous persécuteront et vous poursuivront de lieu en lieu et vous serez haïs de tous à cauze de moi, possédez vos urnes par votre patience et ne les chraignez point, car un seul cheveu de votre tète ne sera point perdu. Je me puis aussi apliquer par la grâce de mon Dieu le bonheur que le Sauveur du monde prédit à ses fidèles au 5* de saint Math. : bienheureux son ceux qui son persécutez pour justice, car le Royaume des cieux est à Eux, vous serez bienheureux quand on vous aura injuriez ou persécutez et quand on prononcera quelque mauvaise parole contre vous en mentant pour l'amour de moi ou de mon Evangile; Esjouissez vous pour lors, et vous égayez car votre salaire est grand dans les cieux, car ainsi a-t-on persécuté les prophètes et les apôtres qui ont été devant vous. Où est l'homme dans le monde qui me persécute pour le mal que je lui ayc fait ? Y a-t-il aucune créature qui se puisse plaindre que je lui aye jamais fait aucun tord '. Et quoy, si je ne veux pas révolter des Etendarts de mon Sauveur, faut-il me faire la guerre et me maudire comme un scélérat. Ha malheureux, que l'on voit bien à votre Egard ce que le Sauveur du monde disoil aux pharisiens dans le 23® de Sainct Math. : malheur sur vous scribes et pharisiens hypocrites qui tournoyez la mer et la terre pour faire un pocélite [prosélyte] et quand il l'est devenu vous le faites fis [fils| de geene 1 Géhenne] au double plus que vous. Ses malheureux séducteurs, qui vous ont séduits vous rendent plus criminels devant Dieu qu'eux ; qui peut assez se représenter les abominations qui se commetent dans celte maudite Religion. Ceux qui la professent se disent chrétiens, et ils massacrent tous les jours ceux qui le sont véritablement de nom ou de fait : ils font bruUer et déchirer les saintes et divines Ecritures, condamnent aux galères, aux banissements, à des grosses amendes ceux qui se veulent assambler pour prier Dieu et pour chanter ses saintes louanges, et donnent des pensions et des charges lucratives à des nmrtriers, à des faussaires, à de faux témoins, à des injustes, à des blasphémateurs et aux hommes les plus dépravez et les plus abominables, el ils ont encore l'impudence de se dire chrétiens ? Jésus dit que les arbres se connoissent par leurs fruits, qu'un bon arbre ne peut pas faire du mauvais fruit ny un mauvais arbre faire du bon fruit ; à leur fruit dit-il vous les cognoitrez. La plupart des pasteurs de l'Eglise romaine sont injustes, faussaires, calomniateurs, médisans, traîtres, cruels, haïssant le bien, amateurs des voluptez plutôt que de Dieu, palhards, adultères, ivrongnes, gourmants, quereleux, vindicatifs, murtriers, larrons et ravisseurs ;

i. Vivent parle s;ins doute en se reportant avant IV'poque où il a exécuté ses ennemis.

l.ATTENTE DE LA DKLlVltA.NCE 439

c'est pour cesl efl'ecl que l'esprit de Dieu dit au 18^ de l'apocalypse que cette Eglise est devenue l'habitation des diables, le repaire de tout oiseau immonde et exécrable : aussi ses jugements sont parvenus jusqu'à Dieu et il a pris vengeance d'elle pour l'amour de ses saintz. Que ses malheureux oppresseurs nous appellent sorciers, insensé/ et diables, tant qu'il leur plaira ; les persécuteurs de Jésus- Christ en faisoit de mêmes ; ils ne sçauroit pourtant nous l'aire avoir honte de notre Sauveur ni de sa parole. Ses malheureux nous maudissent, mais Dieu nous bénit abondamment ; pendant le temps que se grand Sauveur nous a l'aii l'honneur de nous employer au salut de nos frères, nous nous sommes vus dans des terribles épreuves, mais le Seigneur nous a délivré de toutes ; à lui en soit rendue toute riionneur et toute la gloire, de maintenant et à jamais. Amen.

Que ceux qui nous ont tant persécuté en France me viennent chercher dans ce païs, et ils verront ce que nous leur ferons '.

Dès que La Rouvière fut revenu du Vigan, une assemblée fut convoquée près de Lascours à la Cam de Pomaret sous les châtaigniers, par Vivent. La Rouvière y lit fonction de lecteur, et Valdeyron se rappelait y avoir vu, avec quelques jeunes filles de Colognac. Marion Vestieu de Saint-Hippolyte. celle qui avait fait don à Daupbiné des pistolets de son frère, sorti du royaume.

Quelques jours après, Valdeyron, La Bonté et La Rouvière, débusqués de la cerclière de Pomaret par les aboiements d'un chien, se trouvent en face de deux jeunes gens armés. Ils marchent droit sur eux et leur demandent « s'ils sont honnêtes gens, s'ils ne sont pas là à la recherche des fugitifs ? » Ce ne sont heureusement que des chasseurs, mais les prédicants les menacent, s'ils parlent de leur renconti^e, « de venir dans moins de quatre jours les poignarder et mettre le feu dans leurs maisons ». Les deux jeunes hommes se retirent, vont rejoindre le fils du baillif de Bagars, qui chasse avec eux, et disparaissent. La place n'est plus sûre, Vivent et ses trois compagnons descendent à la cerclière d'Olivet.

Nous sommes à la fin du mois de septembre. Il est impossible de ne pas croire que les prédicants attendaient pour cette date un événement capital, que nous ne pouvons malheureusement pas préciser.

Brousson, en elfet, qui, le 9 septembre, le jour où Vivent écrivait à Thérond, avait prêché près d'Uzès', venait de remonter

Page 1