LES DÉNONCIATIONS D'ANNE BAUDOIN
(Novembre-Décembre 1691 )
Après l'assemblée du 29 octobre. Vivent se retira avec sa troupe dans une claie'. Le lendemain il descendit vers Anduze et s'arrêta au Mazelet (commune de Thoiras) chez Barafort, où le S"" de Montredon, qui chassait, le vint voir. De là il fut conduit au château de Rouville (au-dessus de Saint-Jean du Gard) par le valet des trois demoiselles de la maison, qui lui ofTi-aient l'hospitalité". La Bouvière, Valdeyron, Gavanon, Abraham Ducros (Chrétien) et La Bonté le suivirent. Ils trouvèrent également réfugiés à Bouville Laporte avec Gibert «son homme», et aussi Lapierre et sa troupe : Villeméjeanne, Etienne Bon (La Victoire) et La Bose (Julien, de Saint-Etienne Valfrancesquej.
Les douze hommes allèrent ensemble (le soir du 7 novembre) tenir une assemblée dans une caverne voisine, la « baume » de Bouville, après quoi Laporte et Lapierre s'éloignèrent. La grotte, très vaste, avait servi déjà de lieu de réunion pour les proches de Bringuier. Elle offrait à la troupe de Vivent, demeurée seule, une retraite dont celui-ci espérait pouvoir longtemps profiter. Il fallait prendre en effet ses quartiers d'hiver, et l'endroit paraissait propice. Vivent envoya Gavanon à Montpellier pour faire « accommoder » sa montre, mais en lui donnant ordre de la vendre s'il en trouvait vingt-sept écus : les prédicants aimaient mieux acheter leurs vivres que les devoir à la charité.
C'est à Bouville que Martin de Bieumal vint apporter à Vivent des lettres « du pays étranger y>, que Valdeyron savait être de Hue. Que proposait, ou que demandait le capitaine des Bar-
1. La Claie de la Pale, « sur Fossemale >>, proche de la métairie de La Farellc.
2. Madeleine ('28 ans), Lucrèce ("25 ans) et Marie (16 à 17 ans), filles de N. Henri de Salvaire, S> de Rouville. Elles avaient eu comme précepteur Pierre Faïsscs, le régent du Pompidou, qui parle d'elles dans ses Mémoires.
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bets ? nous ne le savons pas. Vivent d'ailleurs n'attendait plus de changement que pour le printemps. Mais il comptait sur la victoire. Il avait delà poudre et du plomb ; il était prévenu, au dire de Valdeyron, que 8,500 sabres faits en Savoie pour les Cévenols leur seraient distribués dès que l'armée de Scliomberg entrerait dans le royaume. Il faisait grand fond sur quatre dragons (nous en connaissons trois) qui, en attendant le jour où ils grossiraient sa troupe, lui communiquaient de précieux avis. Le meurtre de Daudé, dont s'était chargé Puechmary, devait produire à Valleraugue et au Yigan les mêmes heureux effets qui étaient résultés pour Lasalle de la mort de Bagars. Vivent répondit à Hue avec sérénité, et lui certifia qu'il tenait aux Gé venues « quatre cents hommes armés ».
Le samedi 10 novembre, un nouveau culte fut célébré dans la baume, en présence d'une cinquantaine de personnes venues de Saint-Jean ; Vivent prêcha sur les paroles du Christ : « Ceux qui me reniei'ont devant les hommes, je les renierai devant mon Père. Il apprit bientôt que la tempête grondait sur f Eglise de Lasalle.
Dauphiné avait encore tenu une assemblée le 2 novembre, à une portée de fusil du bourg, du côté du château d'Algues, Mais une réunion, convoquée aux Sognes le dimanche suivant (le 4), ne put avoir lieu. Dans la journée, le fils de Bagars, à qui le consul de 1690 (le S"" de Vignolles, son cousin) était venu demander des soldats de bourgeoisie pour un détachement, avait pu avertir Anne Baudoin ainsi que le tailleur Grail, et personne n'était sorti. Les soldats avaient fouillé à Cornélis, et Bagars, fort inquiet de n'avoir pas prévenu les habitants du château, eut besoin d'apprendre de son amie qu'aucun prédicant n'y était réfugié.
Brusquement, le 8 ou le î), les arrestations commencèrent. D'où était paitie la première dénonciation? Peut-être du curé Sarrazin. peut-être aussi d'un certain Benjamin Villeneuve, converti de 1683, à qui les protestants de Lasalle, quatre ans auparavant, avaient déjà fait payer son ardeur persécutrice en saccageant sa vigne.
La jeune Anne Baudoin fut parmi les premières prisonnières, et soit étourderie, soit peur, elle dit. le H et le 13 novembre, devant Daudé, au fort de Saint-IIippolyte, tout ce qu'elle savait des assemblées, des prédicants et de leurs complices. Les renseignements circonstanciés que fournissent ses aveux sont aujourd'hui pour nous d'un prix inestimable, mais
ils amenèrent dans le fort, pour plusieurs mois, une quarantaine d'hommes, de femmes, de jeunes filles, de Lasalle et des environs, et entraînèrent pour les prédicateurs et pour certains de leurs auditeurs des conséquences désastreuses.
Avant même de deviner de quelle gravité serait TafTaire, les prédicants, aux premiers mouvements de la compagnie de milices, s'éloignèrent rapidement de Lasalle. La" Jeunesse, avec son frère, s'alla d'abord cacher dans un creux de rocher au-dessous de Fossemale ' s'enquérant auprès de ceux qui les venaient voir, si Bagars était encore en liberté. Puis comme le nombre des arrestations grandissait, il partit avec Grevou, qui s'était caché à Soudorgues, pour Mandagoutet Saint-André de Magencoules, revint encore dans un bois de Colognac oii il avait dû laisser son frère malade, et tous trois enfin, montèrent vers Saint-André. Brousson. à ce qu'il seudjle, resta dans les environs de Saint-Félix de Pallières.
Quelques religionnaires particulièrement compromis se jetèrent dans les bois. Massot fils, Grail, Lafont, conduits par Martin de Rieumal. allèrent joindre Vivent à Rouville, décidés à partager désormais son existence aventureuse. A peine d'ailleurs y étaient-ils arrivés, qu'ils y subissaient la répercussion des enquêtes de Lasalle. Les consuls de Saint-Jean, avertis de la découverte de tant d'assemblées, se transportèrent dans tous les hameaux de la paroisse pour exhorter les habitants à ne donner aucune retraite ni aux fugitifs ni aux prédicants. Poussant même le zèle plus loin, ils proposèrent à la communauté de faire murer à chaux et à sable la baume de Rouville où les vagabonds pourraient se retirer'. Vivent et ses neuf compagnons, passèrent alors dans les bois de Saint-Félix où ils retrouvèrent Lapierre, Laporte et de nouveaux fugitifs'.
Les arrestations continuaient à Lasalle. Anne Bnurelle. l'amie de la Jeunesse, avait ajouté, le lo novembre, de nouveaux détails aux aveux d'Anne Baudoin. Daudé, effrayé du chiffre des
1. «Dans une baume au-dessous du chemin de Monoblet, plus bas que Vabres.»
2. «Parce que du côté de Rouville il y a une grande baume dans les bois qui peut contenir plus de neuf cents personnes et qu'il pourrait arriver que les vagabonds, ne trouvant point de retraite dans ladite paroisse se retireront dans ladite baume, où il y a une fontaine qui est fort commode... on donne charge au consul de faire fermer ladite baume à chaux et à sable et de faire faire le prix fait». Reg. délib., 16 nov. 1691. La baume est encore murée.
3. Anne Téronde, fille du rentier du mas de Rouville qui était en service à Saint-Félix chez Marchand [au Marchand] leur|)orlait des vivres, qu'ils jjayaienl d'ailleurs.