‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 70 sur 284 · PREMIÈRES EXÉCUTIONS LES PREMIERS PRÉDICANTS DU BAS-LANGUEDOC · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EXÉCUTIONS LES PREMIERS PRÉDICANTS DU BAS-LANGUEDOC

(Février-Avril 1686)

Bàville venait de décréter de prise de corps Vidal et La Fresquière (19 février), Manoël et Bringuier (i2I lévrier), quand il reçut des Basses-Cévennes la nouvelle d'un incident grave : des dragons lancés contre une assemblée avaient été accueillis à coups de fusil.

La nuit du 20 au 21 février, quinze fusiliers du régiment de La Fère en garnison à Lasalle, partis sur un avis du curé pour surprendre des protestants réunis vers Saint-Félix de Pallières, entendent chanter les Psaumes dans la direction de Durfort. Ils s'embusquent vers la ferme de l'AyroUe ', et attendent le retour des religionnaii^es. A quatre heures du matin, les premiers groupes apparaissent, trahis par la lumière de leurs lanternes. Une bande échappe d'abord aux soldats ; ils en heurtent une seconde, qui dans l'obscurité tire quatre ou cinq coups de feu. Deux di'agons et le lieutenant sont légèrement blessés. D'une troisième troupe enfin, le détachement saisit neuf personnes, dont Pouget, de Valestalières. deux autres hommes, une femme et cinq jeunes filles ". Les protestants, le fait paraît avéré, avaient tiré les premiers. L'intendant informé de la première enquête

1. Au-dessous de Taire de Jean Su.jol. Les prisonniers furent saisis entre le mas de l'Ayrolle et le temple (rasé) de Saint-Félix. Le temple actuel a été construit sur l'emplacement de l'ancien.

2. L'assemblée s'était tenue dans la jilaine du Rousset (aujourd'hui i)laine du Montaud), près d'une berçrerie appartenant à la D'" Salles, de Sauve, sous uii poirier, auquel des lampes avaient été suspendues. La berjjerie fut rasée et le poirier coupé. Aujourd'hui encore un cerisier, isolé sur un tas de décombres, semble marquer dans la petite plaine la place où furent chantés les Psaumes. L'assemblée avait duré de neuf heures du soir à quatre heures du matin « qu'on entendit sonner a l'horloue de Durfort ».

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du bailli de Lasalle Pierre de Bag^ars, (frère du pasteur Louis de Bagars, apostat, dont justement Saint-Félix de Pallières avait été la dernière paroisse), interrompit à Montpellier le procès des accusés de Gaderles et se transporta immédiatement à Lasalle accompagné de quatre conseillers du présidial de Nîmes, du commandant militaire La Trousse, de quatre compagnies de dragons (qui venaient s'ajouter aux deux qui logaientdéjà dans le bourg), de quelques archers de prévôt, et d'un bourreau.

Le 24 février, le même espion qui l'avait indirectement renseigné sur Vidal et L'Angély, l'avertissait à Lasalle quà l'assemblée de Saint-Félix, Vidal avait parlé devant « une grande quantité de monde qui avait 1200 fusils », et qu'un de ses auditeurs, François Teissier, de Durfort, dit le Viguier, avait déclaré « qu'il voulait désormais faire prêcher en plein midi » '. Quelques soldats furent aussitôt lancés sur Durfort pour arrêter Teissier, tandis que d'autres battaient les environs de Lasalle.

Trois prisonniers ramenés de Saint- Roman de Codières avouèrent à l'intendant que le même Vidal, dont la témérité allait croissant, avait célébré deux jours auparavant (la nuit du 23 au 24), dans la bergerie encore du prieur de Cézas, un culte qui avait duré toute la nuit. Monté sur une table « faite dans la porte de la bergerie (?) », il avait exhorté les assistants à prendre courage. Ceux-ci étaient venus à l'assemblée munis de leurs armes : fusils, épées, pistolets et baïonnettes, et le prédicant, loin de les en blâmer, leur avait recommandé «: de les mettre toutes vers la porte, pour se bien défendre contre les ennemis ». Quand l'ancien viguier de Durfort fut amené à Bàville par les dragons, l'intendant était bien résolu à faire un exemple éclatant.

Un des fils de Teissier, Isaac, ancien pasteur à Saint-Roman de Codières, avait dû quitter la France pour avoir prêché à Saint-Hippolyte dans le camp de lEternel. Le père pensait depuis quelques mois à se rapprocher de lui. Un billet d'abjuration à lui accordé, sans signature, par le vicaire de Boisset, lui

1. Jacques Nadal, de Lasalle, qui accompaguait alors ^'idal,rac()ula plus tard à Anl. Court {'26 juillet 1736) que Vidal avait prêché deux fois dans la uuit, et lui cita le texte des deux sermous, l'uu de menaces aux révoltés, l'autre de promesses aux fidèles (Esaïe, LXV, 11 ; et LV, 6). Le bruit courut (faux évidemment) que dans l'assemblée s'étaient trouvés «les trois frères Dumas, de Durfort ou des environs, tous trois apostats. >> Il s'agit des trois ministres de ce nom, Jean, pasteur de Durfort ; François, de Vczenobres, et Isaac, de Soustelle. l'ap. Court, 17, G, 417.

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avait permis d'obtenir de La Trousse l'autorisation de vendre ses biens, et d'aller avec ses trois enfants s'établir dans le pays de Gex. Il se serait trouvé là près d'isaac, devenu pasteur auxiliaire des paroisses bernoises de Saint-Cergues et d'Arzier. C'eût été le calme après tant d'angoisses'.

Ne nous étonnons pas si les premières réponses du viguier ne furent pas celles d'un héros. Saisi par les soldats dans sa maison de Fressac, le prisonnier perdit de sa première assurance devant les reproches de La Trousse et les duretés de l'intendant. 11 se déclara nouveau converti, convint de sa présence à l'assemblée, oii il était allé « par curiosité », donna quelques détails sur ce qu'il y avait vu, rendit à A'^idal le témoignage que celui-ci avait « prêché comme un bon ministre », mais nia le propos hardi qui lui était attribué. Enfin, comme il lui était remontré « qu'ayant été juge il n'aurait pas dfi autoriser de sa présence une assemblée avec port d'armes », il reconnut « qu'il avait tort d'y avoir été ».

Le 26 au matin, Bàville condamnait à la potence Teissier et Pierre Pouget ', aux galères perpétuelles Antoine Delon et Antoine Baux, en raison de l'assemblée de Saint-Félix; et aux galères également Jean Samson, dit Rouan, de Saint-Roman de Codières. en raison de celle que venait de tenir Vidal à Cézas. Les cinq hommes étaient déclarés « coupables d'avoir assisté à des assemblées illicites avec port d'armes »'. La formule était trouvée qui allait autoriser la répression violente ;

1. Teissier ('-tait porteur du certificat suivant : «Nous, !M« Jean Duranc, S" de Coussargue, prêtre et prieur de Durfort et Messire Ant. Duranc, S^'^ et baron de Vibrac... certifions à tous qu'il appartiendra, nous dit de Coussarg-ue, que le S' François Teissier, vifîuier de Durfort, s'est converti à la foi cat. apost. et rom. qui nous a exhibé un co)itrat d'arrentement qui lui a été passé par la dame de Montainaud de Frangins de sa terre de Vezanci au pays de Gé [Gex] en France ; et nous dit baron de Vibrac j'atteste que lad. dame de Frangins, ma belle-sœur, femme du S' de Balthezar a écrit diverses missives de faire bâter led. S' Teissier de venir en diligence avec sa famille pour venir tenir son aflerme qu'il lui passa de sad. terre de Vezanci, et que son absence lui était d'un notable intérêt... Ce qu'ayant fait, led. Teissier m'a dit que quelques affaires lui étaient survenues, qu'il voulait les ranger, et ce fait, il m'a promis et fait connaître qu'il était dans le dessein de partir pour aller tenir sad. ferme, et nous a prié de lui accorder le présent certificat. Fait au château de Vibrac, le 1" de l'an 168G. [Signé] Coussargue, prieur. Le baron de Vibrac ».

2. Pouget avait été trouvé porteur d'une épée. Bâville fut plus sévère pour lui que pour ses deux compagnons.

3. La veuve Dufour fut bannie du Languedoc pour toujours, ses biens confisqués. Les cinq jeunes tilles arrêtées avec elle furent bannies pour trois ans de la province.

EXKCUTION DE TEISSIER ii'.i

ces (f mal convertis » du Languedoc étaient maintenant convaincus d'avoir voulu émouvoir une sédition '.

A peine ïeissier, après le prononcé de sa sentence, était-il revenu dans sa prison", qu'il voulut mettre sa conscience en repos pour penser à la mort. Il manda le conseiller Gévaudan, et lui déclara simplement, comme le constate le procès-verbal, que a bien que dans tout son procès il ait dit avoir renoncé à la religion prétendue réformée, néanmoins il est vrai qu'il en fait encore profession ». Sa foi l'avait reconquis, elle le soutint désormais. Le missionnaire Aiguisier, auquel on le remit, essaya vainement, pendant qu'on entendait dresser le gibet sur la place de Lasalle, de le faire revenir à l'Eglise romaine. Teissier s'oubliant lui-même, aurait dit au prêtre, en voyant ses larmes et son zèle : « Monsieur, vous mourrez de notre religion ! ». Il marcha courageusement jusqu'au pied de la potence, cria pour libérer son âme : « Je meurs de la Religion ! », et au moment où le bourreau allait le jeter hors de l'échelle, dit à haute voix et très distinctement ces paroles du Psaume 31 qui devaient être désormais souvent répétées à l'heure du supplice :

Mon àme en tes mains je viens rendre Car tu m'as racheté O Dieu de vérité !

Pouget, exécuté après lui, mourut au contraire « dans de terribles transes, dans des horribles inquiétudes et dans des grandes souffrances ». On voulut voir dans son attitude lamentable un effet de sa fureur contre «: les prêtres » qui lui auraient traîtreusement promis la vie s'il consentait à se faire catholique. Le malheureux cependant dès son premier interrogatoire avait déclaré qu'il avait abjuré entre les mains du prieur de Monoblet. Mais on ne pouvait pas se contenter de mettre des morts si dissemblables sur le compte de la piété inégale des deux victimes ; il fallait ajouter à l'horreur qu'inspiraient de telles exécutions, exalter ceux qui mouraient saintement, excuser par des causes cachées et atroces l'angoisse de ceux qui finissaient désespérés.

Nous avons du jugemenfet de la mort de Teissier une relation écrite par le missionnaire Aiguisier lui-même, qui plus

1. Bull. LVIII, p. 366 {Recueil parisien de nouvelles à la main. Voir Hall. LVI, 180).

2. Une chambre basse de rancienue maison du réjyenl P. Durand, qui est la mairie d'aujourd'hui.

H'i, LES PREDICANTS PROTESTANTS

tard, travaillé par le souvenir de la mort édifiante du viguier, passa en Suisse et se fit protestant. Ecrite en 1689, trois ans après les événements, il est curieux de constater qu'elle recouvre déjà la figure de Teissier et les derniers instants de sa vie d'un voile d'admiration qui en cache certains détails. Le dialogue que l'accusé, dans les souvenirs d'Aiguisier. tient avec l'intendant, a été complètement inventé par l'ancien prêtre. Teissier y est placé en face de Bâville comme un irréductible champion de la liberté, affirmant qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. La réalité, que nous avons rapportée d'après les originaux, est plus humble. La fin des martyrs protestants, comme celle des premiers confesseurs de la loi chrétienne, a été de bonne heure embellie par ceux mômes qui en avaient été les témoins oculaires. Aussi faut-il s'estimer heureux quand des pièces authentiques permettent de contrôler exactement le récit édifiant qui en a été fait. S'il nous faut noter chez de nombreuses victimes des défaillances, en particulier le peu de sincérité de leurs réponses quand elles essaient de sauver leur vie, leur mémoire n'en soufïre pas autant que celle de leurs bourreaux, et la splendeur sereine des vrais héros ne ressort que mieux par le contraste*.

L'exécution de Teissier et de Pouget, la venue des troupes qui avaient accompagné Bàville et qui demeurèrent cantonnées à Lasalle ou dans les paroisses voisines, jetèrent l'épouvante dans une région que les enquêtes de Mandajors à Saint-Jean avaient à peine troublée', et provoquèrent la fuite de quelques réformés qui se sentaient compromis. De nouveaux fugitifs peuplèrent la campagne et les bois. L'intendant, pour un temps, n'allait rien avoir à redouter des environs de Gros, de Lasalle ou de Sainte-Croix de Gaderles. Mais les prédicants ne trem-

1. Le dossier de Teissier, de Pougret et de Samson dit Rouan, se trovive C. 166. La Relation d'Aiguisier a été publiée pai' J.-J. Faure. François Teissier, p. 16. La Relation du Bail. V, "214, est une retouche du récit d'Aif^uisier, pui)liée a Berlin eu 170-2 par le plus jeune des tils du martyr. On trouve aux Pap. Court 17, V. 187, une Lettre écrite à Monsieur [Isaac] Teissier, ministre, sur la mort de Monsieur Teissier son Père, exécuté en Cévennes pour la Profession de la R. R. et réponse. (Imprimé). La lettre est datée de Lasalle, le mardi gras "26 février 1686. Voir aussi le récit de P. Faïsses, Bull. XXVII, 455 ; Bail. XLVII, 570, et Jurieu, Let. Past. 1, 16, SI. Les pasteurs des Basses-Cévennes réfugiés en Suisse adressèrent le li mars à Isaac Teissier une lettre de condoléances où se trouvent en particulier les signatures des ministres de Quissac, Sauve, Gros, Thoiras et Anduze (J.-J. Faure, p. 49).

2. Le soir du 14 février, Mandajors étant déjà à Saint-Jean, une assemblée s'était tenue vers Arbousses, à laquelle Lambert avait refusé d'aller. Vivent y avait prêché (Dossier Manoél, C. 166).

ARRESTATION d'aRNATJD 115

blèrent pas devant la mort de Teissier. Bàville avait tort de penser que des pendaisons arrêteraient un mouvement religieux dont il ne soupçonnait pas encore la profondeur,

Yidal se contenta daller plus loin dans la montagne. Il s'achemina vers l'Aigoual, suivi de son père, de son oncle, d'Arnaud de Gros et de Jean Roques. Il alla demander l'hospitalité au S'" Mourgues, de Recoules (Saint-Marcel de Fonfoulhouse), dont la femme était sa parente. Le 29 février il célébra un culte en plein jour sur la montagne de l'Espinas, au-dessus de Tourgueille, près de la métairie de Fovie. Un détachement de dragons, averti par un habitant de Saint- André de Valborgne, arriva de Yalleraugue sur le soir et appréhenda quelques Cévenols qu'il rencontra sur les sentiers. Au lieu de continuer vers le Pont de Montvert, où il avait eu l'intention d'aller, Yidal revint alors vers Colognac. Le 3 mars, M. Duguâ, commandant des troupes en Ce venues, était informé à son château de l'Hora (Saint-Martin de Corconac) d'une nouvelle assemblée que le prédicant tenait le jour même au Liron, sans doute vers le Col de l'Asclier'.

Le soir du 5, près du Col des Fosses, qui sépare le sommet du Liron de celui de Coulègne, un détachement de Lasalle qui cherchait des fugitifs, faillit se saisir de lui". Grâce à son pistolet qui intimida un instant les soldats, il put s'enfuir, mais son compagnon Arnaud, demeura aux mains des dragons. Arnaud n'avait eu le temps ni de tirer son épée ni d'user de sa serpe, et il montra sa poire à poudre, inutile, en disant « qu'il avait du malheur d'être trouvé sans armes, n'ayant jamais été sans en porter w. Trois jours plus tard, Yidal était encore à Saint- Roman de Codières (au mas des Bruguières), racontant l'aventure au S"" de Cézas, et lui prédisant qu'Arnaud serait pendu'.

1. Un habitant de l'Asclier, Carbonuel, fut impliqué dans les poursuites. Il ne reste des informations auxquelles donnèrent lieu ces deux assemblées (que Jurieu a connues : Let. Past., I, 82), qu'une pièce isolée. C. 166.

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