CHAPITRE II
L'examen du théâtre féministe est venu aboutir aux relations entre maîtres et serviteurs. Pour entrer plus au vif de la question sociale, il faudrait peutêtre étudier maintenant les rapports entre ouvriers etj)atrons.
Toutefois, s'il est vrai que le sort des travailleurs a besoin de réformes profondes, un autre sujet plus urgent, plus douloureux, surgit d'abord aux yeux des sociologues : c'est la situation des misérables. Problème de la misère, angoissant et humainement insoluble !
Serait-ce l'impossibilité de lui découvrir une solution qui en éloigne les tribuns de la scène? 11 est positif, en effet, que j'ai vu peu de pièces où l'on eût osé l'aborder de front; et je n'en ai trouvé aucune, où fut indiqué le grand et l'éternel remède. Voici, en effet, deux drames : un très court, La Cage, composé
LA MISÈRE ET LA CUAP.ITlî 111
par un ccrivain tristement fameux, M. Lucien Descaves ; l'autre, fort long, Les^^ Bienfaiteur s ^ dont l'auteur est M. Biieux ; tous deux étudient le^^jnoyens de supprimer ou de soulager la misère ; le premier n'âBoïïtTtqu'à une solution utopiste et mauvaise, le second n'aboutit à rien.
La Cage est une pièce anarchiste, ou socialiste, ou nihiliste, en tout cas révolutionnaire. En voici le sujet : Le ménage Havenne, après avoir connu l'aisance, après avoir ensuite éprouvé la gêne, est tombé dans le dernier dénùment. Aucun des deux époux, aucun des deux enfants, Madeleine et Albert, n'ont depuis quelque temps déniché cet oiseau rare, un travail. On se résout donc au suicide en famille et l'on allume le réchaud mortel. Le père et la mère, ayant absorbé un poison secret pour aider l'asphyxie, partent les premiers. Alors, tout de suite, Albert se relève ; anxieux, il demande à sa sœur ; « N'y avait-il pas autre chose à faire? s> Et, sans attendre la réponse, il s'efforce de démontrer qu'ils ont tous les deux une tà-he à remplir. Madeleine hésite et ne veut pas, d'abord, être persuadée ; mais, quand elle est bien sûre que ses parents sont morts, elle se sent tout à coup irrésistiblement convaincue par les raisons de son frère. Et la voilà qui se dresse à son tour ; la fenêtre, ouverte, emplit soudain, d'air pur et vivifiant, la chambre empoisonnée et les oiseaux s'envolent. Albert et Madeleine iront désormais prêcher à tous les malheureux la révolution «ociaie et l'anarchie, lalégiLimilc du vol etlacrini : la richesse; ils feront [)lus, ils iront expli-
qutji, ,1, ux qui sont las de vivre et qui ne veulent plus se jeter à do nouveaux combats, comment du
suicide mémo on peut faire encore une arme suprême ; ils leur apprendront à ensanglanter de leur mortel désespoir tous les parvis des riches, à couvrir d'un tapis de corps amoncelés tous les lieux de plaisir de l'opulence ; "après la terreur rouge, ils inventeront la terreur livide. Cependant, pour cette effroyable partie de leur sermon révolutionnaire, ils paraissent surtout préoccupés de ne pas prêcher d'exemple : ils passeront les derniers.
L'idée de ce drame est claire autant que simple. Une misère existe parmi nous, immense, impitoyable, et, sur ce point, l'on ne peut contester ni la vérité du tableau qu'a entrepris M. Lucien Descaves, ni même la vigueur et le talent qu'il a déployés dans son exécution. Mais à cette misère, il n'est que deux remèdes : ou le suicide, à l'usage des fourbus et des désespérés, ou la révolution sociale et l'anarchie, pour les courageux et les robustes. Telle est la moralité de la pièce.
Ainsi, l'auteur de la Cage n'admet pas que l'organisation sociale actuelle ait quelque moyen de soulager la misère, encore moins de la supprimer. Il n'a pas absolument tort : il est bien certain que la société, telle qu'elle se présente aujourd'hui, reste impuissante et stupéfaite à la vue de ces suicides collectifs qui se sont multipliés de nos jours et devant ces sinistres explosions de désespoir, plus funestes, je crois, pour la bourgeoisie régnante et plus révélatrices de l'état social en désordre et de la misère en épidémie, que les explosions de dynamite elles-mêmes. Mais oîi M. Descaves est absolument dans le faux, c'est quand il prétend qu'on ne peut apporter de remède aux abus qui déforment la société, sans bouleverser tout
l'édifice, au milieu d'une lutte épouvantable à coups de cadavres; c'est surtout quand il nie l'efficacité de la prière, et quand il raille, avec lourdeur et mauvaise foi, la charité catholique. II y a, dans sa pièce, un très court incident, mais qu'on doit signaler; car il fait éclater tout ensemble, et le parli-pris de l'auteur contre la religion et son ignorance absolue de la religion. La propriétaire, une dame Ledru, dont les poursuites sans pitié détruisent le suprême espoir de la famille Havenne, a déclaré qu'on reconnaîtrait, après sa mort, combien elle avait du cœur, car toute sa fortune est léguée, dit-elle, à l'Assistance publique. Et quelqu'un d'ajouter, gouaillant : a Pour une [lersonne pieuse comme madame Ledru, la bienfaisance qui n'aurait pas cet air officiel, qui ne serait pas soumise à des formalités, demeurerait ignorée du bon Dieu. » La raillerie est encore plus absurde (|ue méchante ; il est si clair, en etfet, que ce ne sont pas les cœurs pieux, que ce sont les incroyants qui sentent le besoin de faire notarier leur bienfaisance 1 Mais, contre l'Eglise, on n'y regarde pas de si près ; s'il fallait s'astreindre à mettre un peu de sens commun dans les calomnies anticléricales, on n'en finirait plus.
La Cage est donc une œuvre essentiellement mauvaise ; elle est moins de nature à guérir la plaie du désespoir qu'à Touvrir chez tous les abattus dont l'espérance a subi les premiers ébranlements de la misère et à l'envenimer chez tous les malheureux que son poison redoutable et mortel a déjà pénétrés. Supposons, en efi'ct, qu'Albert et .Madeleine aient réussi j ou plutôt, élargissons le cadre; admettons un instant que l'anarchie soit arrivée au but qu'elle vise, ou du
moins, qu'elle affiche. Elle a donc supprimé la misère ; elle a distribué de l'aisance à tous les hommes libres dans l'égalité, soit. Mais comment ne voit-on pas qu'au bout de son œuvre achevée, le spectre affreux du désespoir renaîtra soudain, se relèvera tout à coup, étendant de ses bras décharnés son livide manteau, plus effrayant, plus implacable que jamais ? Car alors, on s'apercevra de ce résultat imprévu, foudroyant : l'anarchie avait promis le bonheur par la suppression de la misère ; on s'était rué, derrière elle, à sa conquête ; on avait cru le toucher, le saisir, et l'on découvre maintenant que l'aisance, elle aussi, est gangrenée par la douleur; on voit que la maladie, que les passions, que les chagrins, que la mort enfin se dressent toujours, infranchissables barrières, entre le bonheur et l'humanité.
Le bonheur, il sert tout à la fois desourceàlagrande erreur des utopistes malfaisants, qui prétendent fonder son règne absolu sur la terre, et de base au grand argument des chrétiens, qui démontrent que seule, une autre vie peut, pleinement, le réaliser. Des deux côtés, l'on s'appuie sur ce fait patent, universel : la soij^ inextinguible de bx)nheur qui dévore l'humanité. Mais tandis que les uns, constatant l'indéniable impossibilité d'étancher cette soif ici-bas, en font découler logiquement l'existence du paradis, les autres, refusant de voir cette impossibilité qui leur crève les yeux, entraînent le monde à la poursuite affolée de l'irréalisable et le feraient aboutir, s'ils réussissaient un jour, au désespoir des déceptions accumulées.
Sans doute, il n'est pas d'un esprit chrétien de demeurer inerte et sans émoi devant la misère accablée, ni de lui dire uniquement : « Réjouissez-vous de
peiner sur la terre ! » Au contraire, un ctirétien ne doit pas se donner de relâche, avant d'avoir épuisé son intelligence et tout son vouloir à relever la misérable condition des affamés, des sans-logis, des malvêtus. Car l'homme qui travaille acquiert un droit moral à ce bien-être, au moins relatif, au-dessous duquel le désespoir éclùt pour déposer, au fond des cœurs sans énergie, le germe des forfaits. Mais si l'on doit s'efforcer de réaliser sur terre une société qui pourra distribuer plus largement ce bien-être, ii est impossible, il est absurde, il est périlleux de bâtir unfPsociété qui ne voudrait pas compter avec ITnéluctable loi de la souffrance. ^ "" "
Et c'est pourquoi les socialistes et les abnarchistes
sont fous, qui vilipendent la charité et qui la voudraient abolir. Oui, par la justice, avec le temps, l'on pourra réaliser des modilicalions immenses et même accomplir de véritables révolutions pacifiques. Mais, dans une humanité doat la source est gâtée par la faute originelle et dont la destinée terrestre est liée â la souffrance, il restera toujours un champ presque sans limites à la charitéT
Aussi J'aurais voulu entendre un auteur dramatique, abordant la miestion do la charité, l'opposera la doctrine révolutioiniairo et en exulter la vertu divine. Mais c'est M. Brieiix (jui, dans les Bienfaitf\irs, a traité ce sujet et M. Brieux, obéissant à son instinct satirique et amer, ajj^<iy[, de chanter les grandeurs et les bienfaits de la charité, en a surtout critiqué les déformations.
Voici le résumé de sa pièce. On verra qu'elle contient, comme la Petite Amie, deux thèses.
M. Brieux nous introduit dans « l%.,makpn des fous. » C'est ainsi qu'on a baptisé la demeure occupée par l^ingénieur Landrecy et sa femme Pauline ; et pourquoi ce surnom? Parce que les deux époux, nous raconte un de leurs amis, sont tous deux à l'envi « des exaltés de la charité^ » Or, Pauline a un frère vagabond, Valentin Salviat, depuis longtemps parti, qui roule à travers le monde on ne sait plus en quel continent, mais qu'on s'attend à voir survenir, un jour ou l'autre, hâve et dépenaillé, demandant un gîte et un morceau de pain. Valentin Salviat se présente^ en effet, mais sous un aspect très différent. Il a découvert une mine d'or au Transvaal ; et, sa fortune faite, — une fortune de cent millions ! — il s'en revient au pays, portant gaillardement ses richesses et tout joyeux d'en laisser une part entre les mains de sa sœur, stupéfaite et ravie. La sœur n'est point si ravie, cependant, pas plus que le beau-frère ; ils n'acceptent, ni l'un ni l'autre, un si royal cadeau. Landrecy veut bien seulement recevoir, en prêt, quelques menues parcelles de ce trésor fabuleux, qu'il fera fructifier, dans une usine organisée selon son idéal. Car, ingénieur, il a vu les ouvriers souffrir; et, charitable, épris de justice, il veut les soulager. Il a, pour y parvenir, un plan très beau, très complet, qu'il développe, en termes chaleureux, à Salviat tout à fait sceptique. De son côté, Pauline consent à servir d'intermédiaire entre la bourse de son frère et la poche des miséreux ; son rêve, à elle, est de pratiquer, sans limite et sans frein, une inépuisable charité. Valentin Salviat lui en fournit les
moyens; mais, sur ce point encore, il doute beaucoup des résultats; toutefois, il ne lui déplaît pas de tenter l'expérience. Ainsi, ia comédie des Bienfaiteurs est donc une expérience, ou deux expériences, plutôt, menées de front. Landrecy appliquera, dans la réalité, ses idées jusque-là platoniques sur les rapports entre ouvriers et patrons ; Pauline essaiera de soulager," avec beaucoup d'argent, toutes les misères. Quant à Valentin Salviat, il sera juge et viendra, au dénouement, tirer la conclusion. La pièce, ainsi montée, marche et se déroule à travers maintes péripéties. On voit la femme et le mari, chacun de son côté, se mettre à l'œuvre et poursuivre son but. On les voit échouer, tous les deux, à peu près complètement ; et Valentin Salviat, comme c'était prévu, nous sert, à la fin du quatrième acte, une petite morale assez vague d'ailleurs et peu réconfortante...
Je reviendrai plus tard à l'ingénieur et à son usine. Il s'agit maintenant de la charité.
C'est surtout suj[^es œuvres de charité que M. Biieux a prétendu mordre, il a voulu, toutefois, jeter au passage un coup «lo dont, d'ailleurs vigoureux et pénétrant, su^r la Lienraisance ofiicit-llc et administrative. Au début de la conicdie, Valentin feahiatnous parle ainsi des années do misère où il a vécu si longtemps : « J'ai traîné sur les bancs des bureaux de l'Assistance publique, j'ai fait de longues stations dans les couloirs des mairies et dans les dispensaires ; j'ai été victime do l'insolence et des brutalités des employés ({uï sont, eux, les véritables 1 bénéficiaires du budget de la charité... Ça, la charité ! AlïTlion ! c'est à mourir de rire! Quand, après une longue enquête, après mille soupçons injuriou.\^ mille
tatillonnes exigences, on se. i^ésput à^vous donuerjin secours, comment le donne-t-on? Tu ne le sais pas?... C'estX envier le sort du chien qui reçoit un osl» Voifale procédé ; M. Brieux nous en montre, un peu plus loin, la mise en pratique. Un certain Escaudain, ancien administrateur du bureau de bienfaisance, une manière d'imbécile, insolent et vaniteux, plein de luimême à en éclater, prétend faire v.GJr, à Pauline, trompée par de faux malheureux, comment ûiL .doit recevojrjes pauvres. Il a du flair, lui ; il ne se laisse point duper par les filous ; il ne fait pas, lui, de la charité sentimentale; il examine, il raisonne, il a du sens pratique, il y met du sang-froid... En un mot, voici comme il reçoit ou plutôt comme il expédie les pauvres gens. Faux bonhomme, ironique et dur, à l'abri derrière un grand bureau très administratif, — « ça préserve des contacts et ça leur impose le respect » — il les interroge et les renvoie, en leur dé* montrant qu'ils n'ont rien à recevoir, en moins de troisjniiiutes. C'est proprement et vivement enlevé.
Mais, dans la comédie ce n'est qu'un épisode. Allons au fond, à la thèse, aux œuvres de charité. Toutefois, cette expression « les œuvres de charité, » me semble encore trop générale. M. Brieux a restreint davantage, et même à l'excès, lechamp de son observation; il ne s'en prend, au vrai, qu'aux dames de charité.
Pauvres dames de charité, M, Brieux ne les ménage point ! Je n'oubfie pas qu il nous montre en Pauline une femme excellente, au cœur tout pétri de réelle bonté, débordant d'intentions généreuses et de bienfaisants projets. Je n'oublie pas qu'une autre dame, — on nous le fait savoir, au passage, en Jeux mots, —
a porté des secours aux indigents pendant une épidémie de choléra. Mais, — c'est le défaut de M. Brieux, — cet acte d'héroïsme, il se borne à le raconter, tandis que le revers de la médaille, il l'étalé à nos yeux pendant plusieurs scènes; aussi le revers seul reste-il gravé dans le souvenir. Quant à Pauline, elle apparaît comme une exception : ce sont les autres qui forment la règle. Or, les autres ne sont qu^.'igsupjortables perruches. Oh! je ne crois pas qu'elles aient mauvais coDur; mais ce cœur est partagé, à peu près également, enlçejjsjnalheureux à secourir, les toilettes à conimandÊ£etJes .fêtes ù, prévoir, — ces trois amusements principaux de leur existence frivole. T.'anmône, à leurs yeux, p'est g[i]Jin sjDOrt à la mode. D'ailleurs, nous assistons à leur travail : une assemblée de charité, — « c'est bien commode pour se retrouver, n'est-ce pas?» — les réunit devant nous. On y bavarde, à tort et à travers, de maints sujets intéressants: « Elle a un joli chapeau, madame Destourmel. — Oui... J'en ai vu un, rue des Carmes, à la devanture de ces demoiselles Valois, qui était un amour... — Vous avez vu la robe de madame Durand?... — Oh! j'ai faillilui éclater de rire au nez... » On ^£arlê Baème^ Cûliu, de la ckai-iié, un incident très pénible ayant attiré l'attention des perruches sur cette qugstion un peu secondaire. On apprend, en effet, tout à coup, qu'une pauvre mère, au dernier degré du dénûmenl, s'est suicidée avec ses trois petits. Or, ce qui rend surtout la chose épouvantable, c'est qu'une des {)erruches avait reçu, quelques jours auparavant, une lettre de la malheureuse, implorant un secours et se terminant par ces mots : « Si Dieu nous abandonne, nous chercherons un refuge dans la
mort... » La pauvre dame en est sincèrement affligée : « Ça arrive donc ces choses-là ! » Mais les autres, et notamment cet honnête Escaudain, conseiller de la réunion, les autres, après quelques pleurs versés, se monlrentémues d'un souci difl'érent. « Et si^on apprend qu'elle nous a écrit, nous serons propres !... » Ce cri du cœur éclate, après un court silence, et rencontre un écho général. Avant tout, il faut étouffer l'affaire, il faut anéantir la lettre accusatrice; on la jette au feu, elle se consume, on respire; et, lorsque la coupable revient, les yeux rougis mais épongés, on l'encourage à ne plus penser à cet affreux malheur, à « ne pas se frapper comme ça », puisque « la lettre est brûlée » et que « tout le monde a pris l'engagement de n'en souffler mot ». Ce premier souci apaisé, une dame, un peu moins frivole ou moins égoïste, en témoigne un second, plus généreux : puisque les œuvres déjà fondées n'ont pas empêché de mourir cette pauvre femme, il importe évidemment d'en créer une autre. Idée aussitôt accueillie, avec enthousiasme, à l'unanimité. Et l'on décide immédiatement que pour lancer l'œuvre nouvelle... on organisera un grand bal de charité : « Moi, j'ai une robe de faille que je n'ai pas encore mise... — Moi, je vais aller tout de suite chez ma couturière... — Pas trop décolletée... — ... Jaune faille... — ... Et un gros nœud mauve sur l'épaule gauche, avec une aigrette dans les cheveux, toute simple», expose, entre deux soupirs, la bonne dame à qui la suicidée avait écrit et qui achève ainsi de se consoler. Sur ce, l'on est prévenu qu'une des enfants, une fillette, a pu être rappelée à la vie. Nouvelle affaire, il s'agit de l'adopter. Chaque dame affiche aussitôt la prétention d'enlever l'orpheline et détaille
les droits supérieurs de l'œuvre qu'elle dirige. « Songez donc, quelle superbe réclame pour l'œuvre qui aura la petite! » Et l'on se dispute, et l'on se querelle... et le rideau baisse, au moment psychologique oij toutes ces bouches, généralement élégantes et jolies, allaient s'ouvrir pour expectorer des injures. Tel est le portrait des dames de charité, d'après M. Brieux : il a du vrai et il est faux. M. Brieux, sans doute, a exécuté un tableau réel, exact;^iln a pas inventé. Peut-être a-t-il un peu forcé la note et un peu chargé le modèle ; il n'en est pas moins certain que le modèle existe. Oui, pour certaines gens, la charité n'est qu'une mode, un sport, un prétexte à réunions, à haïs, à toilettes, à bavardages, et, par conséquent, à médisances. Beaucoup et trop de dames n'y apportent pas une bonté vraie, sans égoïsme et sans prétention. Mais si le tableau est juste en ceci qu'il représente, avec force et relief, une chose vécue, il est mauvais, par sa prétention de portraiclurer, non pas quelques individus, mais une catégorie. L^ dame de charité, vraiment charitable, existe, elle aussi, et certes pas à l'état d'exception. Qui n'en connaît quelques-unes, au moins, de ces femmes généreuses et intelligentes, à la fois poussées par le cœur et dirigées par la raison, qui se dévouent, sans arrièrepensée, sans arrière-but, au soin des malheureux ; que les logis puants, suintants et délabrés connaissent beaucoup mieux que les salons de bals; qui, loin de rêver et de guetter la réclame, ont pour premier souci de cacher leurs aumônes Ah! sans
doute, en prenant pour modèles ces humbles héroïnes de la charité, M. Bri(,'ux n'aurait pu dépenser sa verve si mordante cl son esprit à la fois si péaé-
trant, si railleur et si fin. Mais quel tableau réconfortant— et tout aussi réel — il eût mis sous les yeux du public I
II n'est pas besoin, n'est-ce pas, d'ajouter que, sur la charité caquetante, égoïste et réclamièrc de ces dames, il ne pousse aucun fruit, — si ce n'est un suicide. Mais enfin, nous avons vu qu'une dame, au moins, Pauline Landrecy, se montrait généreuse, animée de bonnes intentions, de droite volonté. M. Brieux consent-il à lui accorder quelques résultats ? Des résultats? Ecoutez ! Un ouvrier paresseux, mais pas trop méchant, vole un casier judiciaire alourdi de grosses condamnations, pour obtenir des secours, à titre de « régénéré ». Une travailleuse sage et pauvre abandonne son aiguille, afin d'être soutenue par les œuvres, qui ne pouvaient rien pour elle, tant qu'elle essayait de gagner sa vie. lige femme honnête, angoissée par la maladie de son gosse, en est réduite à envier le sort d'une fillemère, qui reçoit, en cette qualité, d'importants subsides, etc., etc.
Mais quelle est donc enfin la pensée de M. Brieux? Veut-il que les spectateurs de sa comédie, dégoûtés et lassés, emportent l'opinion que la charité est une duperie, un remède impuissant, ne faisant du bien qu'aux faux malheureux? Car, c'est là l'impression qui se dégage, invinciblement, de la comédie des Bienfaiteurs. Non ! M. Brieux glisse à la fin une autre conclusion, qui, à vrai dire, a beaucoup de chances de passer inaperçue : « Il faut, moralisé Salviat à l'extrême bout du dénouement, faire la charité avec discerneme^it, sinon elle est. malfaisante ; il faut la faire avec amour j sinon elle est inef-
LA MISÈRE ET L.A. CnARITÉ 123
ficace. y> Voilà qui est bien ; mais tout le long de la comédie, le même Salviat sest acharn '^ à nous dire et M. Brieux a pris soin de nous montrer que ce discernement, qu'il nous conseille, est chose à peu près impossible. « Entre ceux qui possèdent et ceux qui méritent d'être secourus, nous a-t-il expliqué, répété, prouvé, il y a un mur, un mur énorme et que rien ne peut renverser, » Et bien ! alors?... Et ce n'est pas tout. Après la scène où l'administratiC Escaudain expédie si proprement les quémandeurs, Valentin Salviat, exaspéré, écœuré, s'écrie ; « Eh bien ! tu sais, Pauline, laisse-toi voler, laisse-toi voler mille fois par de iaux pauvres plutôt que de t'exposer à faire* subir de pareilles humiliations à un seul vrai malheureux, » Celte explosion part du cœur : elle exprime un sentiment généreux et vrai. Mais, à suivre ce bon conseil, on tourne exactement le dos à ce fameux discernement, sans lequel la charité, d'après M. Brieux lui-même, est toujours malfaisante!
La conclusion des Dienfaileurs est donc vague, incertaine et surtout décourageante. Et pourquoi? Parce que M. Brieux a passé, sans la voir ou en refusant de la regarder, auprès de la charité vraie, de la charité catholique. Au début de la comédie, Salviat, racontant sa pauvreté : « J'ai connu la charité des religions, dit-il, celle qui choisit, celle qui eût fait un tartufe (If \'(illaire lui-même. » Et c'est tout; dans quatre actes entiers consacrés à la bienfaisance, il n'y a, pour Dieu, que ce seul petit mot, si profondément injuste. Et pourtant tout le reste, en nous montrant l'impuissance et les défauts d'une bonté qui n'est point soutenue par la foi, aurait eu pour conclusion si naturelle et presque si forcée,
l'apologie de cette unique charité, qui seule, embrasée au foyer du véritable amour , connaît le remède caché qui soulage les cœurs 1 « La grande et sainte charité est le privilège incommunicable de la grande et sainte vérité. » Je me permets d'offrir aux méditations de l'écrivain des Bienfaiteurs cette pensée de Louis Veuillot,