‹ Les prédicateurs de la scèneChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après la misère et la charité, voici les rapports entre le capital et le travail. Mais nous pouvons passer, sans changer de pièce, à ce nouveau sujet, puisque la moitié des Bienfaiteurs est occupée par l'expérience économique de l'ingi'nieur Landrecy.

M. Drieux a entassé pèlc-mèle, au petit bonheur, dans le cerveau de ce personnage, à peu près toutes lesjo^inions et toutes les tendances qui flottent dans l'air, aujourd'hui, sur l'amélioralioa du sort des ouvriers. Landrecy nous représente assez exactement un Je ces hommes de cœur, qui, ne voulant plus des sèches théories de l'économie libérale et tenant eu horreur les ferments de désordre et de haine allumés par les socialistes, essaient d'ouvrir, entre ces deux systèmes opposés, tous les deux excessifs, i^nn voie de progrès pacilique et réformateur. Hormis la religion, ce jeune ingénieur oriente ses pensées veis un

idéal à peu près pareil à celui dont les catholiques sociaux font le but de leurs efforts. Toutefois, il ne faudrait pas prendre au mot ce rapprochement; il veut moins indiquer une communauté de vues dans des projets précis, qu'une ressemblance d'aspirations vers une société plus juste.

On peut donc affirmer, en somme, que Landrccy est un personnage réel, un type très vivant. Il cherche à transformer la navrante situation des travailleurs qu'il a vus à la peine, abolir amendes et réprimandes, (( obtenir tout des ouvriers par l'éveil de leur dignité ; » s'il était le maître, il établirait le salaire familial et la participation au.K bénéfices ; il entourerait ceux dont il aurait à gouverner le labeur d'un véritable réseau d'institutions d'assistance et de prévoyance, épiant tous leurs besoins, guettant autour d'eux les difficultés de la vie. Ecole, économat, soins gratuits... tout ce qui peut alléger la condition matérielle et relever la condition morale, il le créerait, il le soutiendrait. « Je montrerais ce que doit être un patron! » s'écrie-t-il, avec autant de foi que de feu, avant que soient apparus les bienheureux millions du beau-frère; et, quand il peut consacrer à la réalisation de son rêve un filon de cette mine d'or, il part pour son idéal avec enthousiasme et confiance; en peu do mots, il définit son but : « Faire que l'homme qui a peiné dix heures rapporte au moins chez lui de quoi nourrir les siens; faire que l'homme qui a peiné toute sa vie ne soit pas réduit, lors de sa vieillesse, à subir l'humiliation de la charité. » Ailleurs^ encore, il affirme son espoir : « Si tu savais comme les ouvriers nous sont reconnaissants de la moindre chose qu'on fait pour eux!... »

Vraiment ce Landrecy est un esprit fort généreux, un personnage sympathique et le spectateur le plus froid doit désirer qu'au bout de l'entreprise, il trouve le succès. Mais M. Brieux en a décidé autrement. J^^s^ résultaj.^ sont amers ; le rêve enchantait, noble et séduisant; Ie..rûvcil Qui tri^ste. D'abord, « cela m'a coûté beaucoup d'argent », avoue Landrecy, un peu humilié, à Valenlin Salviat qui 1 interroge, avec une légère ironie, sur la fin de la première année. Et puis, pour « obtenir tout des ouvriers par l'éveil de leur dignité, » ce patron bienfaisant a dû placer, entre eux et lui, « un contremaître énergique. » Enlin, quant au salaire familial, appliqué d'ailleurs selon une formule hétéroclite, il s'est vu contraint, pour le pratiquer sans ruiner sa maison, à ne plus recevoir chez lui que des célibataires ou « des mariés raisonnables ». C'est une solution ; mais elle est bizarre. Le reste d'ailleurs va fort bien; du moins Landrecy le croit; mais M. Brieux ne lardera pas à le détromper et à l'abreuver d'autant de déceptions que ce malheureux exoelleut homme a nourri d'espérances. A peine, en ellct, l'ingénieur a-t-il balancé son bilan moral, en opposant aux pertes avouées les recettes dont il pen-e être sûr, que ses ouvriers, objet de tant de sollicitude et dont il pensait avoir conquis l'airecliou, décrètent brutalement, sur un prétexte vain, une grève absurde, incohérente. Un travailleur incapable ctlmâuvâis a été renvoyé; nul ne conteste ses défauts; n'imporle, en son honneur, on cesse le travail et les objurgations les plus pressantes, ainsi que l(iîu::ai.ii2ps les plus serrées, se heurtent à un parti-pris bêle et létùljurne veut rien entendre. Il faut reconnaître ici que M. Brieux a mis une admirable vigueurde touche

et une merveilleuse précision de détails à peindre la dispute entre le patron et les délégués de la grève, encore qu'il ait un peu forcé, chez ceux-ci, l'étroite et brutale obstination, qui, pour tout argument, s'arme de mots grandiloquents et creux, retenus de quelque Jaurès en tournée, mal compris et replacés hors de propos. Mais tout ceci n'est qu'un tableau bien encadré dans la thèse. Un dialogue final entre les ouvriers et Landrecy fait corps, de façon plus intime, avec le sujet de la pièce et permet de toucher, au vif, les derniers résultats de l'expérience. L'ingénieur, exaspéré, rappelle et reproche aux travailleurs tous les bienfaits qu'ils ont reçus de lui et, au lieu des remercîments qu'il avait naguère espérés, c'est tout une série de répliques amères, qui lui cinglent le visage et lui mordent le cœur : « Où touche-t-on un salaire aussi élevé? — Tiens, parbleu, c'est pas votre argent qui marche ! — Soit. Mais depuis un an, ai-je cessé de chercher à améliorer votre sort? — Avec l'argent de l'autre, toujours. — Elles nuits que j'ai passées. — Vous avez travaillé, parce que vous avez voulu réussir. — Et l'école pour vos enfants ? — C'est pour empêcher que nous les envoyions ailleurs... — Et l'école d'apprentissage? — C'est pour avoir plus tard de meilleurs ouvriers, — Et l'économat qui vous livre les objets de consommation à si bon marché? — Qui nous dit que vous n'y avez pas encore du bénéfice! — Et les maisons que je vous loue, que je vous donne au bout d'un certain temps?... C'est pour mieux nous tenir... — Et la crèche ? — Ça, c'est pour être décoré.» Voilà comment le patron modèle, ému de la misère des travailleurs et s'acharnant à soulager leur corps, à relever leur âme, a conquis l'atïeclion de ses ou-

vriers ! On avouera que, si l'auteur a eu l'intention d'être décourageant, il y a parfaitement réussi.

M. Brieux, toutefois, a voulu expliquer cette déception lamentable et cet échec absolu : lorsque l'ingénieur, indigné et suffoqué devant la brusque et cruell3 révélation des sentiments de défiance et d^envie qui se sont amassés, en dépit de son cœur, au cœur de ceux qu'il employait, s'écrie amèrement : « Qu'aurait-il donc fallu faire? » — un des ouvriers, le plus intelligent, de répondre aussitôt : « Mon gosse me récite quelquefois une histoire qu'on lui apprend à l'école. Il y a ce mot-là : LaJaQon jejonner vaut nitciixquece qu'on donne. — Il faudrait mettre des gants, réplique ironiquement Landrecy. — Au contraire, vous en mettez trop. » Et un peu plus tard, le raisonneur de la comédie, Salviat, conclut à peu près par la même idée : « Le devoir, dit-il, en moralisant c'est donc d'enfermer l'aumône dans une poignée de main. » En outre, M. Brieux n'a pas voulu se contenter de ces quelques mots, lancés en théorie, pour toute explication : il a développé les raisons de l'échec en deux scènes très courtes, placées l'une au début, l'autre à la lin de la pièce, où elles se font pendant, comme, aux deux coins dune cheminée, deux tableaux. On se souvient un peu, en les regardant, de ces antiques et braves lithographies représentant : Le départ du conscrit et Le retour du soldat, ou, plutôt, de ces chromos sentencieux et honnêtes, tels que : Je vendais aucomptant, fai fait fortune ; cl : Je vendais au crédit, fai fait faillite. Ici, l'on pourrait souligner les doux petits dessins, de ces deux titres courts et sages : Le mauvais patron, Le bon patron. Dans la première .scène, un ouvrier

vient trouver Landrecy, pour lui expliquer ses chagrins domestiques : le pauvre homme ne sait plus que faire entre son épouse malade et sa belle-sœur en dispute avec son père; il cherche des conseils, il ne reçoit que de l'argent. Quand Landrecy lui met dans la main, pour s'en débarrasser, quelque monnaie : « Mais non, patron, refase-t-il, c'est pas ça que j'aurais voulu... Je suis dans la peine. Mon père a eu une histoire avec ma belle-sœur. — Allons, répond Landrecy sans rudesse mais froid, prenez ça et laissez-nous! » Et l'auti^ s'en va, triste et décontenancé, murmurant : « C'est pas ça que j'étais venu chercher! » Le second tableau, le pendant, met en présence les mêmes personnages; l'ouvrier a perdu sa femme, il est sans ressources, il n'a pas de quoi la faire enterrer seulement, et sa douleur l'étoufTe. Devant ce chagrin profond^, Landrecy s'émeut; la grève l'a déjà instruit, du reste, el il verse, avec de l'argent, quelques-unes de ces paroles apaisantes qui, sans pouvoir consoler, calment et fortifient, parce qu'on y entend le cœur. Alors l'ouvrier éclate en sanglots dans les bras du patron; lui, un des meneurs et qui n'a point ménagé les dures paroles, il s'écrie cette fois ; « C'est donc vrai que vous êtes un brave homme, vous?... Je vous demande pardon de

f ce que j'ai dit tantôt... Je ne vous connaissais pas... Yoxjez-vous^ tout le mal vient de là... c^est qu'onne se connaît pas... »

-.. La scène est émouvante et simple ; elle a cette grandeur qui s'attache aux tableaux devant lesquels l'âme est saisie par des moyens naturels, sans artifice de théâtre et de rhétorique; elle eVt très juste aussi et nousfait pénétrerjasqo'aufoudla|reH§eeaëM. Brieiix.

En somme, il n'a pas tort, M. Brieux ; et, si Ton prétend que sa thèse est banale et que : « la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne » est un proverbe un peu trop connu pour constituer une moralité nouvelle et hardie, je soutiendrai que la manière dont il l'applique est originale et presfjue audacieuse. Aflirmer qu'un patron généreux, distribuant un salaire élevé, créant, pour chacun des besoins matériels ou moraux de ses ouvriers, une institution propre à le satisfaire, ayant de la condescendance envers les travailleurs et craignant de se montrer dur à leur égard, — aftlrig^r qu'un tel patron doit faire encore quelque chose de plus^sjl veut gagner le cœur de ceux qu'il emploie, — mais, aux yeux de beaucoup de gens, c'est presque tomber dans le socialisme. Et, pourtant, combien c'est vrai! Celui qui r^^Çoit porto au cœur une fierté léj^itime et cette fierté légitime est aisément blessée par l'orgueil de celui qui donne. Si donc on peut faire une critique à M. Brieux, ce n'est point d'avoir présenté une thèse injuste en soi, c'est de n'en avoir pas fait ressortir assez nettement la conclusion. Malgré la bonne intention qu'on y découvre en l'examinant de près, sa {)icce, au point de vue social, laisse un arrière-goût de tristesse et de découragement. Il nous a présenté Landrocy comme un homme excellent, généreux, pétri de justice et la tète chargée d'idées sainement réformatrices ; et Landrecy, dans la pratique, a subi un lamentable, un complet échec. Et c'est là toute rinipres^ion que le spectateur emporte de la pièce; et la conclusion qu'il formule en luimême est celle-ci : « Uécidémcnt. il faut laisser aller la sQciéj^ en général et l'usino en parliculier, comme elles vont. Vouloir se mêler d'autre chose, améliorer

la condition des travailleurs, billevesées dangereuses et inutiles ! On y perd beaucoup d,'.argent, on n'y gagne pas un cœur! Soyez bon, quand vous en aurez l'occasion, si vous le désirez ; mais cherchez d'abord à faire marcher droit votre monde et à réaliser des bénéfices ». Je ne crois pas que M. Brieux ait voulu laisser cette impression chez les auditeurs de sa comédie; mais, il s'y est pris de façon maladroite. Il n'aurait pas dû consacrer toute la pièce à l'échec oe Landrecy et quelques mots seulement aux raisons de l'échec ; il n'aurait pas dû, surtout, montrer aux spectateurs comment les plus généreux efforts de son personnage avaient été vains, et seulement leur expliquer par quels procédés il aurait pu mieux réussit". Car toute pièce est écrite en vue de la scène et doit frapper l'esprit par les idées qu'elle met en action, non point par les idées qu'elle renferme en paroles.

Les rapports entre le capital et le travail ont été creusés plus à fond, — d'ailleurs avec aussi peu de résultats, — par deux drames qui furent joués simultanément sur deux théâtres et qui présentent, sinon entre les solutions qu'ils proposent, du moins entre les sujets qu'ils traitent et les péripéties qu'ils déroulent, des analogies très curieuses. Aussi sera-t-il intéressant de les étudier en parallèles. 11 s'agit du Repas du Lion, par M. de Curel, et des Mauvais Bergers, par M. Mirbeau.

Chacun des deux auteurs nous montre un industriel puissant, qui, avec la même orientation d'idées et le mèhie souci d'une autorité absolue, sous des lempé-

raments très divers, commande à tout un peuple de travailleurs. Le patron de .M. deCurel, plas sùv de luimême, et celui de M. Miibeau, moins orgueilleux, sont également ce d vaincus d'avoir satisfait à leur devoir social et d'avoir accompli pour leurs ouvriers tout ce qu'ils pouvaient; mais ces ouvriers, dans les MaVamts~Befgèrs aussi bien que dans le Repas du Lion, sont absolument persuadés du contraire et qu'ils ont tout encore à réclamer de leur patron. Dans les deux pièces, on voit éclater U grève, on voit flamber l'incendie, on voit couler le sang. Chacun des deux indiistrîeTs~a un parent — ici, un beau-frère et, là, un fils, — qui lui sert de repoussoir. Il est vrai que le beau-frère se hisse persuader, tandis que le fils résiste à tous les arguments; mais, sans doute afin de compenser cette dillérence, on les fait fusiller l'un et l'autre au dénouement.

Enfin, entre les deux œuvres, un dernier trait de ressemblance : avec des conceptions diverses et parfois opposées, M. de Curel el iM. Mirbeau aboutissent tous deux à une conclusion identique, à ces deux petits mots, que les spectaleuis emportent chacun pour toute impression : « Et après 'f » Ni l'auteur du Repas du Lion, ni l'auteur des Mauvais Bergers n'ont offert de solution précise, ou simplement quelconque, au problème social.

Le Repas du Lion est une pièce écrite avec beaucoup d'envergure et de chaleur dans les idées, beaucoup de couleur el de clarté dans rexjircssion, par un homme de talent qui se croit un profond penseur et qui me paraît surtout un noble et généreux rêveur.

Son drame, en deux mots le voi ;i. Le comte de Sancy, gentilhomme terrien, à demi ruiné, s'est asso-

cié avec un certain Boussard, riche industriel, qui a découvert dans le sous-sol des propriétés du comte un gisement houiller considérable. Au lieu des vénérables futaies qui couvraient le pays, on y va planter des usines et des cités ouvrières. Un mariage entre Georges Boussard, fils de Findustriel, et mademoiselle deSancy, fille du comte, unira les deux familles. Seul, Jean de Sancy, garçon de quinze ans, amoureux de la chasse et des grandes forêts silencieuses, est navré. Dans un accès de rage enfantine, il dérobe une clef, ouvre une vanne et inonde la mine, un samedi soir, à l'heure où il la croit déserte. Or, un homme y restait par hasard ; on rapporte son cadavre ; et Jean, frappé jusqu'au fond du cœur, jure solennellement de racheter son crime involontaire en consacrant sa vie aux ouvriers. Gela, c'est le prologue. Après dix ans passés, Jean, tenant sa promesse, est devenu l'orateur aimé, applaudi, des Cercles catholiques. Il est célèbre, il doit être heureux ; mais heureux, il le paraît seulement, car un souci le ronge. A son beaufrère et à sa sœur venus pour l'entendre et le féliciter, il ouvre son cœur et montre sa plaie. En réalité, ce fervent défenseur de l'idée religieuse est un chrétien fort tiède et peu convaincu. Fait-il du bien aux ouvriers pour lesquels il a juré de vivre, il n'ose l'affirmer ; le seul résultat certain de ses discours, c'est qu'il se fait du bien à lui-même; il conquiert ia gloire et l'adulation des foules. Sa cause le sert donc au lieu d'être servie. Là-dessus, Georges Boussard explique à Jean que son sort est celui de tous les défenseurs émineuts d'une idée. Le premier et souvent le seul effet de leur campagne, intéressée ou sincère, est de transformer ^our eux l'idée en piédestal. D'où,

l'industriel conclut que Fégoïsme, en pratique, est le plus fécond et le plus bienfaisant des moyens d'action. Lui, Georges Boussard, qui a développé prodigieusement sa puissance industrielle, a très bien résolu^la question sociale, en gagnant des~mîilions et en four- Eissanl du travail à des milliers d'hommes.

Il est vrai que ses ouvriers ne sont pas tout à fait du même avis. Au contraire, ils se plaignent fort ; et deux d'entre eux, délégués près de Jean, le prient de vouloir bien prononcer un de ses discours à Sancy même ; ils espèrent que « ça ferait un rude effet, » et que le patron n'oserait point repousser des revendications appuyées par son beau-frère. Jean promet de venir : il vient. Mais ses idées, embarquées dans le courant ouvert à sou esprit par Georges Boussard, ont fait du chemin. Ce qu'il dit aux travailleurs ahuris, puis furieux, c'est qu'il faut admirer l'industriel, créateur de cette ruche immense en labeur incessant; c'est que lui, désormais, renonce à parler en public, afin de ne point iièner la féconde initiative de ces millionnaires de génie, qui sont les véritables bienfaiteurs de l'humanité. Et, grisé par son éloquence, il termine en résumant sa pensée dans celte comparaison brutale : lej)atron, c'est le lion du désert dont la grille puissante abat tout un monceau de proies; le lion satisfait son royal appétit, d'abord; puis, il Idissc aux chacals, imjjuissants par eux seuls, "les énormes débris d) son festin, qui suffisent encore à les rassasier. Le lion estdoncJe bienfaiteur des chacals. — Mais, réplique un meneur ouvrier, quand les Tîîacals ne sont pas contents du lion, ils se réunissent très nombreux et dévorent le lion. Vive la grève I Et la grève éclate. Et l'un des « chacals» envoie sa ré-

ponse au lion, sous forme de deux balles, dont l'une atteint mortellement le malheureux orateur. Jean expire, et l'incendie des derniers bois qui restaient debout, de ses vieilles futaies, fait un décor de flamme à son agonie.

Passons, tout de suite, aux Mauvais Bergers de M. Mirbeau.

Le premier tableau nous présente un lamentable intérieur d'ouvrier, aux forges de M. Hargand : c'est le pauvre logis du père Thieux, un des anciens de l'usine, abattu, cassé avant l'âge entre les tombeaux de ses deux fils aînés tués au travail, sa femme à l'agonie, sa fille Madeleine étiolée à vingt ans, ses petits enfants qui ciient la misère. Un jeune ouvrier est là, aussi, Jean Roule, un anarchiste rêveur et sauvage, au cœur doux et terrible, embauché depuis peu, aprèsavoir traîné partout d'expulsions en condamnations et de chantiers en geôles; il a obtenu la confiance du père et l'amour de la fille. En ce logis de douleur et de pauvreté, nous voyons entrer Geneviève et Robert Hargand, les enfants du patron. La première y vient faire l'aumône, avec des gants, au propre et au figuré; Robert, lui, sous prétexte d'accompagner sa sœur, cherche à se gagner des amis parmi les ouvriers ; car ce fils de grand industriel autoritaire est un socialiste. Il essaie de se lier avec Jean Roule, dont il ne reçoit d'abord que des rebuffades hargneuses et méprisantes : l'insistance et la chaleur avec lesquelles il plaide sa loyauté finissent par produire, à la longue, en l'anarchiste, un certain apprivoisement.

L'acte suivant forme, avec le premier, un contraste violent et voulu ; il nous transporte au sein du

luxe éclatant et moelleux, dont vit M. Hargand, capitonné dans son beau château. Eu ce qui concerne l'action, il nous apprend seulement quQ..la. giève est déclarée et que Jean Roule en est le meneur. Au point de vue de la théorie, il a la prétention de nous montrer, après le côté ouvrier, le iîôté patron. Celuici nous est représenté par trois imhédilp.s d'un égoïsme étroit et monstrueux. Après cet intermède on voit se dérouler la grève, au milieu de laquelle, on assiste au drame intime et douloureux, qui se joue entre le père, attaqué par les grévistes, et le fils, acclamé par eux comme un sauveur futur. A côté de cet épisode original, il n'y a qu'incidents prévus ; entrelien des délégués avec le patron, qui se termine orageusement; réunion publique, où Jean Roule est un peu houspillé, pour avoir refusé le concours dct députés socialistes, traités par lui, — fort justement, — de « mauvais bergers», de beaux parleurs ambitieux, qui se font un marchepied des travailleurs. Enfin, dénouement épouvantable et sanglant: M. Hargand, à lu vue des fureurs bouillonnautus et de son usine incendiée, a dû, la mort dans l'âme, appeler lu troupe à son secours; une collision s'est produite et les soldats ont tiré sur la fuule. Un grand nombre d'ouvriers ont péri. Jean Roule est tué, Madeleine est tuée ; Robert Hargand, qui s'était jeté entre les poitrines et les fusils, est tué... Le drame est Oui.

El après?... La solution do la question sociale, ou même un petit coin de solution partielle, est-elle enfin découverte, ou du moins entrevue? Non. Il n'y a rien, pas de conclusion; c'est le néant. (Jn^ ignore absolumenl^ce qu'ont voulu, au fond, les deux écrivains. Sans doute, on dislingue assez bien que M. de Curel

est plutôt partisan (les théories de son patron, et que M. Mirbeau soutient plus volontiers les idées de ses réformateurs. Mais, enfin, ni M. de Curel ne nous montre son patron victorieux, ni M. Mirbeau ne nous fait voir ses réformateurs triomphants. Alors, quel a été leur but?

Essayons de le découvrir tout de même, et pour le trouver, creusons les opinions qui nous sont proposées par l'un et l'autre auteur : interrogeons d'abord, les personnages qui cherchent à corriger ou à bouleverser la société présente ; en second lieu, ceux qui la veulent garder comme elle est. Voici trois réformateurs: Jean Roule etRobertHargan 1, dans les .^/aurais Bergers ; dànsle Repas du Lion, Jean de Sancy.

Jean Roule est un anarchiste idéal, une sorte de songeur mystique. Il poursuit un rêve nuageux de bonheur absolu sur la terre, dans un large épanouissement de la liberté de chacun, dans le développement complet, normal et régulier, de toutes les facultés de chaque individu. Nul ne commanderait, nul ne serait forcé d'obéir; il n'y aurait donc plus de motifs de haine entre les hommes. La joie et la fraternité régneraient enfin dans le monde. On voit le personnage. Assurément, dans l'irréalisable et gigantesque utopie qu'il couve en son cerveau, il n'y arien, jusqu'ici, de bien méchant; loin de là, son but, en somme, est une folie généreuse, et l'on trouverait mêm : en ses opinions quelques lueurs de vérité. Mais notre rêveur, plongé dans le bonheur futur de l'humanité, ne songe pas du tout aux moyens présents d'atteindre ce but, encore un peu lointain. Quand on le réveille et qu'on insiste, iJ ne sait plus parler que de haine et de violence. Afin d'obtenir l'égalité com-

plète, il veut supprimer radicalement ceux qui ont plus d'argent que les moins riches; afin de parvenir au bonheur absolu, il prétend démolir tout ce qui cause la souflfrance ou produit la misère ; et c'est pourquoi il va brûler Tusine, afin de la punir des sueurs et des gémissements répandus sous son toit, Lcprocé Je est à la f jis féroce et jiaïf; et ce n'est pas là que nous trouverons la solution désirée. Faut-il, miiatenaut, U chercher près de Robert Hargand, le socialiste millionnaire? Il nous est présenté, par M. Mirbeau, comme un sincère, inspiré d'un véritable amour du peuple et piLo\ablement penché sur sa misère, avec un désintéressement qui exclut l'ambition. Eu somme, au dénouement, il meurt pour ses idées, et cela est fort beau. Mais que sont ces idées, dont il devient martyr?

Il les connaît peut-être; en tout cas, M. Mirbeau a négligé de nous les apprendre.

Le réformateur du Rupa^ du Lion, Jean dj Sancy, nous donnera-til plus de lumière? Ii faut, bien entendu, le prendre au début de la pièce, alors qu'il a des idées personnelles; vers la fin du drame, il n'est plus que l'écho, clo'iuent mais scrvil', de sou beaufrère. Mais, au commencement, c'est l'erateur aimé des cercles catholiques; on peut donc espérer qu'on va trouver chez lui la solution juste au conilit social. Eh bien, pas du tout : rien n'est imprécis, nuageux, déconcertant comme les opinions de ce soi-disant catholi(juc. Il vûiH[rjut.tû.utjdiaû^er ; mais il n'a pas une réforme décisive et claire à soutenir.

Il me paraît douteux que M. de Curel ait jamais bien compris les idées dos cercles catholiques : il en a retenu divers morceaux qu'il coud tant bien que mal; il

n'en a pas une vue d'ensemble. Aussi, dès qu'il faut conclure, on ne rencontre plus chez l'orateur, que de bonnes paroles, très justes en soi, très édifiantes, mais très vagues aussi et très incomplètes. Il donnerait tout son sang pour améliorer le sort des ouvriers, et sans doute il accomplirait là une grande et belle action; mais il ferait mieux de nous exposer par quels moyens il compte obtenir l'amélioration de ce sort misérable. En Un de compte, on aperçoit bientôt que Jean n'a d'autre opinion que celle-ci : apprenez aux riches à donner sans orgueil, aux pauvres à recevoir sans humiliation ; car toute supériorité vient de Dieu. Voilà, j'en conviens, une incontestable vérité. Que chacun, millionnaire ou miséreux, doive pratiquer les vertus chrétiennes, certes les orateurs qui ont servi de modèle à Jean de Sancy l'ont toujours afflrmé. Mais ce n'est pas uniquement pour proclamer cela qu'ils ont fondé l'Œluvre des cercles, attendu que, sils avaient limité à ce point leur programme, on leur aurait répondu qu'on n'avait pas besoin d'eux pour le découvrir et pour l'appliquer ; il suffisait du catéchisme et de la prédication. Oui, sans doute, ils ont voulu promouvoir un relèvement des idées religieuses, mais par une réforme économique et sociale. Or, l'orateur des cercles ouvriers ne dit à peu près rien de cette réforme essentielle. Il est facile à l'auteur, dans ces conditions, d'accorder le triomphe à Georges Boussard. D'ailleurs, M. de Gurel fait plus que trahir l'œuvre des cercles, en mutilant ainsi son programme; il lui donne, en outre, un représentant trop indigne et trop maladroit. Gomment? ce Jean de Sancy nous est présenté comme un homme héroïque et loyal; et, eu même temps, l'on nous avoue que ce

défenseur entraînant de la foi n'est qu'un pratiquant fort tiède, un catholique à peine convaincu ! Mais alors, il vit dans une perpétuelle hypocrisie, puisqu'il professe en public la nécessité absolue d'une religion que ses actions privées démentent! Et ce serait là le champion des cercles catholiques!... Et puis, ce fameux sociologue est vraiment trop ignorant. Gela saute aux yeux; et M. de Gurcl, au point de vue purement psychologique, a commis une faute impardonnable ! Il est évident, en ellet, que son orateur n'a pu s'élever àlasituotion cminenle où nous le retrouvons, sans avoir travaillé dans une longue patience, étudié, soudé la thèse qu'il afiirme, approfondi et discuté les objections qu'on lui oppose. Or, il suflit d'un court eulreliende cet homme avec Georg-es Boussard, pour démanteler à plat tout rédifice de ses opinions. Non seulement il ne répond rien, mais encore il se met aussitôt, comme un [)honographe, à répéter les théories de son beau-frère. Ah! çà, il n'était donc qu'un clairon sonore entre les mains de gens qui pensaient à sa place !

Côté des patrons. — Chez les Mauvais Bergers, voici d'abord les trois féroces pantins qui, selon M. Mirbeau, personnilient le patronat. On peut les négliger. Ce n'est pas que leurs opinions, dépouillées do l'exagéraiion immense où l'auteur les déforme et les grossit, soient constanunt nt imaginées i plaisir. Plusieurs malheureusement ont cours dans certains milieux d'égo'ismect d'ignorance. Ainsi, ccittçidée^uejes travailleurs sont ii peu près tous débauchés, ivrognes ou paresseux, qu'ils constituent en quel([uc sorte une raQe inférieure, celte idée-là existe, à l'état latent, quand elle ne se montre pas au grand jour, chez beau-

coup d'esprits, où elle oppose un obstacle inavoué, souvent même inconscient, au progrès des théories sainement réformatrices. Mais, en tout cas, inv -niions ou réalit 'S, les opinions du trio ne sont pas dévelop- j pées comme une solution ; au contraire, elles sont pré- ' sentées comme un repoussoir. La solution, c'est encore moins M. Hargand qui nous la montrera. Lui, pourtant, malgré sou esprit autoritaire, est un patron exceptionnel, aux yeux de M. Mirbeau; c'est un patron sympathique, à l'esprit large, au cœur droit. Mais, avec des dehors de fermeté rigoureuse et tranchante, il va continuellement d'incertitudes en irrésolutions. Il veut et ne veut pas; il écoute un moment la voix de la pitié et déclare un instant après que, pour un patron écrasé de responsabilités, la pitié est la pire des conseillères. Il a prêté les mains à la fondation de syndicats ouvriers, et, devant la grève, il regrette amèrement d'avoir accordé cette concession que, naguère, j il reconnaissait comme un droit. Il alfirme qu'il ne doit rien aux travailleurs de sou usine et, après avoir chassé hautainementles délégués de la grève, il se dit en gémissant ; a Pourtant, ce qu'ils demandent est juste. »

C'est en arrivant au patron dessiné par M. de Curel, que nous trouvons enfin quelque chose de clair et de précis, que nous tenons une idée, — bonne ou mauvaise, on le verra plus tard, — en tout casr une idée nette, exposée dans toute son ampleur, avec des contours fermement ti acés. Georges Boussar J est peut-être moins humain que M. Hargand. Mais encore, il sait ce qu"ii veut, il apporte une solutioa.

Reste à voir maintenant quelle en est la valeur, et s'il faut nous laisser empoigner par elle et enthou- ^^ siasmer, comme un Jean de Saney. La théorie de

Georges Boussard est très simple et tient tout entière en ces deux mots : rép|oïsme |pjp.nfaisn.Tit. Quiconque essaie de donner un peu de bonheur à l'humanité, s'il réussit à quelque chose, immanquablement réussit d'abord à se faire un nom; c'est même bien souvent le seul résultat qu'il obtienne ; il s'élève au dessus de ceux qu'il veut servir et appuie sur leur dos sa renommée C'est un fait ; et il en résulte ceci : que tout ami des humbles et des miséi'euXj si généreux~qu'oii le suppose et si désintéressé qu'il soit vruîmeiit, n'est au fond, dans la réalité, qu'un pur égoïste. Et alors, dans ces conditions, pourquoi ne pas aller franchement à l'égoïsme^ à cette (in qu'on atteindrait quand mêinîe7 Essayez donc, d'abord, de conqui'rir la fortune, enrichissez-vous, créez du travail, inventez des procédés nouveaux, découvrez des gisements inconnus, trouvez des débouchés, fécondez des {)luines stériles, développez votre puissance individuelle, élargissez votre personnalité propre; et faites tout cela pour vous, dans vutre exçj^i|[jjatérêt, alin de gairner beaucoup d'argent; cnllivez carrément l'égoïsme, en un mot; c'est le seul moyen qui soît à votre'trtgpati.tion de donner quelque chose à l'humanité. Car, si vous touchez à votre but, si vous amassez des millions, vous aurez en même temps distribué du pain, de l'aisance et de la vie i\ des milliers d'êtres ; résultat que vous n'obtiendrez jamais, ni par des discours môme éloquents, ni par des théories môme élevées, ni par des lois même excellentes, ni par des syndicats même assagis, ni enlin par un apostolat même héroïqu'! Ou connaît la thèse: Jean de Sancy ne fait (jue la revêtir des brillantes couleurs, — et des exagérations, — de sa fécondité oratoire, en la tra-

r44 LES PRÉDICATEURS DE LA SCENE

duisant par la fameuse et violente comparaison du « repas du lion ». Le lion redoutable et le grand industriel, également souverains, amassent par la force individuelle de leur griffe ou de leur génie, l'un des proies à dévorer, l'autre un monceau de bénéfices à répartir. Chacun d'eux se rassasie^ d'abord, égoïstement; mais si considérable a été leur butin que les chacals impuissants de la forêt ou les ouvriers impuissants de l'usine ont toujours, sur les restes du repas royal, de quoi satisfaire leur appétit. Le lion et l'industriel sont donc les bienfaiteurs, les seuls bienfaiteurs réels, de la petite gent carnassière et de l'humanité souffrante et misérable. Un seul détail est boiteux dans la comparaison : c'est que le lion n'a pas besoin des chacals pour abattre sa proie, tandis que l'industriel a besoin des ouvriers pour exécuter ses plans. La différence est profonde.

Voilà donc l'unique solution, bien précisée, que les modernes réformateurs du théâtre social ont apportée au problème éternel des rapports entre le capital et le travail. Est-elle juste, au moins, et salutaire?... Hélas! Elle a, sans doute, une apparence de rigueur qui peut séduire à première vue ; comme la plupart des erreurs qui semblent d'abord vraies, elle ébranle un instant nos convictions, parce que de fait elle contient du vrai. Il est£ûrtiiii que celui qui crée des resso.urces nouvelles enrichit l'humanité en s'enrichlssant lai-même. Et la prospérité du monde a besoin de cerveaux tels que le sien. Mais le puissant industriel n'est point, par cela seul qu'il a du génie, le bienfaiteur des hommes ; son génie le met simplement en état de le devenir. Il distribue du travail à des milliers de malheureux qui n'en avaient pas, il supprime

un peu de chômage, il donne ou plutôt conserve un peu de vie, soit! Mais ce n'est pas assez; car enHn, si le génie vient à disparaître soudain, si la prodigieuse activité s'arrête et si le patron, dans l'orgueil des vastes travaux créés et soutenus par lui seul, a négligé de prévoir ce dénoùment, s'il n'a rien établi pour amortir les coups d'un chômage inopiné, que deviendront ces milliers de travailleurs, dont le sort et la vie dépendaient d'un homme? El quand même un tel accident ne se produirait pas, si l'égoïsme et l'intérêt personnel, les seuls aiguillons tout-puissants et féconds, d'après la théorie du Repas du Lion, exaspèrent la soif et l'ambition du gain chez ce prétendu bienfaiteur de l'humanité ; si cet industriel amoindrit les salaires et accroît la lourdeur ou la durée du travail; si la vie qu'il donne est dure, exténuante et misérable, quel est donc le si grand bienfait dont son égoïsme aura été le créateur? Allons plus loin : supposons que l'égoïsme individuel ait répandu vraiment le bien-être autour de lui et que le réservoir de fortune accumulé dans les coffres du riche ait débordé sur les malheureux. Est-ce tout? Le riche a-t-il enfin le droit do se dire un bienfaiteur de l'humanité! Non! car il a oublié l'âme et l'esprit; car, s'il a donné de l'argent, il n'a rien fait pour4)j-éparor du bonheurj cl le bienfait social, en ces conditions, n'est ni complet, ni réel. Il ne s'agit pas de rechercher en ce moment si le grand patron pouvait accomplir cette œuvre morale, ouvrir l'intelligence, élever l'âme et le cœur du peuple; il s'agit de savoir si, ne l'ayant pas fait, il a le droit de se vanter d'avoir trouvé la solution des dlflicultés sociales et de proclamer que l'égoïsme est le bienfaiteur do l'humanité. Je soulicns qu'il n'en a pas le droit.

Qu'on le remarque, en effet, Georges Boussard peut être personnellement charitable et chrétien; mais sa théorie n'en est pas moins une théorie matérialisteréalisée, elle ferait du monde un réfectoire immense /OÙ quelques puissants apporteraient les monceaux de proie abattus |)ar leur génie, rassasieraient leur faim et laisseraient la foule des petits se nourrir de leurs resteîTfîiâtFe cet idéal et la société collectiviste, y a t-il beaucoup de différence?

D'ailleurs, M. de Cure! lui-même est-il bien confiant dans son système? Il le développe, en apparence, avec amour; mais en fait, il n'en montre point les résultats. Cet égoïsme bienfaisant devrait, du même coup, donner la richesse au plus fort et le bien-être aux milliers de faibles abrités sous sa main. Or, dans le Repas du Lion, si Tégoïsme bienfaisant de Georges Boussard a son heureux effet pour Georges Boussard, il s'en faut de beaucoup qu'il répande une prospérité proportionnelle au milieu de ses ouvriers. Et pourtant, l'auteur du Repas du Lion a passé si près de la vérité ! Que n'a-t-il fait tenir à son Jean de Sancy un discours logique et complet, un discours où les idées des cercles catholiques n'eussent pas été mutilées et trabies ? Alors, après avoir critiqué Torganisation industrielle, après avoir afiirmé que son œuvre était sociale avant tout, l'orateur aurait pu ajouter ces mots : « Nous sommes des chrétiens, et c'est pourquoi nous mettons au premier rang de nos efforts la moralisation du peuple ; et c'est pourquoi nous secondons les prédicateurs, enseignant au ri die à donner sans orgueU^ au pauvre^ à^'recevoir saus^humiliation ; et c'est pourquoi enlin nous voudrions forcer tous les esprits, en haut comme en bas de la fortune, à con-

naître et à pratiquer le devoir. Mais nous sommes aussi des réformateurs sociaux : nous ne croyons pas qu'il faillejatt.eiidi'e, en se croisant les bras, qu'ouvriers et patrons soient devenus -des- maints ; . nous pensons que l'on doit travailler, dès aujourd hui, à l'amélioration du sort des malheureux ; nous estimons qu'au sein d'une organisation viciée par des abus, déformée par des injustices, il ne suffit point de prêcher la modération dans la fortune et la résignation dans la pauvreté, mais qu'il faut concourir à la suppression de ces injustices et de ces abus. Et cette conviction, loin d'être inspirée par une déOaucc inquiète envers la religion, est fondée sur l'exemple et l'enseignement de la religion même. A son début, l'Eglise a entrepris l'abolilion de l'esclavage, iniquité sociale ; or, si elle avait pensé que la pratique des vertus devait suffire à corriger les défauts d'une société mal faite, elle eut borné ses etforts à inspirer la paliencc aux esclaves et la douceur aux maîtres. Elle ne l'a pas cru, à son aurore; elle ne le croit pas davantage aujourd'hui, dans son immortelle maturité. L'encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers en est la preuve. Et par conséquent, c'est la foi du chrétien qui crée, développe et forlilie en nous les théories du rélormateur. Chrétiens, iious voulons que la justice règne et nous voulons que tout homme ici-bas puisse gagner son pain à la sueur de son front. Chrétiens, nous voulons que tout homme ici-bas* obéisse à la loi du travail, établie par Dieu, et puisse, en truvaillaul, conserver sa dignité d'homme, élever son âme, orner son intelligence, user de ses droits, conquérir le Ciel. Donc, point do salaire insuffisant; point de travail qui, par sa nature ou par sa durée,

soit exténuant pour le corps ou abrutissant pour la raison ; donc, partout des associations ou des lois qui donnent au moins fort la force du nombre ou celle de l'État. En un mot, — car je ne peux formuler ici toutes les conséquences détaillées de nos principes — nous cherchons, par un ensemble de réformes à longue échéance et à longue portée, à établir un état social fondé sur la justice ; un état social, où tout homme qui travaille et vit honnêtement pourra jouir d'un certain bien-être, avoir la sécurité du lendemain, élever une famille, cultiver son esprit, étudier son âme et songer à Dieu. »

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