CHAPITRE IV
La modification des rapports enlro le capital et le travail est une des parties les plus considérables, un des côtés les plus importants de la question sociale. Ce n'est pas toute la question sociale. Celle-ci est bien autrement complexe et beaucoup plus étendue. Le terrain qu'elle occupe est presque indéfini ; car, en s^nime, elle pénètre plus ou moins tous les sujets qui intéressent la société elle-même et les relations des hommes avec elle ou entre eux.
Aussi les réformateurs sociaux, de théâtre ou de Parlement, de livre ou de journal, qui rêvent d'établir une société mieux faite et plus juste, ont-ils d'autres problèmes à étudier que le régime du travail. Ils doivent rechercher les vices quicorromi)cntcertaines de nos institutions fondamentales et donc faussent tout l'organisme social ; ils doivent jeter la sonde ou le bistouri dans les plaies qui rongent le grand corps
loO LES PRÉDICATEURS DE LA SCÈNE
de la société elle-même et donc infiltrent lapurulence et la faiblesse en tous ses membres.
Parmi les premiers, on peut citer Tanibition^^ui décompose la magiâ traiure ; au premier rang des autres, îT'Taut nommer le jeu, qui, non content de manger le capital des riches, va sucer encore les économies des travailleurs, et la débauche qui diffuse un mortel poison dans les veines du peuple.
Ce n'est pas là d'ailleurs, une énumération ; ce n'est qu'une poignée d'exemples. Si je les ai choisis, entre beaucoup, c'esfprécisément parce que ces exemples ont été portés sur la scène et que je peux les approfondir ici, aux feux de la rampe.
De la ma^j^^tri^jnrfl v\ç.\fi.^ pî^|^ |'|^,]phitmn M. Brieux a détaillé, dans la Roberouge^ — une de ses œuvres assurément les plus puissantes et les plus profondes, — une critique précise et pénétrante.
Ce drame offre une première originalité, qu'il faut signaler tout de suite : il ne contient giiâ^ d'intrigue amoureuse. Il est assez hardi pour dédaigner ce ressort estimé nécessaire, et, malgré cette audace, il présente un intérêt qui saisit les cœurs.
L'aventure passionnelle est remplacée par une action judiciaire. Un crime est tout le pivot de la pièce, et nous assistons au procès, non point du dehors, avec le public qui essaie d'en découvrir quelques péripéties, mais dans le cabinet du juge, où l'instruction se déroule. Aussi, bien que les crimes aient été trop souvent exploités par les fabricants de grandes machines en cinq actes et en dix-huit tableaux, bien que M. Brieux lui-même ait donné pour
ili^nouement à sa pièce un gros coup de théâtre assez iiiattendu,- sou œuvre est loin de présenter phYgionomie de mél^drarrift ; elle est, ce qui n'est pas du tout la même phni:n,^rpinp.mmf»pt. dramatique.
Point do décors sen-ationnels etde changements à vue. I-a luitft ftntrf< la justice et Taccusé, le conllitdes JDJéréts et des passions dont cette alïaire est" lenffiTItl, le déj^filûftpeioeal des caractères et lo tableau des moeurs que, ce procès met en relief, voilà tous les moyens d'action ; mais leur puissance est infiniment supérieure aux artiiices et aux effets les mieux combinés.
Le trjimjial de Mauléou n'est pas en faveur à .la Chancellerie ; les acquittements y sont trop nombreux ; ?on personnel est taxé de mollesse. Aussi M. Vagret, procureur ae la UépuBïique, eu est-il fort marri, car il aspire à laroOe rouge et attend sa nomination de conseiller. Justement, pour comble de malheur, il vient de manquer une occasion superbe. Un (c beau crime » a et ^ commis dans sou ressort : un vieillard de quatre-vingt-sept ans assassiné ; le bon procureur en étiit tout joyeux, et voilà que, par une malechance inouïe, « cette canaille d'assassin ne veut pas se laisser arrêter ». Le magistrat commis à l'instruclion, ^f. Delorme, invoquant une maladie problématique, a rendu le dossier.
Cet inîsuccès ne surprend pas le jeune et brillant Mouzon, l'un des juges. (Jn s'est imaginé que le coupable était un vagabond! Lui, mathématiquement, démontre à Vagret que le crime a dû être commis par un paysan. « Vuulez-vous l'instruction ? » lui dit le procureur. — Accepté, répond le juge ; et voilà Mouzon chargé de découviir l'assassin.
Très vite, il met lamaia sur le paysan qu'il lui faut, un certain Etchepare, homme assez violent, qui servait une rente viagère à la victime. On a des motifs sérieux de le soupçonner : c'est donc lui! Mouzon en est sûr, il n'en démordra plus^ Tout ce qui appuie son système est noté avec soin ; le reste est sans importance. Arrive un témoin à décharge ; il l'ahurit d'interrogations qui le déconcertent. Quant à Etchepare, abasourdi par le rusé magistrat, il perd complètement la tète.
Et puis, le juge a dans son jeu un atout, dont il use avec une maestria merveilleuse. Un rapport de police, envoyé de Paris, lui a fait savoir que la femme d"Etchepare, Yanetta, tenue dans lepays pour épouse fidèle et bonne mère, a eu son accroc de jeunesse. A dix-sept ans, servante isolée dans la capitale, elle a commis une faute et subi une condamnation pour recel d'un argent volé par son séducteur.
Mouzon la tient donc, et d'autant plus fermement que Yanetta, persuadée que son marine pardonnerait point, n'a jamais osé lui confesser sa chute. Alors, moitié par menace et moitié parruse, en faisantcroiro à Yanetta que son mari sera presque sauvé s'il se déclare assassin, le magistrat conduit la pauvre femme à pousser le prévenu dans la voie des aveux.
Mais ce calcul est déjoué par l'accent de franchise avec lequel le paysan jure, en présence de Yanetta, qu'il est innocent; et l'épouse, outrée du rôle où ce juge a failli l'entraîner, éclate en fureur contre Mouzon, qui, rageur et dépité, la fait arrêter comme complice.
Etchepare et Yanetta sont traduits devant la cour d'assises. Il paraît certain que le premier sera puni de
mort. Son avocat, sans doute, a ému le jury ; mais Vagret, dans sa réplique, a laissé une telle impression que la condamnation n'est plus douteuse.
Cependant, le procureur de la République a demandé une suspension d'audience. Il est effrayé de son succès. Dans le feu de sa parole, il a accumulé les charges et dissimulé certains détails auxquels il songe avec effroi. Va-l-il donc envoyer à l'échafaud un être humain dont la culpabilité ne lui semble pas d'une évidence absolue ?... Non ! malgré les conseils de sa femme et de ses collègues, il avoue ses scrupules ; Etchepare et Yanetta sont acquittés.
Décidément, ce procureur est trop mou ; il n'aura point la « robe rougo ». Kn^ effet, c'est 31ojJzon gui l'endosse. Et pourquoi ! Oh ! c'est très simple.
Ce juge, aussi débauché que peu scrupuleux, s'est mis dans un très vilain cas. L'autre jour, à Bordeaux, sortant d'un souper trop copieux avec une fille, il s'est fait arrêter pour tapage nocturne. Il a d'abord donné un faux nom ; puis, croyanl intimider le commissaire, il a décliné sa fonction véritable. Or, le commissaire, inflexible, a dénoncé le juge au parquet. Sur ce, le procureur général arrive à Mauléon et fait appeler .Mouzon, qui se voit déji conseiller ; mais, au lieu de lui apporter sa nomination, le haut magistrat l'invite à ^e démettre. Mouzon refuse; il préfère alVrouter les poursuites. Le procureur général en e=t fort ennuyé ; mais, comme il sait que le journal de l'opposition connaît l'affaire et ne se taira que si la ville est débarrassée de ce juge, il est obligé do se montrer intraitable.
Cependant cet habile ambitieux do Mouzon n'est pas inquiet; il a su se faire un ami dévoué de Mon-
doubleau, le député du cru, lui-même intime avec le garde des sceaux. Et Moridoubleau tient à peu près ce langage au procureur général : « Il faut tout simplement proposer Mouzon pour le fauteuil de conseiller que le ministère accorde au tribunal de Mauléon. Il quittera la ville, et le journal de l'opposition sera satisfait. Il n'y aura point de scandale, et le garde des sceaux sera content. Enfin, lui, Mondoubleau, ami du ministre, en gardera beaucoup de reconnaissance M. le procureur général, et... » et... celui-ci, comprenant à demi-mot, fait nommer Mouzon conseiller.
La « robe rouge » est donc pour lui?... Pas encore !... Attendez la fin.
Etchepare et Yaiietta sont acquittés. Cependant, le déshonneur de la femme a été révélé devant le mari. Celui-ci ne pardonnera jamais. Résolu à s'expatrier avec sa mère et ses enfants, — car il sort du tribunal, innocent, mais soupçonné quand même et ruiné, — Etchepare écarte sa femme avec violence. Et Yanetta, pour obtenir au moins que son souvenir reste pur aux yeux de ses enfants, est obligée de consentir à passer pour morte auprès d'eux.
Mais quel désespoir farouche et immense est accumulé dans son cœur, on le devine aisément. Ce désespoir se transforme en colère à la vue de Mouzon, auteur de tout le mal. Elle éclate en imprécations contre lui, et, quand Mouzon veut brutalement la réduire au silence et la chasser, la malheureuse, à qui tout espoir est désormais fermé, lui plonge un couteau dans le cœur. Il lombe inondé de son sang, cette robe rouge à laquelle il n'avait point songé !
Cette analyse a déjà indiqué la thèse. Au surplus, M. Brieux a pris soin de la développer lui-même, au
début de sa pièce. Il la fait exposer par un vieux magistrat, La Bouzulo, indépendant parce qu'il n'a plus rien à espérer, qui explique à un substitut novice ' jQi cousu d'illusions « la mala.dip, qui fhai^gp {f^T^\^ /d'liû»a44d»^ôû6 eu mauvaiâ. juges ». Elle a nom <i^a ' fièvre de l'avancement ». La vénalité n'existe pas dans nos tribunaux ; nous n'avons point de magistrats qui accepteraient de l'argent. « Mais un grand nombre d'entre eux sont prêts à des complaisances et à des capitulations, s'il s'agit d'être agréable soit à l'électeur influent, soit au député, soit au ministre qui distribue les places et les faveurs. Le suffrage universel est le dieu et le tyran des magistrats ». Et plus loin, Brieux- La-Bouzule ajoute : « On considère la magistrature comme une carrière... c'est-à-dire que, dès qu'on y entre, on n'a qu'un but : parvenir... »
Ainsi,, d'après M. Brieux, rendre la justice est, pour la majorité des magistrats, non la plus grave et la plus redoutable dos fonctions, mais tout simplement un métier, qui doit nourrir son homme. « Iljie^'agit pas des accusés, mais de nous», s'écrie cyniquement l'un dr s juges ; et madame Vagret rappelle à son mari, quelquefois scrupuleux, qu' «il faut bien songer à l'avenir ».
L'iXi:anccmeiit eàUiûut ; or, pour le conquérir, on a besoin d'avoir une iniluence à son service et, par conséquent, do rendre service à celui qui détient cette iniluence. Et c'est pourquoi nous voyons ce procureur général, arrivé d'abord aussi sévère et froid que la .luslice elle-même, acccjitcr la compromission la |)lus honteuse alin de plaire au di'putô qui peut le soutenir. Et quoique temps plus tôt, nous avions entendu Mouzon, désireux de garder l'appui du même
député, rendre une ordonnance de non-lieu, .saiis enquête, au profit d'un électeur intluent de Mondoubleau .
Complaisants, les magistrats le soat aussi pour- la presse,*lLÏÏtî'e puissance. Et M. Brieux n'oublie pas de marquer ce trait de mœurs. On sait déjà que si le procureur général est d'abord très rigoureux contre Mouzon, c'est qu'il est effrayé parle bruit des feuilles locales ; et ce qui le dispose à sévir avec tant d'énergie, c'est qu'il ne voit pas moyen d'être faible impunément. M. Brieux nous montre encore un autre magistrat plein de révérence à l'égard des journaux; c'est le président des assises, qui nous apparaît soucieux avant tout de l'effet qu'il produira sur la pressée : à tel point qu'apprenant qu'un journaliste parisien, venu pour l'affaire, a dû rester debout dans la salle, il morigène avec indignation le greffier. — « Voilà comment vous accomplissez vos devoirs !» — et il va presque adresseï* des excuses au reporter. Et songez que ce cabotin dirige une audience où la vie d'un homme est en suspens !
Tout cela est d'une observation cruelle et pénétrante. Et M. Brieux n'a pas tout dit des capitulations de la justice au contact énervant de la politique. Il aurait pu stigmatiser aussi ces magistrats qui servent les passions d'un gouvernement sectaire au détriment de la vérité et qui torturent le code, afin d'en tirer des arguments pour étrangler la vertu déplaisante au pouvoir.
Mais s'il n'a pas voulu toucher à ce mal, — et je le regrette, — il est une autre plaie qu'il a sondée à fond et qu'il a mise au jour avec vigueur. C'est ce partipris professionnel et routinier, qui conduit trop de juges à chercher non la vérité, mais la culpabilité,.
Le prévenu n'est pas suppoaô innocent, jusqu'à la démonstration de son crime ; il est présumé coupable. On l'interroge avec cette idée préconçue qui grossit les détails accusateurs et diminue les faits à décharge.
Et cette déviation du sens professionnel a pour cause, elle aussi, la prédominance, aux yeux des magistrats, du métier, sui^la fonction. D'un côté, le juge, au lieu do se sentir investi d'une haute mission, est enclih à se regarder comme un rouage de la grande machine à punir. Et, d'autre part, atteints du même préjugé, les magistrats qui disposent des places ont une tendance à peser leurs inférieurs au nombre et au taux des condamnations qu'ils prononcent. Ainsi, le tribunal de .Mauléon a une mauvaise note à la Chancellerie, parce qu'il a distribué, l'année dernière, cent dix-huit ans de prison de moins que l'année précédente. Et alors, on conçoit cette émi.'lation féroce à trouver descoupables. Ilya là sans doute un stimulant, mais qui pousse à l'excès. Car, la, frénésie dô-4'avancement se combinant avec le parti-pris du métier, le prévenu devient la proie qu'on ne veut plus lâcher.
M. Brieux a dépeint ce vice en traits saisissants, dans l'instruction menée contre Etchcpare. A coup sûr, on peut soupçonner celui-ci; mais ,cc qui Taccuse avant tout dans l'esprit de Mouzon, c'est Je système où ce magistrat s'est buté d'avance. Et, comme il l'avoue lui-même à Moudoubleau, « nous autres, juges d'instruction, c'est le diable pour nous faire abandonner la première idée qui s'est présentée à notre esprit ». Mouzon a prouf:é que l'assassin devait être un paysan; coûte que coûte, il faut qu'il triom[)he. Au début, tandis qu'il exposait son système avec pédanterie, La Bouzule a pu dire en aparté :
« Celui-là ferait condamner un homme pour avoir ^'air de savoir quelque chose. » Il li^eraU oagdamner à présent pour montrer qu'il a eu raison.
Et lé~pTus curieux, c'est qu'iLest sincère I II bouscule et ahurit le témoin à décharge; est-ce oubli du devoir et défaut de conscience? Un peu, certainement ; mais c'est plus encore, idée préconçue que ce / pajâan^-qui contredit ses.aonduâiûJiS*-fiSlafi£û^iSAirement un faux témoin. Il déconcerte et abrutit l'accusé ; mais c'est dans la conviction qu'Etchepare est coupable et que, de guerre lasse, il finira par avouer. Aussi, quand le malheur.'ux, éperdu, vient à se contredire, aussitôt Mouzon croit tenir la preuve ; et, quand le prévenu lient bon, malgré tout, le magistrat CQ|iclut âimplemeiit que cet assassin est très fort.
Et pou];2il2l2-iiâ'^-S ce-^ '"""^ïUons, aurait-il scrupule à iiser.coatrelui de ^ moyens? Il le met au
secret ; tour à tour, il menace , il ruse, il conseille, il raille, il gronde. Il va, pour mater le pauvre paysan, jusqu'à jouer de sa femme. Il arrive à persuader à celle-ci que son époux, — qu'un aveu peut conduire à Téchafaud ! — doit, au contraire, avouer pour sauver sa tète.
Gomme on comprend, alors, l'effarement désespéré du paysan : « J'avais presque envie de me reconnaître coupable pour que vous me laissiez tranquille! » — Et comme ce mot du greffier, cruellement naïf, est bien le cachet de la situation : « Ça vous donnait envie d'avouer, même étant sûr de n'avoir rien fait! » JNon ! elle n'a point si tort, Yanelta, de comparer ce juge à « ceux de dans le temps, qui vous broyaient les os pour vous faire avouer ». Au lieu de la chair, on vous tord l'esprit.
Mais M. Brieux, en frappant ce système, atteint plus loin que la magistrature; il touche à l'organisation judiciaire elle-même. Ainsi manipulée, la justice, en elîet, devient un instrument qui n'est plus la justice et, selon un autre mol du prévenu, rinnocent « n'est plus de force à lutter » contre elle.
Ce tableau de la magistrature est d'une observation profonde et acérée ; mais il est trop poussé au noir. On a surtout reproché à M. Brieux de s'être permis, pour les besoins de sa cause, une licence un peu forte :
n'ignore pas qu'aujourd'hui le prévenu n'est jamais seul en face du magistrat : réforme heureuse et considérable. Il est vrai que l'avocat doit garder le silence, il lui est défendu d'intervenir entre le juge et l'accusé. Mais n'importe, il cst là, il écoute, il relient ; le premier se sent observé, le second soutenu. La situation n'est plus la même.
Toutefois, on peut faire à la Robe rouge un autre
reproche, et plus important. C'est que, devant Mou-
zon, le juge ambitieux, complaisant aux politiciens,
I oublieux de ses devoirs, entêté dans ses partis-pris,
I nous no voyons pas se dresser la physionomie
d'un magistrat vraiment honnête et scruiiuleux. II y
I en ai pourtant, M. Brieux lu bail. roare|Uoi n'a-l-il
I p,è?J^ODtIu justice à la justice elle-même ?
Son procureur gi'iiéral, austère et rigoureux sous reffroi des journaux, se prête au plus scandaleux marché, par ambition. Son président des assises est moins préoccupé du malheureux qu'il va peut-être envoyer tout à l'heure à l'échafaud, (jue dujouriialiste parisien présont ;'i raudienc'. l']t son vieux La Bouzule avoue cyniquement : « Plus rien à espérer,
j'ai le droit de juger selon ma conscience. » Enfin son Vagret... ; mais celui-là ne peut pas être expédié en deux mots.
Je croirais volontiers que ce Vagret, dans la pensée de M. Brieux, doit relever la magistrature aux yeux de l'opinion. Mais si notre auteur a visé ce but, il l'a manqué.
Vagret, pourtant, est un bravehomme. Il estmême — oserais-je employer cette expression? — très « homme ». II n'y a peut-être pas, dans les comédies de M. Brieux, de type aussi profondément humain que celui-là. Vagret, c'est l'homme, avec ses scrupules et ses faiblesses, avec sa tendance au bien traversée par des sentiments et des intérêts contraires, l'homme, enfin, sujet aux uéfaillaiices et capable au besoin d'héroïsme. A vrai dire, il est hypnotisé, plus qu'il ne faudrait, parjjavancemeat. Quand on est venu le prévenir qu'un vieillard avait été assassiné près de Mauléon, son cri du cœur a été joyeux : a Cette fois, je crois que nous la tenons, ma nomination 1 » Puis, quand il commence à redouter que l'assassin n'échappe, il est infiniment plus préoccupé de son ambition déçue que du crime impuni. Cependant, il lui déplairait de devoir la robe rouge à l'intrigue ou à la faveur. Il parle avec beaucoup d'amertume et un peu d'envie de ses collègues plus heureux : Xanleuil, qui a « un cousin député » ; Courtin, promu au rang de conseiller parce que «le nouveau garde des sceaux est de son déparlement » ; Gamard, « beau-frère d'un député ». Mais lui, malgré tout, par scrupule ou par instinct, n'est à l'affût d'aucune influence et se résigne à son sort.
Cependant, le voici dans une situation d'où il sor-
tira canaille ou héroïque. Il doit requérir contre un homme accusé d'assassinat. QwJ^.eàt son premier mouvenient? Foncer aveuglément sur le prévenu. Son rôle, à lui, ministère public, est de charger. Qu'un détail, favorable à cet inculpé, peut-être innocent, traverse sa mémoire et soit oublié par l'avocat : tant pis I Le défenseur en est responsable, et non le magistrat. C'est ainsi que Vagret comprend sa mission, imbu du préjugé qui fait de l.y^ualicc une machine à punir et, de tous les soupçonnés, des coupables.
Donc Vagret conclut à la peine de mort, avec énergie, presque avec passion. Sa ré[)lique à l'avocat produit un ellet terrible. Il sera vainqueur de ce tournoi d'éloquence et fera monter son homme à l'échafaud.
Et si cet homme est innocent!... Cette idée l'éclairé et le bouleverse. Il tuerait donc un individu dontil ne sait point, d'une absolue conviction, la culpabilité. A ce moment, sa conscience est le champ clos d'une lutte affreuse. Et la scène où le malheureux laisse échapper ses doutes et ses angoisses atteint un degré de puissance et d'émotion vraiment incomparables.
Je voudrais pouvoir citer enlièrcment son entretien avec sa femme. « Il s'est produit en moi, lui ditil, au cours de mon réquisitoire, une chose efTrayante. Pendant que moi, ministère public, moi, accusateur ofdciel, j'exerçais ma fonction, un autre moi-même examinait la cause avec sang-froid ; une voix intérieure me reprochait ma violence et mo glissait dans 1 esprit un doute qui agrandi... Lorsque j'ai vu que l'avocat restait assis et ne prenait pas la parole pour dire les choses que j'aurais voulu qu'il dît au jury, alors, j'ai vraiment eu peur de moi-même, peur de
mes actes, de mes paroles, de leurs épouvantables conséquences et j'ai voulu gagner du temps,..» Sur quoi, madame Vagret, écho des opinions du monde judiciaire, lui répond avec étonnement : « IV^ais. mon ami, tu as fait ton devoir, J'ây,ûCâi n'a pas fait le sien; cela ne te regarde pas. — Moi, s'écrie Vagret, qui vient de sonder le mensonge odieux de cette banale objection, moi, je devais r<^pr(^f'if-ntfir la jnstjqe!. » Et, à la clarté de cette découverte, il aperçoit soudain qu'il a examiné toute l'affaire « avec une effroyable naïveté dans la mauvaise foi ». « Je m'étais tellement mis dans la tête d'avance, avoue-t-il avec confusion, qu'Ëtchepare était un criminel, que lorsqu'un argument, en sa faveur se présentait à mon esprit, je le rejetais loin do moi en haussant les épaules... Et à la lin, pour dissiper mes derniers scrupules, je me suis dit comme toi i C'est l'affaire de la défense et non la mi.^nnel » Et puis, l'audience a eu lieii, le moment décisif est arrivé : « Mon premier réquisitoire avait été relativement modéré. Mais, lorsque j'ai vu le célèbre avocat faire pleurer L^s jurés, je me suis cru perdu ; j'ai senti que l'accusation m'échappait. Contrairement à mes habitudes, j'ai répliqué. A partir de ce moment-là Etchepare n'existait plus, pour ainsi dire. Je n'avais plus le souci de défendre la société ou de soutenir l'accusation, je luttais contre l'avqcat; c'était un tournoi d'orateurs, un concQurs de comédiens; il me fallait sortir vaincjueur à tout prix... »
Une pareille confession ne peut avoir qu'un dénouement. Je l'ai dit : Vagret sacrifie son réquisitoire et l'avancement qui pouvait en être le fruit. Il va exposer ses doutes au jury. Etchepare est acquitté.
LEi PLAIES SOCIALES ET LES ABUS 163
Et cette action do sa part est presque héroïque.
Pourtant, qu'a-t-il fait, sinon son devoir strict, et son devoir professionnel autant que son devoir d'iionnète homme, un divoir enfin dont l'oubli l'aurait rendu moralement criminel ? Et c'est là ce qui lui a coûté tant d'efforts et de sacrifices !
Pourquoi? Parce que sa conduite est en désaccord avec la routine et les préjugés de son milieu. Le président des assises et le procureur, auxquels il a demandé leur avis, se sont gaussés de ce tempérament sensible et n'ont pas voulu se mêler de cette afTairelà. Ses collègues ont trouvé qu'il était bien naïf et bien sot d'oublier, pour de pareils soucis, le sacrosaint avancement.
Et c'est par là que la physionomie do Vagret devient, chez M. Brieux, la critique la plus pénétrante et la plus aiguë contre les magistrats. Mouzon est moins outrageant pour eux; car nous pourrions le croire une exception. L'auteur, au contraire, a voulu nous persuader q^ .rexceptiQn..ç'était Vagret. Au surplus, il le dit lui-même. Après les aveux du magistrat, sa femme, un peu émue, mais songeant toujours à l'avancement, conclut : « G^usole-tui. 11 n'y eu a peut-être pas dix qui auraient agi autrement. — Tu as raison, répond Vagret. Seulement, si l'on rélléchit, c'est précisément cela qui estépouvanta-ble. »
Epouvantable, ah ! certes, oui, si c'était vrai, si la presque unatiimit-i des magistrats mettaient à leur conscience un tel bâillon de parti-pris et d'ambition. Mais M. Brieux, encore une fois, se lais>c entraîner par une exagération d'un [jc-^imisme outré.
Toutefois, son (cuvre est saine. Il a ou tort de généraliser la plaie qu'il voulait démasquer ; mais cette
plaie, qu'il met à vif, est réelle; une partie de la magistrature en est rongée. L'étaler au grand jour, afin d'y fixer l'attention, c'est accomplir besogne utile.
Malheureusement, ce n'est pas accomplir toute la besogne. On souhaiterait que l'auteur de la Robe rouge, à côté du mal, en eût indiqué la cause et le remède. Il n'a point voulu l'entreprendre.
La source du mal, on la chercherait vainement dans une question de régime ou d'organisation. Les constitutions politiques et les réformes judiciaires en peuvent modifier les apparences ou les résultats, non en changer la nature. Elle est tout simplement dans ce fait, nécessaire et facile à constater, que la justice est administrée par des hommes et que ces hommes y apportent leurs vices et leurs intérêts. Si les faiblesses et les défauts de l'humanité y prennent un relief plus scandaleux et plus marqué, c'est que la fonction est plus haute et ses effets plus redoutables. Un inagislrat est appelé à rendre la justice^ expression dont on bavarde avec légèreté, mais dont. le poids, quand on s'y arrête, apparaît bien lourd. Un magistrat tient dans sa main la liberté, l'honneur et quelquefois la vie de ses semblables. A cette fonction, l'on voudrait une conscience et une pénétration presque surhumaines. Et le magistrat n'est qu'un homme.
Gomme le dit Vagrct, en parlant de certains collègues arrivés par le coup de main d'un parent député : « Il n'y a rien à faire contre ça! »
A la plaie signalée par M. Brieux, l'on ne pourrait donc appliquer aucun remède? Erreur ! On ne peut sans doute empêcher que les magistrats ne soierrt des hommes; mais on peut obtenir que ces hommes
aient une conscience plus nette et plus approfondie de leur mission. C'est là qu'il faut porter la refonte, et non dans Ivs ressorts de l'organisme judiciaire.
Cette vérité, M. Brieux l'a-t-il entrevue? Un mot, jeté comme au hasard, autorise à le supposer presque. Au nouveau substitut qui voudrait « distribuer de la justice adoucie par de la bonté », le vieux La Bouzule, à moitié moqueui-, à moitié soupirant, répond ; « Donnez votre démission. Vous vous êtes trompé de robe. C'est seulement soas celle d'un prêtre qu'on pourrait essayer de mettre en pratique les idt'es que vous émettez là. — Oui, répond le jeune homme... Mais il faudrait avoir un cœur simple, accessible à la foi, »
Oui, la foi, c'est la source de la justice. Loin de moi la pensée de soutenir qu'il n'y ait point de magistrats honnêtes hors les magistrats chrétiens. Car Dieu fait souvent crier la conscience au cœur de ceux qui le nient; souvent aussi l'indilTérent pense et raisonne avec l'esitrit des générations de chrétiens dont il est l'héritier. Mais, en règle ordinaire, à bien exercer la justice, il est besoin de la foi.
Ne voit-on pas, en elfet, que c'est la croyance en un Dieu créateur et souverain qui peut seule expliquer la justice et guider le magistral? Qu'est-ce que la justice, au fond, chez un peuple athée, qui ne reconnaît aucun maître au-dessus des individus, aucune loi supérieure à l'humanité? La justice? Un mot vide, avec quoi l'on donne un vernis do principe à l'instinct de conservation de la société. Mais ce n'e-t plus lincarnationde ce droit de punir, qui ne peut être issu que d'un pouvoir surnaturel et ne se comprend que dans une société fondée pat- le Créateur.
Le magistrat qui ne Qroit jas en Dieia Li'a donc logiquement aucun motif de respecter sa fonction. Et quel motif aurait-il, en effet, de ïapFatiquer avec scrupule? Est-ce qu'il ne doit ,nas lutter pour la vie, se faire une place, arriver et jouir? Il lui faut donc avancer à tout prix; et, si son ambition sème en chemin quelques innocents condamnés, qu'importe? Agit-il autrement que le financier qui a jeté des malheureux dans la misère afin d'arrondir sa fortune, ou que le commerçant qui a réduit ses voisins à la ruine afin d'agrandir sa boutique? Encore une fois, s'il parvient aux honneurs eu escaladant des victimes et qu'on n'en sache rien, à qui devra-t-il en rendre compte? A sa conscience? Et s'il ne veut pas l'écouter?
Oui, M. Brieux a dit vrai : Pour pratiquer la vraie justice « il faudrait avojrjjïi.jCiEiir.âimple, aûcessible à la foi » ! Mais, à présent, loin de préparer des magistrats chrétiens, l'on veut forcer les magistrats futurs à fournir ujj brevet d'éducation laïque ! En admettant qu'un tel projet devînt loi, M. Brieux pourrait laisser vieillir sa pièce. Elle est exagérée aujourd'hui ; elle serait demain l'expression de la vérité I
c( Il faudrait avoir un cœur .ïimple, accessible à la foi... » La foi, ce n'est pas seulement au magistrat, pour qu'il juge équitablement, qu'elle s'impose; c'est à tout humain, pour pratiquer la vertu, qu'elle est nécessaire. Au fond, toutes les plaies sociales et tous les abus convergent à la foi, comme les malades au médecin; car toutes les plaies sociales et tous les abus coulent de la même source, les passions. Qu'est-ce
autre chose, en effet, cette soif effrénée de l'avancement, que la passion des honneurs, ou de la puissance, ou du bien-être? Lo magistrat prévaiicateur aspire à monter, pour améliorer son sort, comme le joueur parie sur un cheval, pour augmenter ses revenus.
Aussi, de même qu'il avait disséqué chez les magistrats, les conséquences de l'ambition, l'auteur de la Robe rouge a-t-il voulu sonder, jusqu'au sein des classes ouvrières, les oITofi^ .du jeu ; et il a écrit Résultats des Course!?.
*ires courses, ^ï^'fFet, malgré lous les discours pompeux et redondants qui aflirment et croient prouver la nécessite d'encourager ce plaisir public, afm d'amé-' liorer la race chevaline, les courses, à parler franc, c'est le jeu ; ce n'est pas autre chose. Et c'est le jeu popularisé, répandu dans les milieux les plus modestes, abaissé au niveau des bourses les j)lus maigres!
G esl là, surtout, ce qui le transforme en danger redoutable, en terrible facteur de misère et de mort; et c'est à ce point de vue que M. Brieux en a voulu examiner la nature et les résultats. Assez longtemps, le théâtre avait analysé le personnage auquel on réservait autrefois le nom dç;jt.^2jiejlir ;» : ce nisde famille abaissant la grandeur ou l'honorabilité de^son nom dans des tripots, où il semait son palrimolnë^êt récoltait la honte. Il fallait mettre à nu, maintenant, cette plaie nouvelle, ouverte au liane de la civilisation : Ja j^y, pénétraiit partout comme uue maladie tonlagicuse,, entourant les petits d'une tentation perpétuelle, à l'état eudémique,,et les enveloppant d'une atmosphère empoisonnée ; se glis-
sant enfin, par mille fissures, au foyer de l'ouvrier honnête, afin d'y porter la ruine, avec la foudroyante rapidité que met la peste à répandre le deuil.
Voilà ce que M. Brieux a essayé, voilà ce qu'il a fait. Les « résultats des courses », au sein d'une famille ouvrière honnête, et jusque-là heureuse en sa médiocrité, voilà ce qu'il a mis sous les yeux du public, avec le relief puissant de la scène.
Une telle entreprise est vraiment, dans la plénitude et la force de l'expression, du bon théâtre.
C'est en vain qu'on a blâmé M. Brieux d'avoir été banal, en choisissant pour thème un fait-divers, amplifié par ses observations ou sa fantaisie. Son œuvre est d'envergure à planer au-dessus de ces reproches; en dépit des railleurs, elle atteint les esprits.
D'ailleurs, à l'examiner, la critique est bizarre. Un « fait-divers»? Que signifie ce mot, sinon que l'auteur a puisé son sujet, non dans les fumées de l'imagination, mais en pleine réalité. Et si l'on prétend qu'il a eu tort de se pencher ainsi sur les faits pour les porter, tout palpitants, sur le théâtre, à quoi bon répéter, alors, avec prétention, qu'un dramaturge intelligent doit servir aux spectateurs des « tranches de vie »? Un fait-divers n'est-il pas « une tranche de vie », parfois saignante?
Mais voyons, maintenant, comment M. Brieux a développé son « fait-divers » et en a exprimé la leçon.
Le drame est un peu touffu, chargé d'incidents. Quelques-uns, sans doute, ont été ingénieusement rattachés au fond par beaucoup de petits liens factices et aucun d'eux ne manque absolument d'intérêt. Mais enfin, ils ne sont pas du sujet. Ne prenons que la charpente.
M. Brieux a choisi, pour cadre à son action, la famille d'un brave ouvrier ciseleur, Arsène Chantaud. Ce Chantaud est un honnête homme, habile en son métier, gagnant sa vie. Son fils, élevé avec soin, devenu presque un monsieur, mais travaillant encore auprès du père, épousera bientôt la fille du patron, M. Lcsterel. Aussi l'intérieur est-il gai, tranquille et confiant.
Or, un beau jour, Chantaud, ayant une commission à faire à Auteuil, est obligé d'attendre. Il s'est arrêté près de l'Hippodrome: il y aperçait les chevaux galopant sous la cravache, au milieu des cris de la foule ; un petit mouvement de curiosité le pousse à franchir la barrière: il sMntéresse à la course; il parie « pour voir » et il gagne. Avec ce gain, le mal est entré dans ses veines et le malheur à son foyer.
Chantaud ne serait point sollicité par le démon du jeu, que cet incident resterait isolé dans sa vie ; mais la tentation est là, toute proche et lancinante ; il en est enveloppé. Le courtier secret du |)ari mutuel arrive, il se glisse au milieu de l'atelier, reçoit les paris des camarades. Et voilà Chantaud qui se laisse aller, qui recommence et qui s'habitue.
Jusque-là, exact et laborieux au travail, honnête et franc chez lui, Cljantaud se relâche ; il gagne moins, dissimule une partie du salaire. Il n'est plus un modèle à l'atelier; il n'est plus, au foyer, le bon père et je bon époux. Il ment à sa femme, il inquiète les siens. On le surveille, il se fâche. Uu jour môme, il cède à l'envie de risquer une somme, — ohl très petite, — appartenant ù son patron. Celte fois encore, il gagne. Il est perdu.
Peu de temps après, il vient de toucher, pour
M. Lesterel, une très grosso noie. En route, ayant l'argent dans sa poche, il rencontre un compagnon de jeu et ne résiste pas aux perfides conseils de cet individu. Le voici de nouveau sur le champ de courses ; il joue, il perd; il veut se rattraper, il perd encore; affolé, il jette à un cheval, dont il croit la victoire assurée, tout ce qui lui reste, il perd une dernière fois. La chute est irréparable.
Le malheureux doit avouer sa faule à M. Lesterel. Apitoyé par la pensée du fils, honnête et laborieu.v, que la honte du père éclabousserait, et par l'idée de la vieille mère, âgée de quatre-vingts ans, que tuerait la condamnation du fils, le patron pardonne. Il ne fera pas arrêter Ghantaud; il le renvoie seulement, après avoir exigé de lui l'atteslalion signée du vol.
Le malheureux est donc sans travail et, comme il n'ose indiquer son dernier maître, il ne trouve aucun emploi. Son fils a perdu à la fois sa place et l'espoir de son mariage. Au foyer, c'est la misère et la désola- ,tion. Et^pendantce temps, le malheureux, prisonnier / de son vice, emploie ses loisirs à engouffrer dans le / pari mutuelles derniers sous de. sa famille. Exaspéré, / son fils éclate, un jour, en reproches violents. Le père alors voit l'abîme où il est tombé, où il a précipité les siens, et, pour les délester enfin de ce poids mort qu'il traîne au milieu d'eux, il so sauve, il s'enfonce en pleine misère.
Nous ne le verrons plus désormais qu'au commissariat de police, où il a été conduit parmi les vagabonds et où il avoue son crime, afin de so faire arrêter, condamner, emprisonner, pour en finir.
La leçon est complète et le drame achevé. Cependant, M. Brieux a voulu lui coudre un autre dénoue-
ment, un dénouement moins sombre, un dénouement heureux, qui permette au public de sortir du théâtre un peu ragaillardi. Au fond, c'est un dénou(?ment pla- (jué.Le lils est parvenu, à force de labeur, à payer l'argent détourné par le père et à rendre au foyer l'aisance disparue. II est rentré chez M. Lesterel, qui, réalisant les projets d'autrefois, l'associe à sa fortune et va lui donner sa fille en mariage. On retrouve, alors, Arsène au commissariat; décidément corrigé, il reprend sa place à la maison, qui le reçoit avec enthousiasme, et à l'atelier, qui l'arcueille avec sympathie. Et tout le monde est content... Tout cela n'est pas impossible, en réalité. Mais si Arsène Ghautaud n'avait pas eu de lils, ou si le (ils avait été moins intelligent, moins dévoué ?... Eu dépit du dénouement heureux, la leçon reste donc et conserve sa force; ou plutôt, le vrai dénouement, c'est-à-dire le vrai Résultat des Courses, est celui de l'avant-dernier acte ; il est incarné dans l'ancien ouvrier honnête et naguère à
son aise, arrêté maintenant pour vagabondage et menacé de la prison.
Tel est le Résultat des Courses. Où en est le remède?
Le premier remède, à coup sûr, et le plus simple, est de s'abstenir, avec énergie, de parier aux courses. Et c'est évidemment la résolution que M. Brieux a voulu impiimer dans les âmes.
Mais n'y aurait-il pas, à ce problème, une autre solution? N'y aurait-il point des mesures à prendre en vue de briser le cercle odieux de ce pari mutuel, agencé do manière à s'infiltrer dans toutes les bourses et à présenter la tentation perlide à tous les cœurs? C'est une question grave et compliquée que l'autour
de Résultats des Courses a écarté de son ceuvre. On peut le regretter, tout en reconnaissant avec lui que le sujet n'était point de ceux qu'il est aisé d'approfondir sous laforme dramatique. Au surplus, M. Brieux n'a point gardé sur ce point un silence absolu; il a indiqué d'un mot, dans une ironie, que le gouvernement aurait ici un devoir à remplir. Il montre, quelque part, la femme de Chantaud apprenant que son mari continue de jouer, par l'intermédiaire du pari mutuel, et s'écriant avec naïveté : « Mais je croyais que c'était défendu, le pari mutuel. — Oui, répond son interlocutrice, oui, c'est défendu autre part que sur la pelouse... Ça n'empêche que presque tous les marchands de vins tiennent des agences clandestines... » Alors, madame Ghantaud d'interroger, avec la stupéfaction de rhonnêteté qui ne comprend pas : « Le gouvernement laisse faire? » A quoi l'autre, en haussant les épaules : « Le gouvernement! tiens, parbleu ! je crois bien qu'il laisse faire, puisqu'il a sa part dans les bénéfices. »
Voilà le mal et c'est là, d'abord, que devrait porter le remède. Il est profondément immoral et terriblement dangereux, pour un gouvernement, d'encourager la passion du jeu, afin d'en tirer des bénéficeSj Au seul point de vue de l'intérêt, — qu'il trouve, à ce qu'il paraît, supérieur à la probité, puisqu'il le préfère à celle-ci, — l'État fait un calcul absolument faux, quand il ferme les yeux sur les développements clandestins du pari mutuel. Il lui faudra bientôt, pour abriter l'armée des vagabonds que ce système absurde aura jetés dans les rues, un budget que les recettes opérées par ce moyen honteux ne parviendront plus à soutenir I Et la question d'intérêt n'est que la moins
forte à réclamer contre cet abus. L'honnêteté publique exigerais de l'État la destruction vigoureuse et absolue de ces officines cachées qui sont, dans la grande ville, autant de foyers pestilents de misère et de vice.
J'aurais désiré que M. Brieux appuyât sur ce détail, avec son àpreté qui mord et qui enfonce, — au lieu de l'indiquer seulement, d'une allusion si brève. Et puis, j'aurais voulu surtout que l'auteur de Résultats des Courses élevât la question d'un vigoureux coup d'aile, afin de l'emporter jusqu'à ces hauteurs d'où le regard en peut mesurer l'étendue. Pourcjuoi donc la tenace et acharnée passion du jeu a-t-elle, aujourd'hui, multiplié ses victimes, agrandi son domaine et planté sa griffe en plein peuple? Il y a là un problème empoignant pour un chercheur, angoissant pour un moraliste.
M. Brieux avait déclaré que, pour rendre équitablement la justice, il fallait avoir un « cœur simple, accessible à la foi » ; n'aurait-il pu affirmer aussi que, pour résister à la passion du jeu, il fallait posséder la foi dans le Juge suprême et dans l'âme immortelle? Car, enfin, cette croyance, en quittant le cœur de l'homme, en emporte, avec elle, et le respect du devoir et la préoccupation de l'autre vie. Or, le sentiment du devoir ayant disparu, l'immorale aclion de conquérir son pain dans les hasards du jeu, au lieu de le gagner par un travail honnête, en est du coup légitimée. Et, d'un autre côté, l'espoir de la vie future ayant été brisé, l'ambition d'amasser sur la terre un maximum de jouissances accapare et remplit tout lliori/on humain! De là, celte exasfiéralioii de la folie du jeu. Kcinarquez-le bien, je ne dis pas
que cette atrophie du sens moral et cette ambition effrénée de plaisirs immédiats aient donné naissance à la terrible passion; — elle a trop de racines, hélas! au fond des cœurs viciés par la faute originelle ! — Mais n'est-il pas certain que ces deux éléments forment pour elle un terrain de culture effroyablement propice.
Pourquoi donc M. Brieux n'a-t-il pas effleuré ce problème? Use rencontre une parole, en son drame, où il a côtoyé de si près l'idée de Dieu!... Lorsque Ghantaud, arrêté pour vagabondage, avoue son ancien vol, il en arrive à confesser que la faim torturante a failli le pousser à de nouveaux crimes; et il continue : « Voyez-vous ce que... ce que... ce qui se passait dans ma pauvre caboche... non... j'peux pas vous dire ce qui se passait là-dedaus... tout de même... j'ai pas voulu... je ne sais pas pourquoi... je me suis rappelé je ne sais plus quelle chose, de quand j'étais tout petit, et j'ai pas voulu... non! non! pas ça... et je suis ici... pour qu'on me prenne... » Et le malheureux éclate en sanglots! Quel est donc ce souvenir « de quand il était tout petit? » Je suis sûr que M. Brieux, s'il voulait préciser, conviendrait que c'est une prière. Alors pourquoi ne l'avoir pas déclaré, tout haut, franchement? Un seul mot, évoquant la pensée de Dieu, aurait projeté, sur la pièce, un flot de lumière, ainsi qu'un phare allumé soudain dans les ténèbres.
Et cette lumière aurait pu éclairer aussi d'autroa questions douloureuses, auxquelles l'auteur de K'ésultats des Courses a touché, au cours de son drame, et dont je veux dire un mot. La situation du monde ouvrier, dans lequel il a pris tous ses personnages, a
naturellement imposé ses inquiétants problèmes à son esprit; d'ailleurs, elle domine et pénètre l'action. Cette situation, M. Brieux a voulu la dépeindre, en quelques mots, par ces menus détails bien choisis, bien rendus, qui sont parfois révélateurs de tout un état social. Ainsi, au premier acte, ou voit un ouvrier, chargé de famille, implorer du patron, comme une faveur, la permission de fabriquer chez lui, pour cinquante sous, en surplus du libeur quotidien, des écrans payés jusque-là trois francs. Le patron accepte et, un instant plus tard, se tournant vers ses ouvriers ; « Messieurs, je vous préviens que, dorénavant, je ne puis payer les écrans que cinquante sous — Cinquante sous ! — Je trouve à les faire faire au dehors à ce prix-là! » Et les ouvriers, après quelques murmures, se résignent, « puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement ». Notez que ce patron nous es*présenté comme fort honnête homme; il ne diminue pas les salaires a(in d'empocher la dillerence; à peine a-t-il imposé cette réduction de dix sous, qu'il abaisse en proportion ses prix de vente; il veut triompher de ses concurrents ! Eh bien, ce simple trait, que l'on sent si profondément exact, ne fait-il pas saisir à notre esprit le meurtrier (léau de la coiicurrence
infiniment mieux que ne l'auraient pu les explications les plus économistes ? Ah ! la concurrence, avec quelle raison Louis Vcuillot la déllnissait ; « Le droit pourjoul le monde défaire du tort ù tout le monde 1 » Et rhi>toirc du pèro Jnle.s, le vieil ouvrier dont l'émouvante et pittoresque physionomie traverse le drame! Elle élève, elle aussi, contre l'état social actuel, une accusation [)lus éloquente et plus décisive, à la fois, que les meilleurs discours. C'est fout le
176 LES PRÉDICATEURS DE LA SCÈiNE
procès de la moderne organisation du travail incarné dans un homme. Il est resté cinquante ans chez M. Lesterel; aussi son patron a-t-il obtenu pour lui la médaille du travail, qu'il lui décerne avec ces fiatteuses paroles : <c La vie de notre cher père Jules peut servir d'exemple à tous les travailleurs... Depuis cinquante ans, il a donné l'exemple do l'exactitude, de l'honnêteté et du dévouement aux intérêts de ses patrons. »
Très bien ; mais le patron, menacé de faillite, est contraint de se séparer de la plupart de ceux qu'il employait, et le vieux, que jusqu'alors il avait gardé surtout par commisération, est de ceux qu'il renvoie. Or, le malheureux a dû élever une famille et n'a pu ramasser d'économies; de cette famille, il ne reste plus aujourd'hui qu'une petite-fille, et cette petitemile... est partie. Voijà donc un travailleur, après / un demi-siècle de labeur et de probité, réduit à la / misère absolue, sans un sou et sans aucun moyen d'en gagner. Aussi n'est-on pas surpris de le revoir au commissariat de police, au milieu des vagabonds. Et lisez la fin de son interrogatoire : « M. Coulon (l'employé du commissaire) : Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de vous? — Le père Jules : Ce n'est pas à moi de vous le dire. — Rédigez une demande d'entrée à l'asile de Nan terre... Joignez-y un certificat du commissaire de police de votre quartier. — J'ai pas de quartier, puisque je ne demeure nulle part. — Et votre ancien patron; il ne peut pas vous aider? — Il m'a aidé. Seulement, à la fin j'étais si mal habillé que je n'osais plus y aller. On est fier. — On va vous envoyer au dépôt. — On va me mettre en prison... C'est donc un crime d'être sans pain et
sans^jibri? — Ce n'est pas un crime, c'est un délit. — Et après? — On vous relâchera. — Et après? — Vous ferez ce que vous voudrez. — Vous trouvez que c'est juste?... — Je n'ai pas à vous dire si c'est juste ou non... c'est comme ça... — Oui, mais c'est malheureux que ça soit comme ça... »
El tout cela n'est pas inventé à plaisir ; on le sait bien, que cet épisode est tiré, n»n de l'imagination d'un auteur, mais des réalités de la vie.,.îliilte existence ouvrière, aboutissant à l'écroulement dans l'a ruine et la faim, après un long, honnête et persévérant labeur, elle n'est pas seulement possible, elle est vraie.
Mais, ici encore, il faut demander: « Le remède?» A ces plaies sociales, à ces vices profonds et cruels de l'organisation du travail, M.Brieuxuo l'a pas cherché. Il a mis à nu le mal, arrachant les fards trompeurs et malsains dont loiilimisme et l'égoïsme essaient d'en cacher l'horreur et l'acuité; et, cette besogne utile, il l'a faite avec une rare vigueur, avec un merveilleux talent d'observateur et de peintre. iMais, quant à pousser plus loin son étude, quant à examiner des solutions, il ne l'a pas entrepris.
Et pourtant, devant une situation si navrante, on ne peut pas se désintéresser des réformes nécessaires. Encore une fois, l'on doit regretter que M. Brieux n'aitpoint élevé ses regards jusqu'à l'Evangile : il y aurait découvert des remèdes aux maux de la société, comme aux maladies du cœur humain. Certes, la parole divine a proclamé qu'il y avait toujours des pauvres [jarmi nous ; mais l'E'^lise, en même temps, s'est constamment elforcée d'en diminuer le nombre, afin de réduire le dénûment aux cas
exceptionnels. Les deux maux que M. Brieux signale avec raison, la concurrence et « la misère imméritée » de tant d'honnêtes travailleurs, l'Église avait forgé toute une organisation sociale où ils trouvaient, sinon leur remède absolu, du moins le plus puissant palliatif qu'on ait jamais imaginé contre eux. C'était la corporation. Grâce à la constitution des métiers, tous ceux qui pratiquaient la même industrie étaient unis par des liens et par des règlements qui les empêchaient, — l'auraient-ils voulu ! — de se ruiner réciproquement. Grâce à la constitution des métiers, les ouvriers étaient soutenus, jusqu'à la fm, dans les difficultés de la vie, par un ensemble harmonieux et complet de fondations, qui les gardaient de ces terribles chutes aufond de la misère...
Mais, en suivant M. Brieux dans cette digression, qui ne tient que par des ficelles dramatiques à la question des courses, je me suis éloigné de mon sujet. J'y reviens.
Après les résultats du jeu, il était naturel que M. Brieux essayât d'étaler sous les yeux du public ïes effets de la débau£he.
Mais il s'y est pris de telle façon que la censure a interdit sa pièce et qu'on doit constater qu'elle a bien fait.
Cette œuvre, pourtant, les Aj^^^i^ n'est pas sans mérite ; seulement, son sujet n'est point de ceux qui puissent affronter les planches. Il est tel, en effet,
que voulant l'étudier ici, — car on verra qu'il était bon de l'étudier, — je dois presque en offrir des excuses au lecteur.
M. Brieux, dans cette pièce, a pour but d'examiner la dél^aucbe, au point dû uu£..(jLe ses conséquences pathologiques et de leur contre-coup social.
Il est certain qu lesintentions deM. Brieux ontété droites ; nul, après avoir lu les A uarfës, n'accusera l'écrivain d'avoir cherché le bruit ou le profit du scandale. Et pour tout dire, enfin, son drame expurgé de quelques passages et de quelques mois, dont je reparlerai, serait une œuvre, audacieuse assurément, mais utile,,., au moins à la lecture.
II est même aisé de comprendreà quelleinspiration l'auteur a obéi. Venant de découvrir et d'explorer les profondeurs de ce fléau social, hypnotisé par le souci d'y porter remède et par le besoin d'y attirer l'attention publique, il a cru accomplir œuvre saine, encore plus que hardie, en mettant son ingéniosité dramatique au service de celte cause. Il a subi l'embâllement quis'emparcde l'homme enfermé dans une idée. Jugeant de sang-froid, lacensurea eu raison de serrer les freins'^ Eiil-elle négligé ce devoir que, dans lapresse, unconcert unanime eùtréveillésa vigilance. Et ses adversaires, qui ont profité desonénergiepour critiquer ses rigueurs, auraient argué de son inaction pour établir son inutilité.
Au surplus, l'auteur n'en a que mieux enfoncé son clou dans l'opinion. La cabale et le bruit menés autour de sa pièce ont donné plus de force à son cri d'alarme, que ne l'eût fait la représentation, noyée dans le scandale.
Mais abordons le vif du sujet.
De ce problème aigu, M. Brieux a donc négligé le côté moral et na mis en relief que^ les élélnents physiologiques. Il a eu tort. Examinons toutefois ses arguments, avant de blâmer ses lacunes.
Ce qu'il a voulu, c'est enrayer les progrès du fléau, comparable, par ses ravages, à l'alcoolisme et à la , tuberculose ; et, pour les enrayer, il a cru qufîje meilleur remède était de déchirer les^voiles^jlpnt / cette maladie enveloppe sa honte, en criant, tout / haut, dans la rue, sa nature, sa source et ses elTuts. / En deux mots, l'écrivain s'est fait le porte-voix de
la Ligue instituée parle sénateur Bérenger, le célèbre et vigilant gardien de la moralité publique, et par le docteur Fournier, dont la compétence, en ces matières spéciales, est connue. Ces deux autorités du Parlement et de la science avaient fondé uneSocié/é de prévoyance sanitaire et morale, afin d'arrêter l'invasion du mal, en avertissant la jeunesse, à l'instant critique où elle peut subir les entraînements qui l'exposent à en être victimes.
Ils voulaient saisir l'opinion. M. Brieux leur a prêté son talent.
Sa pièce, à ne considérer que la sobre vigueur de l'intrigue et la claire énergie du langage, est peut-être une des plus remarquables qu'il ait écrites.
A la veille de son mariage, un jeune homme est frappé delacontagion hideuse; il se fait examiner par un spécialiste fameux. Celui-ci lui permet d'espérer la guérison dans trois ou quatre ans. Mais d'ici là il lui interdit formellement le mariage.
Vavarié, qui ne veut point accepter un tel arrêt, se livre aux mains d'un charlatan, se marie six mois après, devient père un an plus tard et se réjouit de
son bonheur, — quand, chez la fillette, encore à la mamelle, apparaît soudain l'effrayant stigmate.
Le médecin de la famille, inquiet, fait appel au célèbre docteur que, jadis, le père avait consulté. Ce docteur, aussitôt, reconnaît le mal h';réditaire et démontre au père, accablé, son crime. Après quoi, survient, affolé de colère et d'indignation, le beau-père de l'avarié, qui veut tuer son gendre, ainsi qu'une bête immonde, ou, du moins, réclamer le divorce. Entre ces deux partis, tous deux gros de scandale, le docteur insinue le pardon. Il explique, — et c'est la conclusion de M. Brieux — que le malheureux, en somme, a «Hé plus imprudent que coupable et qu'il a péché surtout par ignorance. Il lui manquait, comme à presque tous les jeunes gens, d'être averti.
Tel est le drame. On me permettra, pour le juger, de me couvrir de l'autorité d'un prêtre et de prendre en mains le courageux et précieux petit livre, écrit par M. l'abbé Fonssagrives , aumônier du Cercle catholique des étudiants, surV Education de lapureté. Celte brochure est née du même événement que la piècQ\ \a. Sociiètc de prévoyance sa7iitaire et murale, en aprovoquc indirectementlapublicatiou. Il y aplus, elle est inspirée d'un souci analogue : avertir l'adolescent des mystères de la vie humaine, à l'heure où ils vont devenir un danger.
Mais, entre l'écrit du prêtre et celui du dramaturge, il y a, dans le choix des moyens, une différence essentielle. Le directeur de conscience veut assurer l'adolescent conlic un vice, — rauteurdesAuariés, contre une maladie ; le premier donne aux jeunes gens la religion pour bouclier ; le second leur propose, comme un garde-fou, la pour du fféau.
En vérité, l'on est surpris de voir M. Brieux chercher, en luttant contre une plaie sociale, un allié, son principal allié, dans la peur. Il avait habitué le public à plus îe~hârdiesse.
Oui, la oeur du malj)hjsique est, sausjdoute^. une barrière aux débordements de la déliaiiGEp ; elle peut arrêter, momentanément, le malheureux qui se sent prêt à défaillir. Mais quand on a l'imprudence de lui donner le premier rang dans l'arsenal de la vertu, elle engendre, au sein de l'organisme moral, une faiblesse et une lâcheté qui, peu à peu, désarment l'énergie. En dressant la barrière, elle détrempe le sol. Elle est du même cru que la peur du gendarme. Un malfaiteur ne songe pas à éviter le crime, il cherche à esquiver la peine. Or, ce n'est pas la frayeur du châtiment, c'est l'horreur du péché qu'il faut inspirer à la jeunesse.
C'est à quoi vise et parvient la religion : « Par se^^ exhortations à fuir les occasions dangereuses, à pratiquer la dévotion à la sainte Vierge, à prier avec une pleine et entière confiance dans le secours d'Ea Haut, lareligion, dit l'abbé Fonssagrives, indique les moyens d'échapper à la concupiscence qui survit au baptême, de lutter contre cette voix de nos sens. Par la pratique fréquente des sacrements , elle inspire à ceux qui communient au Christ la grâce divine ; et en plaçant sous leurs yeux « ces milliers d'autels où chaque » matin coule un sang plus éloquent que la prière » d'Abel », en leur rappelant la doctrine même de l'apôtre saint Paul, elle leur donne une juste notion de ce qu'ils doivent à leur corps devenu le temple même du Saint-Esprit, car Dieu se livre à eux réellement et consubstantiellement j sa chair devient leur
chair, son sang devient leur sang ; ils ne vivent plus, mais c'est Dieu qui vit en eux. La chasteté devient l'une des principales vertus duchriticn. » Une vertu, ce seul mot creuse un abîme entre M. l'abbé Fonssagrives et M. Brieux qui, lui, de la chasteté, ne fait qu'une précaution hygiénique.
Citons encore cette pensée du prêtre : « L'éducation religicase a pourbut d'éveiller chez l'enfant les appétits de la vie supérieure pour laquelle il est fait. Forcément, il apprendra par là à combattre les appétits inférieurs, à devenir plus fort que lui-même, à combattre la loi de nos membres qui répugne, qui résiste, qui conspire contre la loi de l'esprit. » C'est bien cela : l'écrivain libre-penseur avertit du danger ; la religion, dans le sens propre du mot, é/èfe audessus du danger.
Mais, nous voici sur un terrain que l'auteur de la pièce a voulu ignorer. La religion n'apparaît, chez lui, que dans une ironie déplacée, qu'il vaut mieux passer sous silence, et dans une réplique insidieuse, où M. Brieux a cru opportun de ressusciter une vieille et perfide objection : « Dieu^ dit à son fils la iPLi'e de Vavarié, Dieu te j unit di> ta débauche en frappant toa enfant. — Tu crois? répond le coujiable... Il n'y a pas d'homme assez méchant et assez injuste pour commettre l'acte que ta prêtes à ton Dieu. »
Hé ! ne vois-tu pas, malheureux, que la main qui te châtie, ce n'est pas la main de Dieu, c'est la tienne. Supprimons Dieu, pour un instant, puisque tu n'y crois pas. Prenons la nature. Tu as détourné, pour jouir, le pouvoir que la nature avait mis eu loi, pour engendrer; ton sang s'est corrompu ; lu as transmis ce poison intime à l'être qui naissait de toi ; la nature
18i LES PRÉDICATEURS DE LA SCÈNE
accomplit son œuvre ; avec ce sang vicié, elle crée de la pourriture. Et tu te plains de Dieu? Dieu est injuste et méchant, dis-tu, de n'avoir pas opéré un miracle en ta faveur. Aurait- il donc fallu qu'il suspendît les lois naturelles, afin que ton impunité fût un encou- ; ragement pour ceux qui voudraient les violer après toi!...
Non seulement, M. Brieux n'a pas donné sa place à la religion ; mais la part qu'il a faite à la simple morale est déplorablement insuflisante. Ainsi, ce qu'il reproche à son avarié, — d'ailleurs, comme une imprudence au point de vue de l'hygiène et nulle- , ment comme une défaillance au regard de la vertu, 1 — c'est uniquement la débauche de bas-étage, où \ ce malheureux a pris la contagion. Le bon jeune homme, avant ce jour funeste, avait bien trompé son ami intime et séduit une jeune ouvrière. Mais ces fredaines, exposant beaucoup moins la santé, no comptaient presque pas.
Et ce n'est pas le pire. Il est tel passage oîi le docteur, indulgent pour les appétits de la chair, indique à l'avarié, — comme un pis-aller dangereux et fâcheux, je le reconnais, — certain moyen qui permet sinon d'éviter le mal, au moins d'ei! diminuer les risques. Il n'y a que deux ou trois lignes ; elles n'en sont pas moins une tache, et que rien ne saurait excuser.
On voit que j'avais raison d'exprimer de fortes ré" serves, en rendant hommage au caractère et aux intentions de la pièce. Néanmoins, je le répète, expurgée des passages qui ont motivé ces critiques, et reléguée de la scène à la bibliothèque, i'œuvre aurait sa valeur et sou utilité.
Mais, lisez plutôt l'aumônier des étudiants catholiqiies. Au fond, ce que les Avariés renferment do meilleur, c'est pcut-êlre bien Toccasion qu'ils m'ont fournie de citer l'abbé Fonssagrives.