‹ Les prédicateurs de la scèneChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A lafaçon dont la noblesse est accommodée sur laplu" part de nos théâtres, il faudrait aussi la classer parmi les plaies sociales et les abus. Nos moralistes et nos réformateurs, en effet, sont fort préoccupés d^'arlstocratie, mais c'est presq^ue toujours pour la vilipende^ jusqu'au sang.

Des gentilshortimes, ils ne connaissent etne veulent apercevoir que les (j|,gfla dents pu .X6J->»^-'éoéQérés. Sont-ils frappés parla criante opposition qui s'aflîrme entre les grandeurs du temps jadis et certains abaissements d'aujourd'hui ; par le contraste insolent qui s'accuse entre les or itentions que quelques nobles conservent et l'orgueilleuse inutilité qu'ils traînent dans le monde ? Peut-être ! En tout cas, ce qui est positif, c'est qu'ils abusent à l'envi de ce parallèle. Et, hypnotisés par ce point do vue, ils ne veulent considérer, de l'aristocratie, rien autre chose.

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Tantôt, ce sont les compromissions des noms les plus antiques ' ^"""""TrfiïïFlêrplus douteux que

l'on flagelle en ..• ; tantôt cest la retraite

et l'oisiveté du châtelain de vieux lignage qu'on blâme ou qu'on déplore.

D'ailleurs, en général, nus sociologues improvisés se bornent à la critique et ne cherchent pas le remède. Un seul a entrepris de creuser à fond ce côté du problème ; et c'est un de ceux qui paraissaient le moins idoines à ce travail. Le moraliste nouveau-jeu, l'amuseur Henri Lavedan, le peintre complaisant du vice et le flatteur des goûts les plus d -pravés, s'est découvert un beau matin la compétence et l'ambition, non seulement de^juûii^éJOfir la^jjftoderae aristocratie, mais bien de lui prescrire, avec le plus grand sérieux, i»on devoir. Il a même eu besoin, pour venir à bout de cette besogne ardue, de deux pièces emboîtées l'une dans l'autre. La première, {GfrRciiice d' -iitroc, a obtenu du ri'ste un gros succès ; quant à la seconde, les Deux Noblesses , elle est tombée le plus piteusement du monde.

M. Henri Lavedan a consacré le Prince dWurec à montrer li,d^L;adcnce et l'avilisr^ementde la noblesse actuelle. Il la dépèce, il la dissèque, il la retourne sur les tréteaux comme sur un gril, avec une ironie mordante et féroce; mais, tout eu indiquant, par des traits épars et mal a] puyt^s, ce qu'elle devrait être, il s'attache surtout ù poindre ce qu'elle est, — ce qu'elle est, du moins, à l'opi lion de M. Lavedan. — C'est dans les Deux Noblesses que nous voyons l'auteur comique se changer en économiste et en philosophe; le railleur impitoyable aiguise encore ses traits sur quelques figures ; mais le premier rôle est

tenu par le moraliste. On entend l'écrivain du Nouveau Jeu, se hissant dans la chaire, a^esser un sermon laïque aux descendants des vieilles races. Et c'est même pour cela, — le piquant satirique étant un médiocre prédicateur, — que la pièce a échoué misérablement.

Mais quelle est donc cette aristocratie contemporaine ainsi méprisée, raillée et conseillée par notre moraliste ? Oh ! quelque chose de honteux, de très vil et de très bas. D'ailleurs, ouvrons le Prince dCAurec et laissons la parole à M. Lavedan, qui la manie de façon experte. Il va nous dire sa pensée par la bouche d'un certain de Horn, un banquier très juif, très millionnaire et très fraîchement baronne, qui fréquente assez cavalièrement chez le prince d'Aurec, gentilhomme aussi fameux par son nom que par sa réputation dejoueur et le mauvais état deseslinances. Ce de Horn, après avoir flatté son hôte, épanche au sein d'un ami le fond de son cœur et de sa rancune « A quoi servent-ils à présent (les aristocrates)? s'écrie le juif, amer. Les lettres, les arts, les sciences, ne les dérangent guère ; en dehors de la race chevaline, ils n'encouragent pas ; et si on les laissait faire, ils arrêteraient tout. Inutiles, vains, frivoles et aigris, ce n'est plus qu'une classe artificielle et isolée dans la société, une classe de luxe, toute craquelée, qui se décompose brillamment sous ses harnais, et qui va tomber demain eu poussière. » L'interlocuteur du néo-baron essaie une objection, craintive et peu convaincue ; « Il y a tout de même parmi eux, insinue-t-il, quand on sait chercher, des gens d'honneur et de vertu, des fidélités surannées, mais respectables, des valeurs réelles. » Mais sur les lèvres du banquier,

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M. Lavedan met tout de suite une réponse victorieuse, ou du moins jugée telle par le timide objectant, qui n'y réplique rien. Oui, le baron veut bien concéder un certain nombre, un nombre tout petit, d'exceptions; mais, reprend-il aussitôt, « pour un duc, brillant homme d'Etat, et un vicomte somptueux penseur, passez-moi en revue tous ces imbéciles titrés... Prise dans son ensemble, allez, cette aristocratie moderne est bien en train de s'effondrer. C'est indiscutable. Ils ne sont plus rien et il ne leur reste plus rien. »

On pourrait supposer que chez l'israi'^lite enrichi, titré, mais toujours encrassé de sa juiverie, c'est l'amertume et l'aigreur de la supériorité qui dictent ces jugements. Mais non! ce de llora exprime bien l'opinion do l'auteur. Car, à l'autre bout de l'échelle morale, M. Henri Lavedan fait tenir, à une très noble et vertueuse dame, un langige analogue. La duchesse de Talais, mère du prince d'Aurec et liUe d'un bourgeois, s'ouvre à un conlident. Jeune lîlle, elle avait rêvé de la noblesse à en être obsédée ; et sa seule ambition fut d'y pénétrer un jour. « J'en ai été, s'écrie-t-elle enfin, j'en suis, j'ai vu ce que c'était. C'est moins que nous autres. Ah ! je suis punie, oui!... M'a-t-elle assez fait souffrir, celte noblesse! Je lui ai apporté mon argent et mes vertus bourgeoises, elle m'a apporté ses vices héréditaires et son blason ruiné. »

Ainsi donc, que le jugement soit porté par la femme au grand cœur et à l'esprit droit, ou par le financier véreux à l'esprit tors et au cœur fermé, l'arrcl, souffié par M. Lavedan, demeure, au fond, le même. Il y a plus encore cl l'acharné saliriciuc a poussé l'ironie jusqu'à faire tomber de la bouche du prince la con-

damnation de sa propre classe. A quoi sert, do nos jours, un gentilhomme ? A cette question, voici comment répond, du ton le plus sérieux, le prince d'Aurec : « A maintenir le goût, à créer la mode, à inventer un mot nouveau^ une nuancÊ»Ji& Parfum, ^ lancer dans la circulation une cravate, un chapeau, ou une écuyère, à rendre un vice bien porté aussi aisément qu'on ridiculise une vertu, à réagir contre le gros diamant du juif, le bronze d'art du bourgeois et la quincaillerie du Péruvien ! voilà les seuls devoirs dignes d'un gentilhomme, à notre époque! »

Il est évident que, si tous les nobles de la vie réelle avaient le même idéal que ce gentilhomme de théâtre, on ne voit pas trop ce qu'on pourrait perdre à leur disparition.

Voilà donc comment M. Henri Lavedan peint la moderne aristocratie; voici maintenant comme il la fait agir. Avant de raconter les exploits du prince et de la princesse, exécutons rapidement les deux nobles comparses que l'auteur a voulu, sans nul doute, ériger en types, par le soin qu'il a mis à nous détailler leurs figures. Le premier, c'est ^ontréjeau. J)ans les salons du prince, un soir de bal, on voit accourir ce petit-lils de chouan, qui nous est présenté sous les traits d'uji^pjxfAit^iûibéciie, aussi prétentieux que vide, et n'ayant plus qu'un rêve : son aïeul menait les gars Bretons à la bataille ; Il noijifriJ, - l'ambition de conduire les danseurs à la pavane. A côfe~de Moutréjeau, voici le très noble marquis de Chambersac ; celui-là, c'est le gentilhomme à tout lairCj organisateur de soirées, brocanteur de vieux souvenirs, fabricant de généalogies, dénicheur de portraits d'ancêtres. Ruiné jusqu'à la corde, et cepen-

dant professeur d'élégance, jj^iait^argeat, par ces petits moyens, dejl'illuslre blason (]ui Fiiitroduit dans les milieux les plus fermés. Admirez-vous le bel arrangement de celte fête, où le marquis promène son habit noir, à la demière coupe, et sa politesse exquise et raffinée? Eli bien ! sachez qu'il a reçu la forte commission pour en préparer les détails. Etcsvous surpris de lire, au compte-rendu d'un bai olTert dans une maison de très moderne aristocratie, le nom très vieux des Ghambersac? Apprenez que le dernier porteur de ce grand nom a touché une somme ronde, alin de relever par son antiquité bien connue cette noblesse un peu trop jeunette. Avez-vous ouï dire que le prince d'Aurec a vendu l'historique et merveilleuse épée du grand connétable, son ancêtre, à. certain juif enrichi et blasonné de frais? Ne doutez pas que le marquis de Chambersac ait servi d'intermédiaire honnêtement rétribué entre le descendant du héros et l'héritier du marchand de lorgnettes... Tel est ce Chambersac, tel est ce gentilhomme où lo moraliste Henri Lavcdan veut résumer une classe.

Mais enfin, 4;e marquis commiâ:iiuûûaire.a le mérite au moins do gagner sa vie; et c'est, en somme, en prati'itiant son métier qu'il a conquis l'argent dont il fait étalag'e. Il es^ par ce côté, Tort supérieur au prince d'Aurec, voire à sa très noble épouse. Car ce conple éminent par la naissance est composé, dès qu'on le retourne et qu'on regarde à l'envers, do doux tristes sires. Le prince et la princesse invitent la noblesse entière à des bals somptueux et féeriques j^ mais ils sont aux abois, incapibles de solder lo dernier de leurs fournisseurs. Lo mari, après avoir mangé sa fortune au jeu, essaie vainement de

la retrouver par le moyeu qui en a consommé la perte. La princesse, ayant sollicité sans résultat la bourse épuisée de son époux, cherche éperdument l'argent nécessaire à payer ses toilettes.

Or, c'est au plus aigu de cette crise financière que se noue l'action de la comédie. Le pseudo-baron de Horn est accueilli dans la vieille demeure aristocratique. Aussitôt l'Israélite archi-millionnaire entreprend de faire la cour à la princesse, et assez délibérément, pour que celle-ci n'ait aucune peine à deviner les secrètes et insolentes prétentions du juif. Vous pensez qu'alors, elle le chasse ou tout au moins l'évite? Erreur, elle lui emprunte, d'un seul coup, deux cent mille francs. Quant au mari, qui ouvre son hôtel à ce banquier louche, il essaie bien de cacher, même à ses propres yeux, même à sa conscience ankylosée, l'arrière-pensée d'intérêt qui le pousse à recevoir un homme aussi véreux, un baron aussi audacieusement inauthentique. Mais, de Horn le surveille et le voit lentement mûrir pour l'emprunt secret, honteux, qu'on cèle comme un crime ; et, à l'instant propice, il n'a plus qu'à le cueillir.

Un peu plus tard, la ruine est accomplie, publique: il a fallu vendre Ihôtel superbe ; et la mère du prince, après avoir fait imposer à son fils l'indispensable humiliation d'un conseil judiciaire, a reçu la princesse et lui dans son château. Là, se réveille enfin le vieux sang des Aurec ; et la fière honnêteté de la femme a, chez la princesse, un sursaut de vie. Mais il est un peu tard. Devant les propositions presque brutales que se permet de Horn, espérant toucher sans peine un prix tacitement convenu, tout l'orgueil de la race et toute la pudeur de la femme insultée bon-

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dissent d'horreur et de mépris. Fort bien ; mais il n'en reste pas moins vrai que ce grossier désir, auquel la princesse indignée se refuse aujourd'hui, elle n'avait pas rougi de le flatter hier, pour quelques billets de banque. Elle a, certes, raison de se dérober aux derniers effets de l'ignoble marché; mais, elle l'avait conclu. Et quand, do son côté, le prince, aux réclamations du financier qui demande au moins son argent, se redresse à son tour, veut chasser le faux baron, l'on applaudit sans doute et l'on admire ; on est content de voir le puant Israélite écrasé par tout le superbe dédain de son noble débiteur; on veut presque oublier les vilenies d'hier; mais enfin ces vilenies n'en existent pas moins. Il est très joli, mais trop aisé, de ressaisir sa fierté d'aristocrate à l'heure du paiement, quand, le jour de l'emprunt, on était descendu Jusqu'à fiatter le banquier juif. Et au bout du compte, on ne voit pas trop comment sortirait d'embarras le beau prince d'Aurec, si sa mère, informée, ne soldait généreusement les dettes de son fils. C'est elle, au fond, qui de tous les titres de la comédie, apparaît la seule vraiment noble ; et elle est née Piédoux.

Telle est, selon M. Henri Lavedan, l'aristocratie contemporaine ; arrivons aux Deux Nobtef^ses et nous allons voir ce que notre moraliste mondain voudrait qu'elle fût. Il nous l'a montrée dégénérée ; par quel moyen lui conseille-t-il de se régénérer?

De sa seconde pièce, — afin de mieux souligner sa prétention d'être moraliste, après avoir été peintre de mo'urs, — l'auteur a fait la queue de la précédente, en ne rhaugcant que .sa manière et son allure; il les a d'ailleurs bien changées ; l'ironiste est devenu

sermonneur. Dans les Deux Noblesses, il est vrai, l'on retrouve encore un coin de satire ; on y découvre aussi quelques digressions, qui ne manquent point de piquant, ni parfois de sérieux, sur les questions ouvrières et sur la charité mondaine; on y voit fleurir enfin, sur les austérités du prêche, un bref roman d'amour. Mais c'est pour la morale évidemment que toute la fable est écrite ; examinons donc seulement la morale.

Auprès de quelques aristocrates échappés de la comédie précédente, — un marquis de Touringe, installé à la campagne où il vit dignement dans sa somptueuse inutilité ; un des Moulinard, député conservateur sans principes, tonitruant sans éloquence, vaillant sans courage et prétentieux sans idées ; un baron d'Ornac, autre député, radical au Palais-Bourbon, mais sportsman et comédien distingué dans les châteaux, — M. Henri Lavedan nous otfre d'abord un noble absolument contraire aux trois précédents ; et nous comprenons immédiatement que l'auteur incarne en lui son programme, en fait le premier point de sou sermon. Le comte de Briçay, descendant d'une antique lignée, s'est fait médecin, médecin « pour de bon », qui vit de sa profession, soigne les malades et même les guérit. Remarquons toutefois qu'en revêtant son diplôme, il a dépouillé son titre ; il n'est plus maintenant que le Docteur de Briçay.

Mais le héros de la comédie, le gros morceau du sermon, c'est un gentilhomme encore plus fameux que M. de Briçay et qui a pris une décision beaucoup plus radicale : il n'a pas seulement abandonné son litre, il a troqué son nom contre un nom de roture. M. Roche, industriel, est tout simplement un d'Aurec ;

il est le lils du prince. Ce malheureux prince, après un instant de retour à des idées plus saines, est retomb«3 jusqu'au fond de son vice; il a joué, il a perdu, il a triché; pris en fiagrant délit, il s'est fait sauter la cervelle. D'ailleurs, celte mort criminelle, aux yeux de M. Henri Lavedan, est une grande action qui suffit à racheter toute sa vie honteuse. Et cette appréciation, pour le dire en passant, projette une singulière éclaircie sur les théories morales de notre moraliste.

Donc, le lils du prince, au cours d'un voyage en Amérique, où il poursuivait la richesse, a pris le nom de Koche ; et pas du tout, c'est à noter, pour se purifier du déshonneur dont son père avait souille celui des Aurec, — car, de son pèro, il ignore la honte suprême et le suicide, — mais, simplement, pour conquérir, sous un personnage nouveau, un nouveau patrimoine. A cela, du reste, il a réussi; il est au premier rang des grands industriels de France, il est archi-millionnaire, il est célèbre. Aussi, plus fier du nom qu'il a créé que du nom qu'il avait reçu, le gentilhomme embourgeoisé se garde bien de révéler sa race. Au contraire, il -e proclame à toute occasion le lils de ses œuvres, il affirme résolument que la noblesse est désormais (inio, qu'il ne rchto plus que des hommes.

Or, tout près de chez lui, vit sa mô e, abritée sous le nom de Mme Durieu : M. Roche et Mme Durieu se connaissent, mais ignorent réciproquement leur véritable personnalité, partant les liens étroits qui les unissent. Il serait trop long d'expliquer comment tout se découvre à la lin, dans une scène de mélodrame. Qu'on r^ache seulement (ju'après celle révélation, la comédie se dénoue par un mariage entre la fille de

Touringe et le fils de Roche (ou du prince d'Aurec), tandis que la princesse (ou Mme Durieu) tire, en ces mots, la leçon de l'histoire et la péroraison de ce prêche en trois actes : « L'avenir de rarislocratie est là, mes amis, dans la fusion des deux noblesses. La vôtre, Touringe, celle du temps passé, celle d'hier. La tienne, cher enfant, celle des temps nouveaux, celle de demain. »

On voit, par ce dernier mot, que la princesse considère en son fils, non plus l'héritier de ses nobles aïeux, mais l'industriel enrichi, qui de ses propres mains a créé sa puissance; elle admire en lui, non le descendant, mais le fondateur de race. Et donc, la conclusion de M. Lavedan, serait celle-ci : que pour se retremper, la noblesse aujourd'hui doit, comme le prince d'Aurec devenu M. Roche, abandonner jusqu'à son nom. Ce serait excessif ; mais précisément l'exagération de la conséquence permet d'y voir, au lieu d'une leçon qu'on doit prendre à la leltre, un symbole dont il suffit de dégager le sens. En résumé, fci la moderne aristocratie veut se relever, il lui faut, selon M. Lavedan, dépouiller tout ce qui s'attache au nom même, à l'antiquité de la famille ou à son illustration; elle a besoin de devenir, en fait, roturière, — ou tout au moins, comme Touringe, de fusionner avec la noblesse industrielle et les gentilshommes du fer et du pétrole. A ce prix seulement, elle pourra remplir, d'un sang jeune et fécond, ses veines épuisées.

Au fond, si le persifleur a été trop dur à la critique, le sermonneur est assez raisonnable en sa moralité. Dans tous les cas, M. Lavedan a montré, sur ce terrain, plus d'adresse et même plus d'impartialité que

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cet autre Fouquier-Tinville de la noblesse, qui s'appelle M. Mirbeau. Ne demandez pas à M. Mirbeau de faire grâce à l'aristocratie déchue, ni de rendre justice aux vrais gentilshommes. Le peintre forcené du trio de bourgeois féroces et obtus qui, dans les Mauvais bergers, personnifient le patronat est si éloigné de reconnaître un seul mérite aux descendants des vieilles races qu'il éprouve le besoin de calomnier jusqu'à leurs ancêtres. Sa plus récente production, Les affaires sont les affaires, n'a d'autre but, en effet, que d'établir la supériorité des forbans d'aujourd'hui sur les preux d'autrefois; et plus l'auteur s'eiTorce d'accabler les écumeurs de la Bourse, plus il abaisse en même temps l'aristocratie qu'il place encore audessous d'eux.

Toutefois, il y a peut-être inexactitude à soutenir que c'est là le seul but de la pièce ; car M. Mirbeau met à profit l'occasion pour laisser fluer son fiel antireligieux, pour ravaler l'Église en même temps que la noblesse.

.Au premier abord, il est vrai, sa comédie ne semble pas viser directement ce double objectif. Au contraire, au premier acte, on a la surprise, un peu méfiante, de voir cet écrivain connu, — si tant est qu'il soit connu, — pour un socialiste et surtout pour un anticlérical, s'attaquer maintenant aux financiers pirates, en les peignant sous quels traits? sous les traits d'un brasseur d'affaires anticlérical et socialiste !

Mais, c'est en pénétrant plus avant dans l'action qu'on s'aperçoit que l'œuvre est souillée d'un venin anarchique et impie, qui empoisonne la pièce et surtout ses conclusions. C'est aux applaudisse-

ments haineux qui, des hautes galeries du théâtre, accueillent certains mots détestables, qu'on sent le vrai but et la vraie pensée de l'auteur.

Voyons le sujet.

Nous sommes au château de Vaux-Perdus, dans les environs de Paris. C'est la propriété d'Isidore Léchai, lînancier, riche à cinquante millions, candidat socialiste anticlérical aux élections prochaines et fondateur du Petit Tricolore, journal antiprêtre et antibourgeois.

Notre homme y arrive en compagnie de deux ingénieurs, ou plutôt de deux aigrefins, qui lui ont proposé une grosse affaire, avec l'intention de le rouler, et qu'il a invités chez lui, pour les rouler.

Isidore Lechat retrouve au château sa femme, une petite bourgeoise intimidée par sa fortune, et sa fille Germaine, uno ii>^;^Je4tufîlU qui méprise et qui hait sa canaille depèrej^mais qui, au fond,.jae respecte pas plus la pudeur, que lui la probité. Car nous la surprenons en relations intimes avec Lucien Garraud, jeune ingénieur chimiste, au service du banquier. Le premier acte est ilni.

Le deuxième est un triptyque. On y voit d'abord Germaine, écœurée de cette existence et opprimée par cette fortune illégitime, obtenir de Lucien qu'ils fuiront tous deux. — Puis, on y assiste à l'entretien de Lechat avec ses deux invités, qu'il accule à un traité avantageux pour lui seul. — Enfin, on y fait connaissance avec Xavier Lechat, noceur épui'Sé à vingt et un ans, qui arrive en automobile, afin de demander à son père dix mille louis qu'il a perdus au jeu.

Acte troisième et dernier ; Mélodrame. Xavier Lechat, nanti de ses deux cent mille francs, repart sur

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sa machine. Aussitôt, paraît le vieux marquis de Porcellet, qui, débiteur du financier pour plus d'un million, vient solliciter un nouvel emprunt. Le banquier refuse ; mais il propose au gentilhomme un marché : que le jeune héritier des Porcellet épouse G^-rmaine Lechat et le marquis sera quitte. M. de Porcellet prend de grands airs, fait de grands mots, puis consent. Seulement, c'est alors Germaine qui ne veut pas de ce mariage, et qui déclare avec une franchise brutale, au nez de son père et du marquis, qu'elle a un amant. Après quoi, elle se sauve avec Lucien. A peine estelle sortie, qu'on vient annoncer à Leîhat que son fils a péri dans un accident d'automobile. Ce dernier coup achève le malheureux, qui s'abat en sanglotant. Les deux ing.'niiiiri surgi.s.'eiit aua^ilôt pour glisser sous sa plume un traité dilTérent de celui qui était convenu. Mais au contact du i)apier, l'homme d'affaires ;:e réveille : enirc deux crises de larme-, il force les deux complices à signer ce qu'il veut. Puis, le traité en poche, il s'en va pleurer sur le corj)s de sou fils.

Est-ce, à vrai dire, une pièce, avec exposition, intrigue et dénouement? C'e^t plutôt, semble-t-il, une sérifi-de tableauXj reliés par le développement d'un ca^af■^.(Vn^^f In portrait, au lieu d'une" a"clTô 11^ en fait liuuii4»^Iais il f lUt convenir que ce porlran, le portrait du manieur d'allaires, a de la puissance.

Dès la |iremiére scène, avant d'avoir aperçu l'homme, ou le connaît. Pour répondre à Germaine, qui parle de sou père avec le plus âpre et le pi :s parfait mépris, — mépris justidé, mais riont on aimerait à trouver l'expression dans une autre bouche, — cette pauvre petite bourgeoise obtuse et empêtrée

de Mme Lechat prononce, en faveur de son mari, un plaidoyer chaleureux,... qui est bien le plus accablant des réquisitoires : « Ton père a des défauts, avouet-elle. Il est vaniteux, gaspilleur, insolent, inconsidéré, menteur. Oui, il est menteur... et fou aussi quelquefois, c'est possible. Il renie souvent sa parole ? Il aime à tromper les gens? Dame ! Dans les affaires ! Mais c'est un honnête homme!... S'il a fait deux fois faillite, n'a-t-il pas obtenu son concordat? S'il a été en prison, eh! bien, quoi? Ne l'a-t-on pas acquitté?... EnOn, voyons, si ton père était une canaille, est-ce qu'il serait l'ami d'un ministre?... »

Nous devinons immédiatement de quel « honnête homme « il s'agit. Nous le comprenons mieux encore, en voyant Lechat lui-même : à peine installé dans son parc, il s'étale, avec un débordement illimité d'outrecuidance orgueilleuse, aux regards de ses invités.

Brasseur d'affaires, impitoyable et retors, Isidore Lechat possède un flair aigu, avisé, pénétrant, qui le rend de force à duper jusqu'aux plus habiles canailles : en même temps, il est de trempe à réduire au suicide, avec la plus cynique et la plus monstrueuse indilTércnce, un associé de la veille. Aussi sur la ruine, — et sur les cadavres, parfois, — d'un certain nombre de naïfs, ou de fripons moins ingénieux que lui, le puissant bandit a-t-il amassé cinquante millions, acheté lancien domaine royal de Vaux-Perdus, lancé un grand journal populaire.

Mais sortez-le des affaires, il n'est plus qu'un grotesque et un ignorant. Il met son point d'honneur à ne jamais rien lire et à ne pas connaître un mot d'histoire ou de littérature. En ce moment, son idée fixe est de faire pousser de la canne à sucre et du café sur ses

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terres, à force d'engrais chimiques; il est convaincu que le sol lui-même doit se rendre à la merci d'Isidore Lechat. C'est une vanité à la fois puérile, écœurante et redoutable.

Cet insatiable orgueilleux pousse encore plus loin ce qu'on pourrait nommer son « muflisme » : il savoure, en elîet, uoe.pdicuso jouissance à ravaler ses inférieurs. A la face de ses invités, il humilie abominablement le vieux vicomte de la Fontenelle qui, perdu de dettes, après une vie gâchée, s'est trouvé fort heureux d'entrer à Vaux-Perdus, comme intendant.

Quan^âû.S- opinions révolutionnaires et libre-penseuses, elles ne sont pour lui qu'une pose et un moyen.

Socialiste, ami du peuple, il se montre sans pitié pour ses fermiers en retard et fait dresser procès-verbal à une pauvre vieille qui a ramassé, dans ses taillis, quelques fagots de bois mort ; « Les pauvres n'ont aucun droit... S'ils veulent se chauiïer, il y a du charbon de terre. » — Enlin, il chasse un jardinier dont la femme est enceinte... « Pas d'enfants dans la maison. Ça abîme les pelouses, ça salit les allées, ça fait peur aux chevaux !... »

Anticlérical, il expédie sa femme et sa lille à la messe et, personnellement, fait réclamer le prêtre au moindre bobu.

Voilà. ie-jifiLioaaage». Il .ciijiva,at. Sans doute, on peut critiquer en lui des traits un pou gros ; l'histoire de la canne à sucre et du café déborde, en matière do fant.'iisio, la vraisemblance ; l'explosion d'orgueil satisfait du premier acte et l'osten tation de dureté pour les miséreuv, devant ses convives, sont peut-être

excessives et chargées. Mais le type est léel et l'exagération des caractères est un procédé généralement admis au théâtre, où l'on doit, en quelques coups de plume et en quelques instants, frapper l'attention.

Les brasseurs .d'affaires, voleurs et cruels, .. et les polilicians fourbes et ambitieux n'ont que trop mérité ces verges.

Mais prenez garde à la conclusion 1 L'auteur a jusqu'ici écrasé son personnage ; il va le redresser devant la noblesse. On pouvait supposer que M. Mirbeau n'avait voulu peindre et flageller que les bandits de la finance. Erreur ! Il y a une vipère embusquée sous ce buisson d'épines.

Reprenons le dialogue entre le marquis de Porccllet et le financier.

Le gentilhpji;jj]ifi est pressé d'argent; le banquier lui offre un marché : que le fils du vieil aristocrate épouse la fille du forban millionnaire et le marquis sera quitte. Toutefois le propriétaire de Vaux-Perdus demande encore en échange, à M. de Porcellet, quelques services : il a besoin, pour affaire d'importance, d'être appuyé près du ministre de la guerre, et le chef de l'État-Major est cousin du marquis ; il cherche à enlever, pour son élection, quelques voix au candidat conservateur cl le marquis n'est pas sans influence...

Mais ce dernier point stupéfie le gentilhomme. Il ne peut pourtant pas appuyerun « ennemi implacable de l'Eglise. »

«Isidore. — Implacable? Vous m'étonnez, monsieur le marquis. Les convictions sont quelquefois implacables ! Les afi'aires, jamais. Et quand même?...

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Croyez-vous donc que ma candidature socialiste, anticléricale ne sera pas plus agréable à l'Eglise que celle do votre ami le duc de Maugis, avec ses appels au miracle, ses invocations à la Vierge et aux Saints?

» Le Marquis, ironique. — Le point de vue est nouveau.

» Isidore. — Il est éternel, monsieur le mar juis. Que représeute-t-il, le duc? Du passé, c'est-à-dire de la poussière, de la matière inerte, du poids mort. L'Eglise... L'Eglise ? xMajjLl'E^^lise en a.assez de toujours traîner à sa remorque une noblesse découronnée de ses vieux prestiges, volontaireincut immobilijée dans ses préjugés de caste et dans ses routines de

l'honneur, g"' l'flfiyiB^fe i|;iy-iL,P,i^Q *^Q <J^" ^^^ ^t ^^ ce qui crée, une noblesse qui, peu à peu, s'é^ laissée, sTupidfement, dépouiller de ses terres, de ses châteaux, de ses influences, cfe son action et qui, au lieu tlo servir TEglise, la dessert chaque jour davantage par son impopularité et sa faiblesse.

» Le Marquis, riant discrètement. — Ah! ah! ah' a Isidore. — Mais oui, monsieur le marquis, c'est comme ça I L'Eglise est dans le mouvement moderne, elle. Loin d'y résister, elle le dirige et elle le draine à travers le monde. Elle a une jjuissance d'expansion, de transformation, d'adaptation, qui est admirable une force de duiainatiou qui cstjustiiiée parce qu'elle travaille sans relâche, qu'elle remue les hommes, l'argent, les idées, les terres vierges. Elle est partout, aujourd'hui elle fait do tout, elle est tout. Elle n'a pas que des autels, des sources miraculeuses, des confessionnaux. l!^je a des bou]iqiifib^.qui regorgent do marchandises, des banques pleines d'or, des comptoirs, des usines, des journaux et des gouvernements,

dont elle a su faire jusqu'ici ses agents dociles et ses courtiers humiliés. Vous voyez que je sais lui rendre justice

» Comprenez donc que c'est dans les hommes comme moi que l'Eglise cherche et trouve ses alliés naturels. L'Eglise et moi, 7ious sommes de la même race, monsieur le marquis. Quant à la noblesse, elle est morte, elle est morte pour avoir méconnu la première loi de la vie : le travail, c'est-à-diro la mise en exploitation de toutes les forces qui sont dans la vie. Et ce n'est pas parce que l'Eglise vous donne, de temps eu temps, à titre d'aumônes, quelques maigres jetons de présence dans des conseils d'administration, comme l'Etat donne, aux veuves de ceux qui l'ont servi avec abrutissement, une part dans ses bureaux de tabac, que vous pouvez vous vanter d'être encore vivants. »

Ici la conversation tourne et le marquis, fièrement, déclare qu'il ne se soumettra jamais à « cette démocratie abominable, insolente et féroce, qui a remplacé, par le seul culte de l'argent, le culte de l'honneur, de la patrie, de la foi et de la pitié. »

« Vous avez la prétention, continue-t-il, de dominer, d'être les maîtres. Et vous l'êtes pour un temps, mais des maîtres plus ridicules encore que néfastes. Aussitôt parvenus à la fortune, vous n'avez plus qu'une idée : nous singer. C'est nos hôtels, nos terres, nos manies, nos vices qu'il vous faut, nos vieux noms glorieux et jusqu'à nos vieux meubles. (Avec insolence.) Ce qui ne s'achète pas, voyez-vous, c'est la

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façon de s'eu servir. Vous n'avez le souci d'aucune vertu, d'aucun art, d'aucune élégance. Vous n'avez le sentiment d'aucune grandeur.

» Isidore, interrompant. — La grandeur! ia grandeur! Des mots, loutcela, et qui ne veulent rien dire. Il n'y a qu'une chose par quoi un peuple, comme une institution, comme un individu, est grand, c'est l'argent. L'Eglise le sait mieux que personne, elle. [Un temp?.)0[i\, oui, pour vous, nous sommes des bandits, des forbans, d'affreux pirates. C'est entendu, et c'est vrai, au fond. Mais, dites donc, des bandits qui ont fait quelque chose, des forbans qui apportent, tous les jours, leur contribution au progrès, c'est-à-dire, au bonheur de l'humanilé^^de^salcs canailles qui remplissent leurs coffres, c'est possible, mais qui créent du mouvement partout, de la richesse partout, de la vie partout. Quand, autrefois, au temps de votre puissance, puisque vous invoquez les traditions, vous dépouilliez le peuple au point de l'affamer, de ne lui laisser pour nourriture que l'ordure des ruisseaux dans les villes, et, dans les campagnes, la petite motte de terre où il posait le pied, qu'est-ce que vous lui d<mniez en échange? Des coups de bâton, monsieur le marquis. Moi, je lui donne des routes, des chemins de fer, de la lumière électrique, de l'hygiène, un peu d'instruction, des produits à bon marché et du travail. Moins d'allure que les coups de bâton j'en conviens. Assez chic, tout de même, avouez-le, pour des forbans?

» Le Mahuuis. — Monsieur, je ne veux et nu puis vous suivre en toutes ces (lOlémiques de journal.

» IsiuoHE. — Et VOUS ave/, raison. Assez philosopher. La philosophie ne mène à rien, et nous perdons, inu-

tilement, lelil de la conversation. Tenez, voulez-vous faire un pari avec moi?

» Le Marquis. — Pas plus qu'un marché.

» Isidore. — C'est juste, je le gagnerais. Eh bien! ce pari, je vais vous l'offrir sous une autre forme. Allez donc demander à l'un de ces grands politiques en robe noire, en robe blanche, en robe brune ou en robe rouge, — la couleur n'y fait rien, — qui mènent le monde, et en qui vous avez confiance, pas vrai? Allez, demander seulement à votre confesseur, quel qu'il soit, s'il hésitera une minute, entre Isidore Léchai, riche à cinquante millions, socialiste mécréant, anticlérical excommunié et votre petit duc de Maugis ? {Un silence. Le regardant fixement dans les yeux ) Oui, et puis, allez lui demander encore uu conseil sur ce que je vous propose, mariage et le reste. Et osez dire, en votre âme et conscience, qu'il ne vous répondra pas en vous donnant sa bénédiction: « Mon fils, tu peux, tu dois marcher au nom de notre sainte Mère l'Eglise ! {Encore un silence. Les deux hommes se regardent.)

» Le Marquis, baissant un peu la tête, d'une voix moins assurée. — C'est impossible ! »

Et cette dénégation balbutiée, qui est presque un aveu, clôt, sur ce point, tout le débat.

Ce dialogue, — c'est une justice à rendre à M. Mirbeau, — est mené avec une habileté supérieure.

Très généreusement, l'auteur prête à son marquis des paroles chevaleresques et des gestes cinglants, voire quelques-uns de ces mots à elTet, qui sont toujours applaudis. On croirait qu'il va nous faire assister une fois de plus à la scène classique entre le

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gentilhomme et le financier, le représentant de l'ancien régime et le produit des temps nouvcaux^Jiûii^ neur et l'argent. Mais, à la fin, c'est la vieille aristocratie qui est roulée, mise en déroute, en théorie comme en fait.

En fait. Car le marquis se borne à des phrases de belle tenue; mais après avoir joué de l'honneur, il accepte humblement le marché. Son rôle est piteux et ttTste.

En théorie. Quand le financier, dans son parallèle entre la vieille noblesse de château-fort et la moderne aristocratie de coll're-fort, écrase la prétendue cruauté de la première sous les soi-disant bienfaits de la seconde, le descendant des preux reste coi et laisse abîmer ses ancêtres. Et pourtant, quelle superbe et victorieuse réponse il aurait pu lancer à la fnce insolente du bandit ! Comme, en peu de mots, mais nourris d'histoire et reicvé.s par un cri de race, il aurait pu proclamer le rôle immense et fécond des seigm^urs d'autrefois, le pays défendu par les grands féodaux, les bourgs, les communes et les corporations se formant peu à peu sous la protection de ces tours et de ces remparts, tonte une épopée de gloire et de bienfaits chaulée par les siècles. Oui, dos défaillances et des décadences, à la lin de l'ancien régime, ont déshonoré la noblesse et taillé le bois des échafauds. Mais, si l'on prétend que les fautes et les excès de quelques générations doivent effacer de l'histoire, à jamais, les exploits de toute une lignée de hf^ros, comment osera-t-on soutenir qu'il suffit, aux fripons d'aujourd'hui, de rendre au pays deux ou ^•ois services intéressés, pour faire oublier tout un passé do crimes?

Voilà de quelle riposte M. de Porcellet aurait écrasé son adversaire, si l'auteur eût été véridique et franc jusqu'au bout. Mais M. Mirbeau s'est empressé, au bon moment, de fermer la bouche à son marquis. Et de cette passe d'armes, il ne reste plus, en réalité, qu'une conclusion : c'est que la vieille noblesse, avec ses grandes parades d'honneur et de chevalerie, n'a servi aux humbles et aux miséreux que des coups de bâton, tandis que nos gros financiers, tout forbans qu'on les accuse, n'en sont pas moins les bienfaiteurs du peuple.

Voilà pour l'aristocratie. Voici maintenant pour l'Eglise.

Même habileté canaille. En commençant, de belles et fortes vérités. Le financier rend hommage à la puissance, à la souplesse et à la vitalité de l'Eglise. II reconnaît, il proclame avec admiration que l'Eglise est toujours jeune et toujours au niveau du progrès. Quand il la montre, écartant le poids mort d'une aristocratie déchue, pour s'attacher au peuple et pour le conquérir, il met peut-être un peu trop de brutalité dans l'expression ; mais il dit juste.

Seulement, quelle est la conclusion de cet éloge? Ceci : que l'Eglise est, en somme, l'affaire la plus colossale et la mieux outillée qui soit au monde. Elle est prodigieusement habile à dominer les hommes et à remplir ses caisses; mais elle n'a pas d'autre objet, ni d'autre ambition. Et tout le jugement de M. Mirbeau sur l'Eglise aboutit à cette phrase, — à cette phrase odieuse, puisqu'elle est placée dans la bouche d'un écumeur de banque : — « L'Eglise et moi, nous sommes de la même race I... »

Et cette calomnie abominable est si adroitement, I

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disons plutôt si traîtreusement amenée, que le mot fait balle et qa'il décroche les écœurants bravos d'un parterre ameuté bêtement contre l'Eglise.

De la pièce infecte et assassine, voilà le venin.

Et l'on découvre, alors, quelle acte l'arrière-penséo de l'auteur. Il a prétendu démontrer que le règne de l'argent canaille, en dépit de toutes les hontes et de toutes les barbaries qu'il traîne à sa suite, était encore uu progrès sur l'aristocratie. Car l'argent, du moins, sert l'humanité, tandis que la noblesse écrasait les malheureux el les petits. Quant à l'Eglise, elle ne serait qu'une puissan(;e ambitieuse, qui jadis as" pirait à la domination par la noblesse, et qui cherche aujourd'hui à conquérir le pouv'ir par l'argent.

Conclusion pratique: écartons l'honneur, supprimons la morale, adorons l'argent. C'est un dieu qui est servi par un clergé criminel et fripon, c'est un dieu qui exige parfois des sacrifices sanglants, mais enfin c'est un dieu qui répand, sur la masse, un peu de confortable et de jouissance I Or, ces deux mots sont toute la morale !

Au fond, c'est toujours là qu'on aboutit, quand on veut supprimer l'Eglise.

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