CHAPITRE VI
Le Domaine, de M. Lucien Besnard, aborde la question de la noblesse par une autre face ; mais la pièce est du mémo cru que la comédie de M. Mirbeau. Comme Les affaires sont les affaires^ elle est aussi perfidement anticléricale que violemment démagogique. En nous montrant la situation de l'aristocratie dans ses terres, au milieu des paysans qui échappent à son influence, en rivalité avec des sous-vétérinaires et des fermiers enrichis qui la dominent et la supplantent, M. Lucien Besnard a voulu, lui aussi, mordre un peu sur l'Eglise et sur les curés.
Au surplus, voici l'histoire qu'il nous raconte.
Le duc de Marbois-Grandchamps est un gentilhomme, attaché, tout à la fois par ses aspirations les plus nobles et ses prétentions les plus étroites, aux traditions et aux préjugés antiques. Esprit généreux,
mais fermé. Le seul mot de syndicat lui écorche les oreilles et je gagerais volontiers qu'il tient les ralliés pour des renégats. Sa fille Elisabeth est bien de sa race, avec le je ne sais quoi de dur et de cassant que donne à la meilleure des femmes un caractère un peu trop masculin. Mais ses deux fils!... L'aîné, le marquis Robert, officier fêtard et caracolant, n'est qu'un viveur sans conscience ; il a épousé, sous le régime dotal, une fille de marchand, dont il n'aimait que les écus, et, ne pouvant manger la fortune conjugale, il a livré d'avance à ses créanciers le patrimoine paternel. D'ailleurs, la marquise, égoïste et coquette, est le pendant fort bien appareillé de cette ' élégante canaille. Le cadet, le comte Alfred, est une brute, un peu plus borné que les chevaux et les chiens dont il fait sa compagnie ; son âme est partagée entre la passion de la chasse et la haine obtuse, obstinée, de la République et de tous les républicains, sans exception.
Or, voici qno revient d'Amérique, enrichi à trente ans par l'agriculture et l'industrie, François Javel, dont le père, Guillaume, est à la fois le régi.sseur du domaine et l'ami d'enfance du duc. Guillaume est encore un dimi-paysan ; François s'est afliné par l'étude et par la volonté. Le duc, après lui avoir mis le pied à l'ctrier, veut lui confier maintenant la totalité do ses terres.
Mais, avant d'arrêter cette mesure, il lient un conseil 'lu famille.
Alfred et Robert, aux premiers mots, laissent voir une hostilité résolue contre François, ce roturier, ce républicain, ce démocrate. Un débat s'engage. Alfred, à qui lo duc îi donné jadis un polit château do fa-
mille, en Auvergne, déclare qu'il se désintéresse entièrement du domaine patrimonial, et s'en va, R,obert, contraint d'avouer que son héritage à venir est déjà livré en gage à ses créancier», est mis à la porte. Seule, Elisabeth appuie François Javel avec une aiilcur où l'on devine un sentiment plus passionné que l'amour de son père et l'intérêt de la propriété. La fille de grande race est, en effet, attirée vers ce fils de paysan, qui fut le camarade de son enfance et qui revient d'outre-mer, énergique, élégant, gentleman d'allures et noble de caractère.
Dès ce premier acte, on sent la thèse : on comprend que, derrière la façade ébranlée d'une aristocratie qui s'en va, représentée par le vieux duc, un combat va mettre aux prises la noblesse actuelle que personnifient la brute et le viveur, avec la démocratie, symbolisée dans François Javel.
En effet, Robert se présente à la députation, pendant que François transforme le pays par une exploitation agricole, admirablement outillée, qui lui conquiert une grosse influence au milieu des campagnes et lui donne au château rang de commensal.
Le marquis e»t sûr de l'emporter ; les électeurs ne sont-ils pas un peu ses vassaux? D'ailleurs, son seul rival est un certain Jean Biaise, un paysan mal dégrossi, mâtiné de socialisme, inventeur de syndicats ; ce n'est pas un concurrent sérieux.
Naturellement, Jean Biaise est élu.
Furieux, Robert s'en prend à François, qu'il accuse d'avoir appuyé le candidat populaire. François n'est-il pas un républicain, presque un impie ? N'a-l-il pas, un jour, annoncé que le paradis descendrait sur la terre, quand les curés ne seraient plus là pour le
maintenir au ciel ? A tel pavsan qui l'interrogeait sur les candidats, n'a-t-il pas répondu: « Choisis entre ton maître et ton égal? »
L'acharnement de Robert est secondé par sa femme, ennemie de François qui a dédaigné les séductions de la coquette ; il est soutenu par le curé qui emploie délibérément l'espionnage et la calomnie pour perdre un individu, dont la science et la raison — c'est M. Besnard qui prête ce langage au curé, — minent son influence.
Quant à Elisabeth, on lui ferme la bouche, en lui déclarant, sans rougir, que François Javel est le bâtard du duc.
Bref, le duc, influencé, renvoie ce régisseur devenu son intime, après une scène orageuse, qui laisse le vieillard etlondré, brisé dans l'âme, au point qu'un nouveau coup lui serait falal. Or, ce nouveau coup lui est porté par sa fille. Elisabeth a mesuré soudain la profondeur de son amour, à l'alfolement provoqué dans son âme par la prétendue révélation de son frère. Elle veut en avoir le cœur net. Elle dit tout à son père.
Cette abominable calomnie foudroie le vieux duc qui tombe, en maudissant Robert et en jurant que le misérable a menti.
Sa mort est suivie de la liquidation du domaine.
Ecrasé d'hypothèques, il sera vendu pour payer les débauches et les folies de Robert. Le marquis supplie sa femme de le racheter. Celle-ci, dont l'égoïsme a fermenté jusqu'à l'exaspération, refuse.
Surviennent alors Jean Biaise et François (jui offrent d'acquérir les terres, au nom de la commune, en laissant le château à la famille. Robert, avec un
orgueilleux dédain, repousse une [proposition dont les auteurs lui sont odieux et les conditions humiliantes.
Et, taudis que le peuple ameuté, l'on ne sait pourquoi, envahit le parc, on voit Robert et sa femme abandonner pour jamais la terre patrimoniale aux créanciers qui vont la mettre en pièces. On suppose, d'ailleurs, que François Javel arrêtera la bande noire en devenant le possesseur du domaine... et le mari de la fi.lle des Marbois-Grandchamps !
En somme, la pièce est fondée sur une idée vraie, mais enveloppée, jusqu'à en être étouiïée, par deux idées fausses.
La vérité, c'est que l'influence, aujourd'hui, glissant des mains de l'aristocratie, tombe au pouvoir d'hommes nouveaux, jaillis du peuple. Les deux erreurs sont, d'abord, que les gentilshommes déchus résument la noblesse, et, en second lieu, que l'EglisG est soudée à leur cause.
Les deux fils du vieux duc incarnent la première de ces deux injustices. Il faut convenir, cependant, qu'ils ne sont pas des types imaginaires. Robert est bien ce gentilhomme viveur, qui dévore son patrimoine et débilite sa race, ruinant à la fois ce qu'il tient de ses ancêtres et ce qu'il doit à ses descendants ; car il est chassé du domaine antique et il engendre un fils malingre et vicieux. De son nom, il ne garde que la fierté, mais fierté qui, n'ayant plus le support du devoir accompli, devient une morgue insupportable. Il se croit tenu, par des aïeux qu'il déshonore, à conserver un attachement sans intelligence à des traditions dont il ne sent plus la grandeur et qui le séparent du peuple et de son temps ; ne comprenant point que l'amour et le respect ne peuvent pas éter-
ueliement survivre aux bienfaits et aux vertus qui les avaient mérités.
Oui, ce type est vécu. On voudrait blâmer récrivain qui le jette en pâture au public; mais le moyen d'arracher aux ennemis de la noblesse une proie qui se livre d'elle-même ? Le modèle est à condamner, plus que le tableau.
Le conile Alfred est, malheureusement, tout aussi vrai. Celui-là ne va point manger sa fortune à Paris. Mais, au lieu de surveiller ses fermes et do prendre souci de ses fermiers, il s'annihile au point de vue social et se pétrifie moralement dans une existence à demi-sauvage ; il mange, il boit, il chasse et n'éprouve pas le besoin de pousser ses études uu-delà des chevaux et des chiens. Au rebours de son frère, anémié par la débauche, il garde un corps robuste et sain ; mais i'ânie et l'esprit souL unkylosés. Ce n'est plus qu'une belle brute. On n'a conlro lui ni mépris, ni haine; car il est bon garçon. Mais on le dédaigne, on l'ignore. Il est, dans toute la force du terme, un émigré à l'intérieur.
Les deuy portraits sn^t rléplorahlomniil exacts.
L'erreur ou le î)arli-pris de M. Bcsnard consiste à voiloir incarner l'aristocratie dans ces deux déchéances. Il y a des nobles comme eux, c'est vrai; mais l'écrivain sait pertinemment, tout le premier, qu'il y en a d'autres. En donnant ceux-ci pour types, il a calomnié la classe entière.
Et c'est bien ce qu'il a voulu. Où est le contraste, où le repoussoir à leur décrépitude intellectuelle et morale? On n'en peut trouver que chez les paysans. Le comte et le marquib sont toute la noblesse.
Ne parlez pas de leur sœur. Il eût fallu poser un
homme, en face de ces deux hommes. Elisabeth, au surplus, n'est, elle aussi, qu'une émigrée à l'intérieur. Elle a des vertus privées, mais dont on ne sent pas rayonner l'influence. Elle aime un fils du peuple, non le peuple lui-même. Au point de vue de l'idée, sa passion n'est qu'un accident, ce n'est pas un argument.
Quant au duc de Marbois-Grandchamps, c'est l'exception qui confirme la règle. Il représente, avec noblesse, une race et une société qui furent grandes et qui ne sont plus. C'est le dernier gentilhomme. Au reste, avec tous ses mérites, i! n'exerce aucune action ; car il demeure un ancêtre au milieu de ses contemporains. L'aristocratie moderne est symbolisée par ses fils.
Ajoutons que M. Besnard, honteux d'avoir présenté au public un grand seigneur orné de quelques vertus, même à titre d'antiquité, a nuancé, de dédain pour la religion, le respect que porte le duc aux traditions de ses aïeux. M. de Marbois-Grandchamps ne parle jamais des choses d'Eglise, à moins qu'il n'en raille. Il méprise insolemment « cette crapule de curé ». Il pardonne à François d'être impie, pourvu qu'il soit spirituel. En un mot, le duc est piqué de bel esprit voltairien.
Ceci m'amène à l'autre calomnie dont l'auteur a envenimé sa pièce. Il prétend nous démontrer que la I religion ne constitue qu'un bloc avec l'aristocratie corrompue.
Et quand on voit l'acharnement perfide avec lequel il cherche à prouver ce point de la thèse, on se demande en vérité si son premier dessein n'a pas été de faire œuvre anticléricale.
el
Pourquoi ce curé qu'il mêle à sa comédie ? Le personnage, au point de vue do l'intrigue, est inutile. H n'a d'autre emploi que d'établir, par des menées hypocrites et cauteleuses et par des discours à la fois pleins de réticences et d'aveux, que les curés sont des fourbes et des misérables, ennemis du peuple et serviteurs d'une aristocratie chez laquelle ils tolèrent tous les vices.
Et l'impression se précise et sefortilie quand, après la sympathie du curé pour le marquis viveur, on reconnaît son aversion pour François Javel.
François-, voilà bien le héros qui contraste avec le curé. Autant le prêtre apparaît déloyal, astucieux, canaille, autant le lils de paysan se montre ouvert, droit, généreux! C'est un véritable ami du peuple; il s'occupe avec passion de ses intérêts, de son bienêlrc. Aidé de Jean Biaise, il crée des syndicats agricoles, il s'elforce d'améliorer la vie du paysan, d'élargir et d'élever son intelligence. Il est libre-penseur, donc honnête et bon; le curé, lui, est un curé, donc odieux et méchant.
Ainsi donc, après avoir résumé l'aristocratie dans une brute et un débauché, M. Besnard a créé, de toutes pièces, un curé de fantaisie dont seuls, quelque Lantei'ne ou (juelque Radical ont pu lui fournir le modèle.
Car il est faux que le cierg-î soit le serviteur et le complaisant de ces gentilshommes déchus. Loin de là ! Ces dégénérés, qui ne rencontrent chez les Besnard ique des adversaires |)arliaux, plus prompts à souligner leurs vices au prolit de la Révolution que soucieux de ' les conilamner au nuni do la vertu, ces dégénérés se heurtent, chez les prêtres, à des censeurs énergiques et désintéressés.
Oui, le curé fréquente chez les nobles, — et pourquoi négligerait-il une partie du troupeau? — mais c'est pour les rappeler aux devoirs de leur fortune et de leur race ; mais c'est pour les aider dans ces œuvres et dans ces travaux dont bien des gentilshommes ajoutent le mérite aux bienfaits qui ont déjà buriné leurs grands noms dans l'histoire.
Et, d'ailleurs, le curé pénètre surtout chez les pauvres. p]ufant du peuple, il se donne aux petits. G'est près de lui qu'il faut chercher ces dévouements qui se tuent en cachette, a'in que les malheureux aient ici-bas la vie plus douce et là-haut la vie éternelle. Au lieu des Jean Biaise et des Besnard, qui se font, de leur amour pour le peuple, un moyen d'obtenir ses suffrages ou de conquérir ses applaudissements, les déshérités saluent, chez le prêtre, uu Vincent de Paul ou un Pierre Fourrier !
De même que la comédie de M. Besnard, les Fossiles ont pour objet l'aristocratie terrienne et seigneuriaTe. Mais ils ont un autre but. Enfin, nous allons quitter cette atmosphère lourde et empuantie d'anticléricalisme, oîi nous plongeaient les Besnard et les Mirbeau. Le nom de l'écrivain, M. de Gurel, auteur du Repas du lioii, nous fait même espérer une œuvre forte et saine...
Forte, assurément, et jusqu'à la violence. Saine? Il faut distinguer.
Sans doute, l'idée que M. de Gurel a voulu soutenir flans les Fossiles a de la noblesse et de la grandeur ; , elle est plus que séduisante, elle estjpjesque eatière-
ment juste ; elle est plus que généreuse, elle est salutaire. Mais, malheureusement, le cadre où le dramaturge a développé sa pensée est tout simplement monstrueux ; plus que monstrueux, répugnant.
Et, pourtant, ses personnages, — uo peu trop poussés aumâr. il est vrai, mais en somme assez bien venus, vigûUXÊUsement campés, — auraient pu servir d'acteurs à des événements moins horribles.
Le duc de Ghautomelle est le descendant d'une race antl.que et glorieuse. On retrouve en lui les idées, le caràcTére, et, si je puis m'exprimer ainsi, l'encolure et le tempérament de ses aïeux, non des plus récents, non des grands seigneurs de Versailles, mais des vieux, des capitaines de la guerre de Cent Ans. Au moyen âge, il eût fait un rude guerrier; ce n'est plus qu'un chasseur infatigable. « Ma vie s'est passée, ditil, à ronger mou frein dans l'inertie. J'ai tâché de m'abrutir avec les chevaux, les chiens, la chasse... »
Une seule fois, il y a longtemps, le duc est sorti de son castel : il s'est présenté au conseil général, contre un vétérinaire. Le vétérinaire a été vainqueur. Le gentilhomme est rentré pour jamais dans sa forêt des Ardennes, où il trompe son ardeur en poursuivant les sangliers, — très sanglier luimême. Au fond, son insuccès, qui l'irrite et qui l'humilie, me paraît logique, et je ne vois pas bien nos paysans d'aujourd hui volant pour cet aristocrate orgueilleux et sauvage. Et c'estjinsi gue se fait vieux le duc de Ghantemelle, enveloppé dans l'exclusive et solitaire adoration do sa race.
Le caractère de la duchesse est plus effacé. On y découvre néanmoins que, tout en possédant, très entier, le sentiment de la noblesse, elle n'a pas, autant
que son mari, le culte de la race. Elle témoigne, en plus d'une occasion, de susceptibilités très aristocratiques; mais elle ne semble pas asservie par l'orgueil obstiné du nom. Elle paraît deviner ce qu'ont d'inutile et de décevant cette résolution indomptable à s'immobiliser dans les souvenirs et ce respect mal compris pour des procédés et des traditions qui nont plus leur raison d'êlre : « Vous vivez dans le passé qui nous acclamait, dit-elle aux siens, sans comprendre à quel point le présent nous oublie. » En un mot, elle est plus humaine.
Mais les deux enfants, Robert et Glaire de Chantemelle, en dépit de la variété de tempéraments que l'on distingue en eux et des différences qui éclatent entre leur caractère et celui du duc, ont reçu dans le sang les convictions et les sentiments paternels. Le fils est plus doux, plus tendre et plus rêveur ; on dirait que sa mère a imfirimé chez lui quelque chose de féminin. Sa sœur, au contraire, est plus virile; à la délicatesse et au charme de la jeune fille, elle unit je ne sais quoi d'un peu rude et de trop décidé. D'ailleurs, la sève de santé qui monte en elle contribue à soutenir sa volonté, tandis que Robert, épuisé par la maladie, comme il advient parfois aux derniers rejetons des fortes races, a naturellement moins de ressort et d'énergie.
Quoi qu'il en soit, tous deux sont également remplis de leurs ancêtres, au point d'en être absorbés. Robert, qui nourrit cependant des aspirations élevées, qui se meurt autant du désespoir d'être inutile à sa patrie que de la phtisie qui le ronge, Robert ne conçoit pas ridée qu'il pourrait rendre service à la France contemporaine. Il ne faudra pas moins que ses dou-
loureuses méditations de malade et le contre-coup d'une terrible épreuve, pour modifier l'orientation de son esprit. Quant à Claire, en dépit de son alfection très tendre et presque passionnée pour son frère, elle est si profondément imprégnée de sa race qu'elle s'écrie tout d'abord en apprenant que le malheureux poitrinaire est décidément perdu : « C'est atïreux que Hobert soit si près de la lin, mais songer qu'après lui toutes nos gloires, cette grandeur presque royale, ne seront plus qu'un souvenir !... » Nature riche et généreuse, elle a été traitée comme ces plantes auxquelles on fait produire, à force de soins barbares, un seul fruit, pour que ce fruit soit extraordinaire : elle a poussé, toute, en orgueil aristocratique.
C'est ainsi que l'auteur a forgé les Chantemelle, et, certes, il a déployé dans cette œuvre une conception très puissante en même temps qu'un esprit pénétrant. Quelques traits sont évidemment forcés; la sauvagerie et la brutalité du père ont parfois des manifestations excessives ; on aimerait que la tille, à certains moments, fût moins homme. Au total cependant, le tableau de cette famille féodale, égarée dans notre temps, présente une incontestable grandeur.
Mais plus on loue M. de Curel d'avoir conçu de tels acteurs, plus on lui on veut de les avoir lancés dans une telle action.
Voici quel est son drame, en etlet.
Voulant donner à Claire une demoiselle de compagnie, la duchesse avait introduit à Chantemelle une orpheline élevée par ses soins charitables, llôlène Vatrin. Deux ans plus tard, elle avait congédié cette jeune tille, àqui elle reprochait des allures trop libres avec les hommes. Or, Hélène Vatrin, pendant son se-
jour au château, cédant au père et amoureuse du fils , avait entretenu des relations coupables avec tous.les deux, simultanément. Le thème est assez répugnant, mais ce n'est rien encore.
Hélène a mis au monde un garçon, dont chacun de ses amants se croit naturellement le père. Or, Robert, sentant décliner ses forces et voulant assurer la vie de ce petit être, en avoue la naissance. On conçoit la fureur du duc. Celui-ci toutefois se calme assez vite ; il réfléchit un instant, — oh ! quelques minutes à peine — et, tout à coup, déclare énergiquement. .. que son fils épousera Hélène Vatrin !
Pourquoi ? Quel sentiment le pousse à décider cette union monstrueuse? Un seul : la préoccupation de la race. Les Ghantemelle allaient mourir; un nouveau rejeton verdit sur la tige épuisée; il faut lui transmettre le nom. G'e=t à ce point d^orr^ur et de folie que Torgueil ari^-tocràirque entraîne un descendant des preux! «Crime, soit! s'écrie le duc, en aparté, répondant à sa conscience... Le vieux ne manque encore ni d'énergie, ni d'audace... Qu'importe à présent de qui est l'enfant?... Il est de notre sang et je n'en demande pas davantage ! »
Donc le mariage a lieu entre le fils et la complice du père ! H a lieu, malgré la répulsion de la mère, indignée de la « mésalliance » ; il a lieu, — et ceci est le comble, — avec le consentement très averti de la fille, au courant de tout. Car, autrefois Claire a surpris son père en compagnie de Mlle Vatrin. Mais cette pure et noble jeune fille, après avoir manifesté la plus profonde indignation contre ce mariage, après avoir ouvertement résisté au duc et l'avoir menacé des plus scandaleuses révélations, cette pure et noble
jeune fille, en apprenaaijjjiji^Iagii dû perpétuer le nonQj consent, elle çtiis^i, à partager le poids du crime; elle admet, elle aussi, que, pour la race, ou peut descendre à cette ignominie.
Nous retrouvons toute la famille, y compris Hélène, à Nice, où le poitrinaire essaie de prolonger sa vie. Et c'est là que bientôt se produit la scène inévitable. Hélène a peur que son petit ne lui soit arraché, quand Robert sera mort. Elle prie donc sou mari de lui confier, à elle seule, par une disposition formelle, l'éducation de l'enfant. Robert accède à ce désir et fait connaître à ses parents sa volonté. Mais lu duc ne l'entend pas ainsi ; très vivement il combat ce projet. Celle qui, aux yeux de Robert, n'a commis qu'une faute, excusée par l'amour et maintenant eiîacée par le mariage, est, pour le duc, une misérable. H ne l'a fait rentrer sous son toit que pour transmettre un nom ; il ne veut pas qu'elle élève un Cbantemeile.
Entre les deux hommes la discus-ion s'échaulfe. Robert ne fléchit pas. Le duc, emporté par sou tempérament brutal et orgueilleux, devient autoritaire et dur. Son fils, irrité, lui déclare h la fin : « Après tout, l'enfant est à moi. » Ce dernier mot fait déborder le père : « A toi! s'écrie-t-il en éclatant. Non! A nous deux ! » Et, tout d'un trail, crûment, violemment, il lui apprend la vérité.
L'etlroyable révélation tue Robert. H n'en meurt pas sur le coup, mais en quelques jours il est Uni. Le dénouement se passe au pied de son cercueil, au château de Chantomolle, où le malade a voulu s'éteindre.
La conclusion du drame, — cl c'est ici que la grande idée ï-o dégage cnlin de ces hontes et de ces horreurs, — est contenue dans le testament du mort. Acertains
mots du troisième acte, on a compris déjà qu'une insensible évolution modifiait les idées de Robert. On va constater maintenant que l'orgueil de race, en ce qu'il avait d'exclusif et de faux, a disparu dans la tourmente, et qu'il n'en reste plus aujourd'hui qu'un sentiment très noble et très légitime. Robert veut que son lils ait la fierté de son nom, mais il ne veut pas qu'il soit prêt à le perpétuer par un crime.
Il faut citer la plus grande partie de ce testament. C'est une page superbe, en elTet, qui fait honneur à M. de Curel, et pourrait racheter ce qu'il y a de répugnant et d'intolérable en son drame, si elle suffisait à en effacer l'impression.
« Il faut que le futur duc de Chantemelle soit élevé dans la conviction que son rang ne le dispense pas d'avoir une valeur personnelle. Qu'on ne néglige rien pour en faire un homme moderne au sens profond du mot. Qu'il aime son temps et en comprenne la grandeur. Nos parents gardent la haine très légitime d'une époque dont l'aurore a été empourprée de leur sang : nous nous perdons à éterniser leurs rancunes. Il ne faut pas que le beau nona de fidélité aux principes î masque une tendance avilissante à l'égoïsme et à l'oisiveté. Parce que la Révolution a guillotiné nos ancêtres, d'abord si enthousiastes d'elle, on se crée la fausse obligation d'être hostiles à toute amélioration sociale. C'est le contraire qui doit être. Restons dans la tradition en payant de nos vies de généreuses erreurs, affirmant en cela le devoir d'une noblesse d'être une école de désintéressement, montrant le chemin à son siècle, audacieuse d'esprit et dape de cœur ! Lorsque les malheureux et les humbles réclament une plus large part au soleil, sachons mar-
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cher à leur tête avec le scepticisme de nous dire que nos propres troupes nous tireront dans le dos. Pour nous c'est un moyen de bien finir. Il me semble que la noblesse a fait son temps. Elle n'a pas su se maintenir entre les parvenus vainqueurs et la foule qui hurle contre eux sa haine et son mépris. Avant qu'elle disparaisse, il faut que ses derniers représentants laissent la même impression de grandeur que les gigantesques fossiles qui font rêver aux âges disparus.
» Plus tard, quand l'héritier du nom sera un homme, j'exige que Glaire lui raconte comment je suis mort, comment ses grands-parents, sa tante, sa mère se sont immolés pour que lui, petit être chétif, garde un nom respecté. Il comprendra que ce nom, transmis par une monstruosité, doit être porté avec une dignité surhumaine. Il se créera l'obligation sainte d'être ainsi notre rédem[)teur. Oue Glaire lui répète la parole qu'elle me disait hier ; « Nos exis- » tences à tous finissent avec la tienne. Mais qu'im- » porte? on a fauché foute la prairie pour sauver » une petite Heur ! »
Un saisit maintenant l'idée maîtresse et la conclusion de M. de Gurei. Il est certain que cette conclusion a de la grandeur et de la Justesse.
D'autres auteurs ont montré la noblesse, entichée de sa gloire, empesée dans sa morgue, et, malgré tout, dégénérée, courtisant les barons de la finance et se croisant avec les juifs ou les épiciers enrichis. M. de Gurel, au contraire, a préféré la peindre vraiment orgueilleuse, cncloitrée dans ses châteaux, s'éteignant solitaire cl silencieuse. El l'auteur des Fossiles a voulu établii- que celle attitude, plus digne assurément que la première, n'était pas mieux com-
prise et n'était pas moins fâcheuse. Cette fierté ombrageuse et ce culte exclusif, obstiné, des vieux âges entraîne à des excès que l'occasion peut rendre odieux et criminels. A coup sûr, il faut que l'aristocratie continue de croire en elle-même, à sa grandeur, à ta mission. Gela est juste et elle en a le droit. Mais, d'autre part, elle doit vivre en son temps, avec son temps et de son temps. Si elle a raison de se considérer comme « une école de désintéressement », comme « un conservatoire de sentiments généreux », celte opinion qu'elle a de son caractère et de son mandat l'oblige à travailler, d'autant plus, au bien du peuple et de la patrie.
Et puisqu'enlin, — si l'on en croit l'auteur, — elle est en train de mourir, « il faut, comme il le dit éloquemment, que ses derniers représentants laissent la même impression de grandeur que les gigantesques fossiles qui font rêver aux âges disparus ».
M. de Curel a très justement défini le caractère de la noblesse et son rôle au siècle présent. Il est évident, comme le dit Robert, « que l'hérédité morale est un fait incontestable ; que des siècles de valeur militaire, de culture intellectuelle, de politesse raffinée, doivent produire une descendance d'élite; que la noblesse enfin n'est pas un préjugé. »
Non ! la noblesse, en soi, n'est pas un préjugé. Mais ce qui constitue le préjugé le plus déraisonnable et le plus fâcheux, c'est de croire que, parce que la noblesse est antique, elle trahirait son origine et subirait une déchéance, en devenant moderne.
Ce qu'il y a de plus haut, de plus solide et de plus pur en ses traditions, c'est de servir, avec dévouement et générosité, le peuple et la patrie. Ce n'est point la
façon de servir, c'est le fait. Dès lors que les mœurs ont changé, l'on peut modifier la méthode ; il suffit que l'âme et le désintéressement demeurent. L'aristocratie de ce temps doit servir le peuple et la patrie de ce tem|)s.
Au surplus, c'est sa raison d'être. Elle est née des services rendus et des services à rendre ; elle doit continuer ce rôle ou disparaître. Le noble, au début-, n'était que Lhomme assez fort pour proléger son pays contre les insursions des pillard» et des voisins hostiles ; on se réunissait sous sa bannière, on se réfugiait dans son château-fort ; il devenait seigneur.
Or, le peuple a toujours besoin d'être défendu, mais non plus contre les ennemis qui le menaçaient au Moyen-Age, Il faut le protéger contre les impies qui essaient de lui arracher sa foi, contre les meneurs qui l'entraînent aux excès révolutionnaires et contre la « misère imméritée » qui le tue. Donc, le noble, aujourd'hui, remplira sa misîjion séculaire, en donnant aux humbles et aux petits les moyens de reprendre ou de conserver leurs croyances, en les appuyant dans le combat contre la tyrannie socialiste, en les aidant à garder leurs forces et leur vie des labeurs inhumains. M. de Mun, voilà le type achevé du gentilhomme, héritier d'une race antique et sachant continuer les traditions de ses ancêtres, en les adaptant à la vie moderne.
Je crois par conséquent que l'on doit applaudir aux idées soutenues i)ar M. de Cure), — excepté sur un point : le mot Fossiles, à mon sens, est très mal choisi. Ce mot laisse à coup sûr une impression de grandeur, quand il s'apfilique aux monstres merveilleux qui peu[)laient la terre avant le déluge. Mais
il sonne en même temps un écho de mort très ancienne. Or, la noblesse, en prenant cette attitude active et généreuse, ne se ménage pas une belle mort ; elle se prépare un prolongement de vie. Et voici pourquoi.
L'aristocratie, dans le corps social, est un élément nécessaire. Elle existera toujours. Aujourd'hui, sans doute, elle ne forme plus une classe, elle ne constitue qu'un groupe ondoyant, sans limites précises, en évolution permanente, ou, pour employer le mot du philosophe, à l'élat de « perpétuel devenir ». Eh bien, c'est justement aux héritiers des grands noms qu'il appartient d'infuser à cette aristocratie mouvante, en gestation continuelle, un peu du sang qui a cimenté la patrie française, un peu du dévouement chevaleresque et désintéressé qui fut autrefois l'honneur de la noblesse. Oui, tous les descendants des vieilles vaces ont leur rang marqué d'avance au milieu de la nouvelle aristocratie. Ils peuvent et ils doivent lui fournir un élément de grandeur et de générosité, sans lequel celte aristocratie, toujours éparse et dissociée, n'exercera jamais une action vraiment féconde. Il faut toutefois ajouter que cette place, où nul ne pourrait remplacer les rejetons des illustres familles, il ne leur suffit pas, pour l'occuper, d'avoir pris simplement, comme autrefois, la peine de naître. Ils auront à la conquérir, et de haute lutte. Mais cette conquête et même cette lutte ont de quoi séduire un petit-fils des preux.
Au fond, M. de Gurel est bien de cet avis, quoi qu'il ait employé le mot — plus propre à saisir l'attention qu'à rendre exactement l'idée — de Fossiles.
Mais pourquoi donc alors a-t-il enfermé cette idée
noble et salutaire en un cadre aussi repoussant? Cet écrivain possède assez de talent pour n'avoir pas besoin de recourir à des monstruosités.
Ah! c'est bien ici que le mot de Fossiles aurait son application véritable. Une aristocratie façonnée sur le type inquiétant d'un duc de Chantemelle pourrait faire songer aux fossiles, en effet, mais surtout à ces fossiles effrayants qu'on se sent heureux de ne plus rencontrer qu'à l'état de squelettes.