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CHAPITRE PREMIER

LES ABUS DE l'orGUEIL SCIENTIFIQUE

Dans les deux premières parties de ce travail, il a été souvent question de sujets religieux, mais beaucoup moins par l'analyse des pièces étudiées que par les critiques dont ellfs fournissaient l'occasion. Car, si la plupart des problèmes abordés postulaient la solution religieuse, il n'en est pas moins vrai que leurs auteurs, toit par mauvaise volonté, soit par myopie intellectuelle ou morale, ignoraient la religion.

Deux comédies seulement, parmi celles (jui ont Bervi do matière aux [)rccédcnls chapitres, entrent

volontairement , bien que par épisodes , en traitant de l'aristocratie, dans la question religieuse. Et c'est pour rabaisser l'Eglise, pour calomnier les prêtres, avec des procédés qui relèvent plutôt du jacobinisme étroit des politiciens francs-maçons que de l'impartiale observation des écrivains indépendants.

Le problème religieux, en somme, est rarement abordé de front, discuté largement, ex professa, sur les planches. Et c'est tout naturel. Les apologistes chrétiens n'ont pas généralement recours à cette tribune et les ennemis de l'Église, en dépit de leur audace et de leur fureur, hésitent encore à jeter en face, aux bourgeois rassemblés, les ordures et les calomnies qu'ils déversent à petits coups dans leurs feuilles ou qu'ils débitent dans le huis-clos de leurs conférences. Le gouvernement lui-même, tout haineux qu'il soit contre la religion, tient la bride à ses trop zélés auxiliaires et naguère encore, à la grande colère des libres-penseurs, il jugeait prudent d'éloigner des feux de la rampe une pièce foncièrement et férocement anticléricale.

Les Apaches de l'art dramatique doivent donc se résoudre à ne vilipender les prêtres et les principes religieux que dans les embûches d'un épisode ou sous les voiles de l'allusion, — ce qui pourrait bien, d'ailleurs, être plus dangereux que les assauts directs et les jets de boue sans pudeur. Où le public aurait repoussé des accusations crues et ignobles, il accepte en effet, trop souvent, des insinuations perfides.

Mais, en compensation, l'Église, elle aussi, rencontre parfois, sur les tréteaux, des apologistes indirects, — involontaires ou timides, — qui, ne sachant

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OU n'osant défendre ouvertement la religion, s'attaquent à la libre-pensée.

La libre-pensée présente en effet des côtés grotesques dont les écrivains comiques peuvent tirer des mots et des situations plaisantes; et, d'un autre côté, par les mécomptes et les déceptions dont elle est la source, elle entraîne ses fanatiques à des catastrophes qu'il n'est pas difficile aux dramaturges adroits de transporter sur la scène. Dans l'un et l'autre cas elle offre, aux amateurs de pièces à thèse, un aliment très substantiel, dont ils ont profité.

Or, des excès, des sottises et des utopies de l'irréligion, le thème que les écrivains de théâtre ont préféré, c'est la prétention que les libres-penseurs affichent avec le plus d'effronterie, qui attire le plus de dupes, qui écrase le plus de victimes et dont le ridicule est le plus intense ; je veux parler de la prétention scientifique.

Franchement, on pourrait, à l'heure actuelle, en transposant la fameuse apostrophe de Mme Roland, s'écrier : « 0 science, que de bêtises on proclame en ton nom ! » Il n'est pas en effet d'extravagances et de mensonges qu'on ne fasse engloutir par l'estomac' énorme et complaisant du peuple, en les plaquant de l'étiquette scientifique. Le nombre est presque infini des ignorants qui s'imaginent, de la meilleure foi du monde, avoir le droit de pari er au nom de la science, parce qu'ils attaquent aveuglément la religion. Rien n'est égal à leur outrecuidante prétention, si ce n'est la crédulité phénoménale avec laquelle ils embrassent les hypothèses les plus hasardeuses et les plus controuvées, sur des sujets dont ils ne savent rien.

Cette folie souvent burlesque, toujours malsaine et quelquefois dangereuse, devait inspirer un observateur satirique et un moraliste pénétrant tel que M. Brieux. Dès ses débuts au théâtre, il traça, dans sa comédie de BlanchetJ.e, une esquisse amère et saisissante du désordre et du mal que cet abus de l'orgueil scientifique a répandu dans l'enseignement primaire. Un peu plus tard, il critiquait de face et à plein, dans Y Évasion, Tune des afllrmalionsles plus catégoriques de la science impie, à savoir le caractère fatal des lois de l'hérédité.

Touchons un mot de la première œuvre et suivons M. Brieux dans les discussions plus approfondies de la seconde.

Blanchette est la satire âpre et vigoureuse de l'instruction démesurée dont on gave aujourd'hui, .sans discernement, trop déjeunes filles de modeste origine et de moyenne intelligence. Une dangereuse auïbition, soufflée au cœur des paysans par l'esprit des lois scolaires et par les décevantes promesses qu'on a fait miroiter à leurs yeux, veut, d'une simple et honnête enfant de la campagne, former une «demoiselle». Au lieu d'être fermière et villageoise et de se marier avec un brave garçon, robuste et sain, à qui elle donnerait de beaux et solides enfants, la fille du laboureur aura ses brevets, mettra des chapeaux à plumes et des robes à colifichets ; elle habitera la ville, exercera une profession libérale, épousera un monsieur. C'est un beau rêve, et dont le réveil est le plus souvent amer et douloureux, quand, au lieu d'une « dame », on s'aperçoit, mais un peu tard, que l'ambition, trop orgueilleuse, a produit une déclassée. C'est le malheur qui advient à Blanchette. Au

début du premier acte on la voit, triomphante et ravie, promener sa robe et ses brevets dans la modeste auberge paternelle, entre ses parents fiers et heureux, quoique un peu ahuris. Le lils du châtelain lui fait un doigt de cour et Blanchette, enivrée de ses succès, échafaude à plaisir d'insensés projets de grandeur et de fortune. Hélas I avant que le rideau ne soit baissé, mille petits froissements ont égratigné déjà la joie du frère et de la mère, écorché le vaniteux épanouissement de la lille et montré, au loin, le triste dénouement. Dès l'acte suivant, en elTet, l'orage prévu s'amoncelle et, brusquement, éclate en un coup de tonnerre : attendant toujours un poste qui ne vient pas, ne pouvant ni ne voulant surtout se rendre utile à l'auberge, encensée par son jeune et riche galant, comparant enfin la vulgarité de son milieu natal à la confortable élégance où elle se croit assurée de vivre plus tard, Blanchette est devenue tout i^implement insupportable à son père. Un minuscule incident suffit pour provoquer une scène terrible et la malheureuse, à moitié chassée par l'aubergiste, à moitié résolue d'elle-même à quitter le toit paternel, va se réfugier au château, près de celui (ju'elle appelle en secret, déjà, son fiancé. Le troisième acte... Mais avant d'aborder le troisième acte, un mot d'explication. Blanchette a eu tour à tour deux conclusions très dilîérentes.

Le troisième acte primilif était l'aboulissement logique, attendu, forcé des deux premiers. Blanchette, après avoir servi quelque temps à satisfaire un passager caprice, où elle avait cru sentir, — la pauvre fille, — une passion , était abandonnée par celui que son rêve érigeait en époux; de chute en chute.

elle roulait au ruisseau, sans espoir et sans halte. C'était le dénouement conforme à la vraisemblance, à la thèse, aux idées de M. Brieux. Mais depuis lors, cet écrivain si hardi, montrant qu'il avait aussi ses faiblesses, a fait au goût sentimental du public la concession de changer cette fin trop amère. Et, maintenant, sur les planches nationales de la Comédie- Française, où l'ancienne héroïne du Théâtre-Libre a été reçue, Blanchetie, après avoir été renvoyée du château, parce qu'elle ne voulait point se laisser séduire, et avoir crié famine à Paris, reprend, épuisée, le chemin du village, y retrouve encore amoureux le paysan qu'elle avait déJaigné jadis et, finalement, accepte à la fois la main de ce brave homme et le tablier de fermière. Mais ce dénouement plaqué, — tel celui de Résultats des Courses, — est une heureuse exception qui conlirme la règle navrante, mieux respectée par le dénouement primitif. Au surplus, puisque la fille à brevets n'échappe à la prostitution qu'en renonçant à ses rêves, la leçon demeure.

En somme, Blancliette est une œuvre essentiellement honnête et courageuse. Elle a ses défauts, sans doute ; elle est excessive et trop absolue ; on n'y voit pas assez clairement que le danger auquel succombe à la lin la jeune fille est, non pas l'instruction large et développée qu'elle a reçue, mais la disproportion de cet enseignement avec son intelligence et son éducation.

Qu'une simple paysanne ait l'ambition de devenir savante et de se hausser, dans le monde, à un rang plus élevé que celui qui l'a vue naître, — en soi, ce n'est ni insensé, ni pernicieux. Ce qui

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est foû, ce qui est dangereux au plus haut point, c'est d'olTrir à tout venant cette instruction plus vaste et plus oigueiileuse, sans comprendre et sans voir qu'une enfant ne peut s'élever impunément au-dessus de sa condition que si elle e.>t douée d'un esprit supérieur à son milieu. M. Brieux aurait pu marquer d'un trait plus net et plus fort cette distinction nécessaire et ne point laisser croire ou laisser dire, à de malveillants commentateurs, qu'il condamnait absolument l'instruction développée. Mais cette réserve faite, il doit être loué davoir aussi vaillamment combattu ces périlleux excès dont les maîtres du jour, appuyés sur la complicité passive d'une opinion dévoyée, ont fait une sorle de principe.

Hélas, pourquoi n'a-t-il pas ajouté qu'à ce mal qu'il dénonce et llétrit, l'Eglise apporte le remède? En effet, n'est-il pas évident que la mémoire et le respect de la loi divine auraient empêché l'Etat de créer une organisation de l'enseignement fausse et dangereuse, les parents décéder, pour leur lille, à l'appât d'ambitions disproportionnées avec ses moyens, Blanchelte enfin de s'enfler d'un orgueil (|ui la dégrade aux piies humiliations. Mais ces grandes leçons, qui germent de la pièce, échappent à l'auteur; sans doute un chrétien ne peut fouiller les ressorts et les résultats de la comédie sans les découvrir; un indill'érent, néanmoins, pourra les côtoyer sans les apercevoir. Il faut donc, en résumé, se réjouir que M. Brieux ait si bien marqué les vices profonds de l'instruction anticléricale et, en même temps, d<''plorer qu'il n'ait point dit que ces vices profonds ont leur racine, justement, dans le caractère anticlérical de cette instruction.

De rÉvasion, pas plus que de Blanchette, on ne peut dire que ce soit une apologie de la religion. Mais cette fois, les prétentions scientifiques de la librepensée sont l'objet d'une attaque plus directe, plus audacieuse et menée plus à fond. Du reste, on connaît déjà le sujet de la pièce. En voici donc immédiatement l'analyse.

Le D'' Bertry est ce qu'on nomme un prince de la science ; il a consacré sa vie déjà longue au problème inquiétant de l'hérédité, sur lequel il a entassé maints volumes. Il croit avoir prouvé sans lacune et sans retour que l'hérédité saisit tout homme dans l'implacable rigueur de ses lois. Or, ce docteur a un beau- (lis, Jean Belmonl, dont le père, hypocondriaque au dernier degré, a terminé par le suicide une vie que son mal funeste entraînait à ce dénouement. Le docteur est absolument convaincu que Jean, prisonnier de son père mort, finira comme lui. Le jeune homme d'ailleurs, persuadé que la science a dit son dernier mot par la plume de son beau-père, est en proie à une éternelle et sombre mélancolie, qui semble justifier les prévisions du savant. D'autre part, M. Bertry a une nièce, Lucienne, dont la mère a roulé dans la galanterie. Sur elle aussi, pèse une implacable hérédité ; le docteur a prononcé qu'elle aurait, avec le sang, la corruption maternelle et, ne craignant point de la pousser davantage au mal, lui a fait connaître ses théories. Gomme Jean, Lucienne est une disciple convaincue du docteur.

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Or, récemment, Lucienne a dû se marier avec un certain Paul de Maucour qui, averti, s'est effacé, mais qui , ayant contracté une autre union et supposant que Lucienne est de celles qu'on n'a pas besoin d'épou.ser pour les obtenir, est revenu. La jeune fille, élevée dans un milieu sans morale et sans foi, découragée par la conviction de sa faiblesse, est prête aux pires défaillance et ne craint pas de se compromettre avec Paul. Jean Belmontle lui reproche en termes chaleureux et doux : et la conversation, ainsi engagée entre la nièce et le beau-lils du D"" Bertry, se continue par la mutuelle conlideiice de leurs deux désespoirs, par l'aveu d'un amour réciproque et enlin par la résolution de lutter, unis, serrés l'un contre l'autre, à travers la vie, contre la fatale hérédité oii les enferme une science impitoyable. On leur a persuadé qu'ils étaient prisonniers des morts ; mais il n'est prison si bien verrouillée dont on ne s'éva^le à force do vouloir. Le docteur, après s'être opposé au nom de la science à leur projet, linit par céder ; le mariage est conclu.

Six mois après, nous retrouvons les deux époux dans leur cliàte lu d'Ebreville. Jean, plein d'exubérance, éclatant de vie, prend goût à son nouveau métier (le gentilhomme campagnard ; Lucienne, un peu esseulée, s'ennuie. Paul de Maucour la surprend dans cet état d'esprit dangereux ; les hasards d'une leçon de bicyclette font tomber Lucienne entre ses bras : mais à peine a-t-il eu le temps de lui dérober un baiser furtif, qu'il est déjà repoussé avec indignation. Seulement, Jean est survenu; il a vu sa femme et son ami troublés ; sa jalou&ie bouillonne, il exige une explication, il éclate en reproches; il lance, au milieu

de sa colère, un de ces terribles mots, qu'on regrette à peine lâcliés, mais qui creusent parfois, dans les cœurs, une irréparable plaie : « J'aurais bien dû m'y attendre ! » Décidément, l'évasion n'a pas réussi et Lucienne, découragée, persuadée que désormais, quoi qu'elle fasse, elle ne pourra plus être une honnête femme, abandonne la lutte et s'abandonne au mal.

Elle invite donc Paul de Maucour à venir causer avec elle et consent à écouter ses propositions. Mais alors une réaction se produit : devant les petits projets, sales et bas, que ce fade et lâche galantia lui étale aux yeux, la vertu naturelle de la jeune femmci écœurée, se soulève ; elle renvoie M. de Maucour et va se réfugier sur le cœur de son mari. L'évasion seraitelle donc possible encore ? Hélas, comment l'espérer, puisque les implacables lois, découvertes et formulées par le D'' Bertry... Mais, au même instant, voici que le docteur lui-même arrive entre les bras de sou frère et d'un domestique, à demi mort, frappé au cœur. Depuis le début de la pièce, on l'a vu souffrir silencieusement, cachant à tous, par une sorte d'héroïque orgueil, un mal poignant, dont sa science hautaine ignore le remède. Et cette fois, la crise plus violente est venue le terrasser, tandis qu'il se préparait à haranguer une foule d'amis ou d'envieux, accourus pour célébrer la croix de commandeur qui consacre sa renommée. Alors, dans les angoisses de la mort prochaine et menaçante, le masque du savant tombe et la figure apparaît, de l'homme faible, incertain, ignorant. La science ! ah ! la science, avec quelle ironie amère et désespérée il en parle, au milieu de son impuissance à lui arracher le secret de

son mal et de sa guérison. Jean et Lucienne, avidement, dévorent ces aveux. L'hérédité n'est donc point si fatale et les portes de la prison où elle enfermait leur vie ne sont donc pas fermées ! Le docteur, un peu remis déjà, en a trop dit pour se dédire ; il renouvelle et affirme sa confession, il demande pardon des maux que son orgueil a causés. « Libres, libres enfin » s'écrient Lucienne et Jean, cependant que le docteur, délivré de la souffrance aiguë et voyant que la mort lui accorde un nouveau délai, s'en va pérorer devant ses flatteurs et répète, à mi-voix, le début de son discours : « Messieurs, la souveraineté de la ècience... »

La thèse exposée et soutenue dans l'Evasion est très claire ; elle n'a pas besoin d'être tirée péniblement des faits, elle en jaillit. C'est, pour employer une expression fameuse, — à laquelle on a donné parfois une signification trop absolue, — la faillite de la science, de la science impie, démontrée, sur un point précis, dans la question de l'hérédité. Le savant que M. Bricux nous présente a, comme on l'a vu, fait de l'hérédité sa chose : il en a codilié les lois et il croit avoir montré « l'invincible force de ces lois, immuables désormais ». Il dicte en son honneur, dans sa biographie préparée sous ses yeux : « Là où ses illustres prédécesseurs n'avaient produit que de timides suppositions, il a, lui, formulé des principes, établi dos certitudes ». La vérité du mot d'Auguste Comte est désormais confirmée par ses travaux • « Les morts ont sur nous plus d'action que les vivants ». Et enfin, à qui lui suggère humblement la notion de la volonté : « Non, non, répond-il avec une ironie tranchante et résolue, nous n'avons aucun em-

pire sur nous mêmes. Nous ne sommes que des résultats. » Telle est la théorie du savant matérialiste et alh'^e. Eh bien, M. Brieux déclare et s'efforce de prouver que cette théorie est fausse. Et c'est là tout le sujet de VEvasioyi.

M. Brieux soutient la vérité ; et eùt-il échoué dans sa démonstration, il devrait être loué d'avoir eu le courage de l'ealreprendre et d'avoir osé combattre, à la face de l'opinion, celte thèse désespérante et si fort admirée des savants officiels. Non! elle n'est pas vraie, cette théorie, qui ravale les hommes au rang de « brutes inconscientes sans individualité, sans volonté ». L'expression est de M. Brieux lui-même, qui la prête à M. Bertry, frère du docteur, dans une discussion nerveuse et serrée que l'ignorant de simple bon sens engage avec le savant orgueilleux, infatué de ses découvertes. «. Et quand même vos luis, vos fameuses lois, dit M. Bertry au docteur, n'auraient été mises en défaut qu'une seule fois, quand même il n'y aurait eu, depuis que vous observez, qu'un seul homma vicieux dont le llls n'ait pas été un vicieux, qu'un seul fob dont le fils ait été sain d'esprit, je dis que celui-là seul, que ce cas unique aurait dû vous empêcher de publier, avec cette autorité contestable, vos lois sinistres et hasardeuses, vos lois de désespérance qui, peut-être, ont fait plus de vicieux et de fous que l'hérédité elle-même ». Et, plus loin ; « Vous êtes les bons dieux d'un peuple athée qui n'a plus d'autre idéal que le parfait fonctionnement de son tube digestif... Vous êtes la dernière ressource 'le la crédulité dans cette époque de prétendu scepticisme... Autrefois, les malades priaient Dieu de les guérir ; maintenant qu'ils ne croient plus à Dieu, ils

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croient à la science, plus que vous n'y croyez vousmêmes, et c'est vous qui avez hérité de la puissance des prêtres. — A-ton perdu au cliange, interroge Je savant? — Je le crois, réplique son frère, ils donnaieiit... — Oh I oh! ils donnaient !... — Ils « vendaient », si vous voulez, l'espérance dans une vie future, moins triste que celle-ci... Vous, vous êtes les ministres de celte déesse de déception qui s'appelle la science!... Vous rapetissiez les caractères en développant dans de gigantesques proportions la peur de la mort. V^ous empoisonnez tous nos plaisirs, tous nos actes, toute notre vie... Vous avez inventé la peur des microbes... — Ça vaut bien la peur de l'enfer! — Non ! peur pour peur, j'aimais mieux celle-ci, parce qu'elle a parfois empêché de faire le mal, tandis que vos inventions n'ont jamais servi qu'à multiplier les égoïstes et les poltrons ». A part deux ou trois mots, voilà un langage élevé, superbe et vigoureux ! La thèse est fortiliante, autant que vraie.

Il ne faudrait pas cependant la pousser trop loin. M. Brieux compare au [)éché originel les lois formulées par son docteur athée ; sans doute il ne dit point que le péché originel est au>si peu sérieux que ces lois imaginaires ; on peut toutefois supposer quil le pense. (Jr, — sans ouvrir ici une discussion théologique, — il est bon de rappeler en passant que ce dogme, en d( hors même des irréfragables raisons qui le démontrent révélé, est sullisamment établi, devant la conscience de chaque individu, par les instincts vicieux et la tendance au mal qu'il déi^ouvre en lui ; instincts semés dès la naissance et que l'on doit combattre à force d'énergie. L'énergie, la volonté, voilà ce qui creuse un abîme entre l'héré-

dite fatale et le péché originel. La volonté, celle-là la supprime et celui-ci la postule. Et ce qui est faux, désespérant, dans la théorie de l'hérédité, ce n'est pas l'hérédité elle-même — elle existe, en effet, — c'est le caractère implacable, absolu, que les savants athées attribuent à ses lois. Là, surtout, est la grande erreur du D"" Bertry. Car, en dépit de ses prétendues découvertes, la volonté humaine est toujours assez puissante pour remonter le courant de l'hérédité, si violent qu'il soit. M. Brieux n'a pas fait sentir assez nettement cette distinction nécessaire.

Néanmoins, encore une fois, la thèse est juste. Estelle établie par une action dramatique et un dénouement qui saisissent et convainquent?

Au premier examen, ce qui paraît démontrer la théorie de M. Brieux et renverser les conclusions du D"" Bertry, c'est le lamentable aveu du savant, empoigné par la mort. « Ah ! si je croyais en Dieu, s'écriet-il, éperdu, je me mettrais à genoux pour lui demander un miracle I Mais je n'y crois pas ! Je ne crois même plus à la science.,, depuis longtemps »... Et, après un moment de silence angoissé, désespéré : « La science ! la science ! la science !... Ah ! ah!... on s'imagine savoir des millions de choses !... on veut formuler les lois de la vie... et l'on assiste, impuissant, à sa propre agonie!... Nous ne comprenons rien à tout ce qui se passe autour de nous, rien à ce qui se passe en nous... Pourquoi est-ce que je meurs? La sclérose envahit les artères... Pourquoi? Comment? Qu'est-ce que la sclérose?... Voulez-vous que je vous dise ? Nous ne savons rien, rien, rien !... nous n'avons rien trouvé... que des mots! » Cette confession d'un agonisant, dont l'intelligence encore lucide

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apparaît sous le masque, arraché, de l'orgueil, cette confession semble décisive, en elTet. L'on ne ment pas devant la mort et la vérité sort plus aisément de la bouche, au milieu des derniers soupirs et des spasmes douloureux du suprême instant, qu'elle ne s'en échappe, avec la respiration puissante et large de la vie. Cependant, cet aveu n'est pas un argument; car on peut reprocher à M. Brieux de l'avoir inventé comme un Deus ex Machina. Fût-il même une preuve, il démontrerait simplement que la médecine est encore arrêtée par mille incertitudes, et qu'elle ignore, au fond, le dernier mot de tout; mais cet aveu ne démolirait point la théorie de l'hérédité fatale.

Ce qui tend à la démolir, en réalité, c'est la pièce elle-même, examinée en bloc. Voilà deux jeunes gens, — disons, scientifiquement, deux sujets — placés dans des conditions où une impitoyable hérédité doit les écraser de tout son poids. Ils sont condamnés, sans recours, par la science. Or, en fait, l'hérédité no les atteint pas. Ils ont beau s'imaginer, Jean, que la folie de son père est logée dans un coin de son cerveau, Lucienne, que la corruption maternelle est imprégnée dans sa chair, aucun des deux n'est frappe. La preuve, c'est qu'une première fois ils se délivrent de l'hérédité par leur seule énergie et qu'au dénouement ils écartent pour jamais ce fantôme, à ce simple mot du docteur : « Je me suis trompé ». Ce qu'ils sont? Tout simplement, doux malades imaginaires. Ils (jnt la tète bourrée, gonllce, des vénéneuses théories du matérialiste ; ils y croient de toute leur force et celte conviction les déprime et les écrase, en les persuadant, l'un (ju'il mourra par le suicide et lautre que le vice lui coule dans les veines ;

il n'-y a pas autre chose en leur cas. Or, si l'hérédité avait ce caractère absolu et fatal que lui attribue le D"" Bertry, on n'aurait pas besoin d'en connaître les lois, pour en ressentir l'influence. EuXj au contraire, ils n'en ressentiraient point l'influence, s'ils ne croyaient pas en connaître les lois. C'est de l'erreur et de la vanité du D'' Bertry qu'ils sont les victimes, et non point de l'hérédité.

Et, alors, ne voit-on pas que par ce simple fait la thèse est démontrée? L'hérédité n'existe donc point dans sa rigueur fatale et souveraine, puisque ces deux sujets, qui lui offraient un si admirable terrain de culture, y échappent. Et l'on sent bien que Lucienne et Jean ne sont pas des êtres de fantaisie, des types inventés pour les besoins de la cause. Ils sont réels, ils sont vivants ; ils existent de par le monde; on rencontre, on connaît de ces enfants vertueux et sains, nés de parents vicieux ou malades... En un mot, c'est l'expérience universelle et le témoignage des faits que l'auteur oppose aux conclusions du savant matérialiste et athée. Et, contre eux, la thèse mensongère et impie se brise.

On voit que les erreurs et les abus de l'orgueil scientilique ont rencontré chez le Brieux de VÉoasion un adversaire plus auda;ieux et mieux armé que le Brieux de Dlanchette,

M. de Curel nous fait franchir, avec la Nouvell Idole, un pas de plus. Lui, résolument, contre le s défaillances et les déceptions de la scieace antireli-

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gieuse, a le courage de dresser les héroïsmes de la foi.

Son titre, d'ailleurs, est déjà tout un manifeste.

La Nouvelle Idole!...

... Il est des pays sauvages où les naturels, .'lyant aperçu le soleil et constaté les bienfaits qu'il répand sur la terre, ont eu l'idée d'adorer le soleil ; ils n'ont pas su pousser la réflexion jusqu'à se demander quel était le cerveau tout-puissant qui avait créé ce globe de flammes et l'avait jeté dans l'espace ; ils ont pensé tout simplement que le soleil était dieu. Eh bien, nos modernes savants se sont montrés tout juste aussi intelligents et aussi profonds que ces sauvages. Ils ont démontré les vastes progrès matériels accomplis par la science ; ils ont vu ce qu'elle apportait ou pourrait apporter de bien-être au monde ; et, devant ce spectacle, ils n'ont pas eu un seul instant la pensée d'élever leur intelligence au-dessus de la servile observation des phénomènes; ils n'ont pas su hausser leur esprit jusqu'à rechercher quel était le créateur de la science ; ils n'ont pas compris que, s'ils pouvaient trouver tant de forces utiles au sein de la nature, ils devaient en conclure invinciblement (|u'une force supérieure et réfléchie les y avait placées. Non ! Comme les ignorants qui tombent à genoux devant le soleil, ils se sont prosternés devant la science. Et plus leurs découvertes attestaient que l'univers avait été créé par une intelligence inlinie, plus obstinément ils niaient le Créateur et proclamaient que le hasard seul avait disjjosé cet ordre incomparable ! On a raremont connu si prodigieuse aberration de l'orgueil humain.

La science, en fait, aux mains de l'humanité, n'est

qu'une servante. Elle doit — servante à certains jours indomptable et révoltée, mais toujours servante — aider l'humanité à servir elle-même. Celui qui e?t le Maître, à la fois, de la science et de l'humanité. Or, delà servante, on a prétendu faire une souveraine. On a prétendu transformer l'instrument, qu'il fallait réduire à la condition d'esclave, en idole aux pieds de laquelle on devait brûler l'encens. La science est bien la a Nouvelle Idole ».

Albert Donnât, médecin des plus illustres, est un de ses adorateurs. Il ne croit pas en Dieu; mais il a, dans la science en général et dans la sienne en particulier, une croyance invincible, idolâtrique, absolue. Persuadé que les « sujets » dont son diagnostic infaillible a reconnu la mort prochaine n'ont plus aucun espoir de ressaisir la vie, Albert Donnât n'hésite point à pratiquer sur eux les plus terribles expériences. Et c'est ainsi que, pour trouver un moyen de guérir le cancer, il n'a pas craint d'inoculer cette maladie effroyable à plusieurs malheureux. Quelle faute a-t-il commise? Voilà de pauvres gens qui vont bientôt retomber en poussière. Or, en utilisant celte chair à moitié morte, on peut découvrir un secret qui sauvera des milliers d'hommes !... L'hésilalion serait le crime, et non pas l'audace.

Or, une malade, inoculée, guérit. Elle guérit de la maladie de poitrine à laquelle Donnât avait décrété qu'elle succomberait. Mais elle est condamnée, maintenant, à périr du cancer que le médecin coupable a jeté dans ses veines.

Le savant, toutefois, ne s'était pas trompé. Mais l'athée, qui érigeait la science en absolue souveraine, avait oublié le Souverain suprême auquel la science

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obéit. La malade avait ajouté aux remèdes prescrits quelques verres d'eau de Lourdes ; et ses poumons dissous s'étaient, peu à peu, reconstitués.

Devant ce coup, Albert Donnât connaît enfin le remords et, pour la première fois, se demande s'il n'existe pas, au-dessus de l'Idole, une divinité supérieure. Et, alors, pour se punir et pour tenter, sans crainte, une expérience décisive, il inocule en son propre >e\n la liqueur mortelle. Il ne vivra plus, désormais, que pour se voir mourir.

Mais, à mesure qu'il meurt, il croit, de plus en plus, à la vie qui ne meurt pas.

Tout l'esprit de la pièce est contenu dans cet homme et dans cette idée. Le reste est simplement la mise en action d'un drame intime, auquel il suffira de consacrer quelques mots, quand ses péripéties pourront servir à la thèse. Il est donc intéressant d'étudier Albert Donnât plus à fond.

En réalité, ce savant malérialiste est un chrétien dévoyé qui s'ignore. On rencontre souvent, dans les vieux pays formés par l'Église et saturés de religion, des esprits qui s'imaginent avoir secoué le joug de la foi et auxquels un long atavisme impose, à leur insu, tous les effets de la foi. Pétris de nobles sentiments, respectueux des vertus que méprisait le paganisme et (jue Jésus-Christ seul a implantées dans le monde, ils croient sincèrement ne rien devoir qu'à la bonté naturelle; et, au fond, toutce qu il y ade bon chez eux n'est (|ue l'épanouisscmont de la lige chrétienne où ils ont lleuri. C'est la foi des ancêtres endormie dans leur cœur qui, seule, y fait germer les qualités dont ces incroyants sont si licrs. Albert Donnât, le savant libre-penseur, apf)artient à cette catégorie. Tout le

prouve, — et les remords poignants dont il est déchiré quand il aperçoit son erreur, et le sacrifice héroïque auquel il se résout sans trop savoir pourquoi, et, enfin, ces idées généreuses et ces débris de foi que la terrible secousse a fait soudain remonter à la surface de son âme.

Albert Donnât est donc un noble cœur et un grand esprit. Mais, parce que l'orgueil scienlillque a dévoyé son intelligence, il a porté toute son ardeur de croyance et tout son besoin de dévouement aux pieds d'une idole; et le culte de cette idole a fini par obscurcir sa raison, qui confond, maintenant, le crime et la vertu.

L'âme immortelle et le Créateur n'existent pas pour lui. « Vous m'avez dit — lui rappelle un de ses confidents qui le voit, sous le coup du remords, douter de èes négations, — vous m'avez dit avoir tenu trop d'âmes sur la pointe de votre scalpel, pour accorder la moindre créance aux hypothèses du spiritualisme. »

C'était, en elfet, son langage avant sa terrible erreur...Mais m^àntenant qu'il sait que l'eau de Lourdes a guéri le sujet condamné par sa science et dont il se voit désormais l'assassin; maintenant, frappé tout ensemble et dans son orgueil et dans son cœur plus droit que sa raison, le pauvre savant, furieux et terrassé, sent peu à peu renaître en lui le chrétien dont il ignorait la présence et qu'il ne veut pas reconnaître encore, alors que déjà il l'écoute.

Car enfin, pourquoi se résout-il à inoculer dans son sein le terrible poison qui le tuera lentement dans la décomposition d'utie maladie longue et douloureuse? Et pourquoi, d'abord, a-t-il voulu se brûler la cervelle ?

Pourquoi, si ce n'est parce que sa conscience, éclairée par Dieu, lui a montré nettement que son action devait être punie? Oui, ce matérialiste athée qui n'adorait que la science et qui, de la science, avait fait l'idole à qui l'on peut tout sacrilier, ce matérialiste athée veut maintenant se punir, et de quoi? D'avoir bien servi sa divinité I

Certes, le châtiment qu'il choisit n'est rien moins que conforme à la loi de Dieu. Que l'on se tue d'un coup de revolver ou par l'inoculation d'un virus de mort, on commet toujours un suicide, et le suicide est toujours criminel. Mais si le moyen est d'un impie, le mobile est d'un chrétien. Ne lavoue-t-il pas luimême, au fond, quand, l'orgueil enfin déchiré par la soullrance, il confesse, en pleurant ; « Celte journée est atroce 1. . . Un être s'agite en moi, qui se débat, qui meurt, et je ne le comprends pas! Il m'ordonne le sacriiice, je trouve le sacrifice une chose monstrueuse, et je me tue !... ma fin est idiote !... Tomber en martyr, quand on n'a pas la foi I... Parader devant le néant !... »

Cet être intérieur qu'il ne comprend pas, c'est le chrétien déjjosé lentement au plus profond de son âme par la foi des générations qui l'ont précédé. Au surplus, cet être intérieur, ce chrétien mystérieux qu'il porte en lui, ne se borne pas à lui montrer le cliàliinent nécessaire après la faute, il fait plus; il le jetii' épenlument dans une invincible aspiration vers l'ininiortalité. Plus le malheureux se lue, plus il voudrait ne pas périr tout entier. El tous les arguments qui démontrent la survie du moi, sans parvenir cncoie à [)ercer la nuit do son intelligence enseloppée d'or^Mieil, allluent déjà impétueusement dans son

cœur : « Voyons, dit-il à un ami, nous sommes l'un et l'autre bien pénétrés du grand principe de la science moderne, qu'à toute fonction correspond un objet qui lui est adapté. L'œil implique l'existence de la lumière, le poumon l'existence d'une atmosphère respirable. Soyons logiques : ce formidable besoin de se survivre qui émane du jeu nos organes, suppose forcément une survie. » Et l'illustre docteur incarne sa pensée dans cette comparaison vive et puissante : « Au mois de mai dernier, pendant le téjour que j'ai fait dans ma propriété du Dauphiné, j'allais souvent m'asseoir au bord d'un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d'eau est resté longtemps très élevé, et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les bas-fonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait, sous une mince couche d'eau, des centaines de boutons à couture blanche, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, oh ! mais tendus à se rompre I Tous les jours les tiges s'allongeaient, mais s'effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l'elTort. Leur désir de vivre avait quelque chose d'héroïque. Je disais au soleil, qui les attirait : « Soleil, triompheras-tu?... » Et puis, je voyais l'eau qui ne diminuait pas assez vite et je tremblais : Ils n'arriveront pas ! Demain je les verrai morts sur la vase... A la fin, le soleil a triomphé. Avant mon départ toutes les belles fleurs de cire s'étalaient sur l'eau. Voyez-vous, mon petit, devant cela je n'ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous un lac d'ignorance, et nous tendons le cou avec une tou-

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chante unanimité vers une lumière passionnément voulue. Sous quel soleil s'épanouiront nos intelligences lorsqu'elles arriveront au jour?... II faut qu'il y ait un soleil ! »

Et ni^anmoins, dans l'instant même où il se jette à Dieu, l'orgueilleux athée s'entête encore à se persuader qu'il ne croit pas en Dieu : « Non! répond-il à sa femme heureuse de son retour à des sentiments plus chrétiens, non, je ne crois pas en Dieu! Pour croire, il me faut l'évidence, et que nous en sommes loin! 0 ma raison!... Elle ne me conduit pas oij je voudrais aller! »

Pourquoi cette contradiction ?... Ho ! c'est le châtiment logique et prévu de l'orgueil ; c'est la punition de l'incroyance obstinée. Parce que ce grand esprit a fait dévier son intelligence et qu'il l'a courbée vers le mensonge au lien de la laisser tout droit jaillir à la véritiî, cette raison si haute et si belle est devenue impuissante à retrouver Dieu sans le secours de Dieu lui-même.

Au surplus, cette raison, dont il attend la foi, quelle en est la puissance? Il l'a reconnu lui-même, en causant avec son ami, quand il se débattait dans l'angoisse à la recherche éperdue de l'immortalité : « Ma raison, s'e^t-il écrié alors avec un accent d'amertume et de découragement!... (^e qu'elle me montre le mieux, c'est la prolondeur des ténèbres où nos regards se perdent. » Oui, si l'on veut posséder dans sa plénitude absolue ce don de Dieu qui se nomme la foi, il y faut consacrer [dus qu'un elVort do l'intelligence, il y faut donner une humble prière.

.Mais M. de Curcl a voulu compléter la leçon parce qu'on pourrait nommer la contre-épreuve. Et, près

du savant matérialiste, il a placé une jeune fille pieuse, ignorante et modeste.

Cette jeune fille est Antoinette Milat, le « sujet » qu'Albert Donnât, la croyant mourante, a piqué du cancer, et que Notre-Dame de Lourdes a ressuscitée.

Par quel concours d'événements la malheureuse est amenée à découvrir l'abominable expérience à laquelle on a livré sa chair, il serait trop long de l'expliquer. Il suffit de noter qu'à peine délivrée de la phtisie qui rongeait ses poumons, elle apprend qu'un mal plus corrupteur a été infiltré dans son sang par le médecin qui devait la guérir.Or, sous le coup terrible, au lieu de s'émouvoir et de pleurer, la jeune fille, innocente et l'ésignée jusquà l'héroïsme, accepte avec soumission la volonté de Dieu. « Je voulais, dit-elle au docteur, être Sœur de charité et consacrer ma vie aux malades... Eh bien! je livre ma vie eu gros, au lieu de la donner en détail! » Et devant la stupéfaction d'Albert Donnât, elle ajoute avec simplicité: « Vous avtz l'air étonné que je sois prête à mourir... Je le suis parce que Jésus-Christ a été crucifié pour le genre humain et que je regarde comme un honneur d'être traitée un peu comme lui... »

Celte explication surprend encore davantage et illumine en même temps le savant athée, que son impulsion propre entraînait déjà vers le surnaturel. Aussi, interrogeant à la fois sa conscience intime et la modeste adolescente, il s'écrie : « D'où vient ce quelque chose qui élève le plus humble au-dessus du plus savant? — Du bon Dieu, monsieur. »

Et c'est alors, enfin, que, plein de respect et d'admiration pour cette enfant que naguère il traitait comme une chair à expérience, Albert Donnât con*

fesse : « Elle arrive avec une simplicité magnifique au point où ma science n a pu me conduire qu'au prix (l'etTorts surhumains : donner généreusement sa vie. » Mai?, éclairé par ces hautes leçons d'héroïsme et de modestie, le savant ne se borne pas à les admirer S'il ne va point du premier coup jusqu'au terme logique, il avoue du moins qu'il s'est trompé : « Le voici, l'élan de l'humanité entière vers un soleil U!ii|ue!... Je le cherchais où il ne fallait pas, dans les cerveaux, et je le trouve dans les cœurs ! C'est le besoin de souffrir pour autrui qui froisse nos intérêts et pourtant nous possède... La loi du plus fort régit les corps, soit; mais les esprits?... Le plus grand symbole qui ait pu s'imposer à eux, n'est-ce pas un instrument de torture: la croix? Quelle est donc la puissance assez forte pour que les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d'immolation ?... Toute marée dénonce au-delà des nuajres un asire vainqueur ; l'incessante marée des âmes est- elle seule à palpiter vers un ciel vide? » Et, quelques instants plus tard, encoi'e enchaîné par le doute : « Mon salut, dit-il à sa femme, c'est qu'une pauvre ignorante me prenne par la main pour me guider vers on ne sait quelle t^plendeur. Tu vois, j'ai pris mon parti de penser comme un illustre et d'agir comme le premier brave homme venu. C'est incohérent, mais viendra- t-il jamais le jour où ron pourra, en ne suivant que sa pensée, aboutir à toutes les grandeurs morales? »

Retenons ces derniers mots. Je ne crois pas qu'on ait souvent exprimé d'un trait plus vif et plus pénétrant [irrémédiable incapacité do la science à créer une morale et donc à remplacer Dieu.

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