CHAPITRE II
La question du célibat ecclésiastique au théâtre! L'idée ne manquait point d'originalité ni de hardiesse. Elle a été réalisée, par M. Jules Lemaître, avec autant d'énergie que d'humour.
Sa comédie, l'Aînée, n'est pas évidemment sans défauts ; mais, en revanche, elle possède une qualité des plus précieuses: elle offre, au premier plan, bien venue, bien tracée, une figure essentiellement noble et pure, émouvante et sympathique. En outre, au lieu d'uliliser la souplesse et la pénétration de son esprit à peindre un cas bizarre et compliqué, M. Jules Lemaître a déployé les ressources de son talent à rendre originale une situation ordinaire. Après tout, n'est-ce pas là le fond de l'art dramatique et, à la fois, le meilleur élément du succès : choisir un thème à la portée du public, un sujet naturel et
LE CÉLIBAT ECCLÉsL\STIQl"E AU THEATRE 2.j7
presque banal à force d'être vrai, qui soit aisément ^ompris des moins subtils ; puis s'élever au-dessus du vulgaire et découvrir, en ce sol exploité depuis si longtemps, des trésors d'aperçus nouveaux, des moissons inconnues d'idées, de sentiments, de caractères?
C'est ainsi que M. Jules Lemaître a donné pour pivot à sa comédie le portrait de Téternelle aînée, dont on marie les cadettes et qu'on oublie toujours. Ici, elle est la plus âgée de tout un bataillon charmant, mais peu facile à commander, de six demoi.
selles. C'est Lia, « la dévouée et l'indispensable;
c'est elle qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes sœurs, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et madame Petermannde surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce presque silencieuse et un oubli de soi, une ignorance de son propre mérite!..- Ah! la brave fille! Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait pour les autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. »
Vingt-cinq ans I L'aînée, jusqu'alors, a suppléé sa mère et, à la voir si maternelle, on a fini par oublier qu'elle était jeune fille ; on la considère un peu comme un être à part, une exception, qui n'a pas besoin d'être épouse, étant destinée, pour la vie, à donner dos soins de mère à des enfants qui ne sont pas les siens. Et d'ailleurs, ses parents ne sont pas les derniers, croyant la bien connaître, à la juger ainsi. Pourtant l'aînée, comme une autre femme, a un C(jL;ur tout prêt à s'ouvrir à l'amour, et ce cœur n'est point assouvi par les affections filiale et fraternelle. Aussi quel secret martyre elle soulfre à se senlir incomprise et dédaignée, surtout quand elle
est dédaignée par celui qu'elle avait du dans son âme et que lui enlève une sœur plus jeune, habile et peu gênée de scrupules ! Mais le tenoips passe, et quatre des iîUes se marient. L'aînée vieillit, gardant au fond de l'âme une blessure ignorée de tous et perdant chaque jour l'espoir de trouver un amoureux qui la comprenne, et qui découvre en elle autre chose que la grande sœur à perpétuité. Enfin, à trente ans> elle est demandée par un honnête homme et qui a son estime ! Hélas ! l'aînée comptait encore une fois sans l'ingratitude et la coquetterie des jeunes sœurs auxquelles elle a servi de mère ; encore une fois, son avenir est brisé par les coupables roueries d'une de ses cadettes. Mais alors, une révolte éclate au cœur de la malheureuse, aveugle un instant sa conscience et, troublant son calme et sa pureté, fait défaillir un moment sa vertu. Ses parents, qui ne l'ont jamais comprise, en sont stupéfaits. Pourquoi « l'aînée » se désolerait-elle ainsi d'avoir manqué le mariage, elle qui, par sa vie, son naturel et ses goûts, y semblait si peu destinée? Aussi, loin de protéger leur enfant contre elle-même, en cette crise dangereuse, ils s'éloignent d'elle, ahuris, scandalisés. Or, au même instant, la tentation surgit sous les traits d'un jeune homme aimable et entreprenant, sans moralité, mais non sans hardiesse. Et la pauvre Lia se précipite, avec une sorte de rage exaspérée, d'énervement furieux, , sourd à la raison, dans la coquetterie la plus provo-i. i cante et la plus folle. Il est vrai que cet aveuglement ne se prolonge pas. Subitement et cruellement éclairée par le brutal effet de ses avances inconscientes sur ce jeune homme aux instincts vicieux, la jeune fille innocente et pudique a bientôt fait de se res-
saisir; elle se redresse, indignée contre elle-même et contre l'audacieux. Mais, hélas! il est trop tard aux yeux du monde. Intacte et pure e.i réalité, n'ayant à se reprocher que la coquetterie d'un instant, dont elle est à peine responsable et dont elle se blâme avec plus de sévérité qu'elle n'en mérite, la malchanceuse aînée se voit compromise aux regards malveillants de l'opinion.
Et c est maintenant que la pauvre Lia est plus que jamais l'incomprise. On est absolument renversé de cet emportement soudain chez la jeune lille à laquelle on avait toujours attribué un tempérament calme et froid, voire une espèce d'indifférence et presque une certaine inaptitude à l'amour. Ceux qui devraient la délendre et la soutenir, et même un peu lui demander pardon, ne lui ménagent point le blâme et le mépris. Ses parents, coupables de leur ignorance à l'égard de son caractère et de son cœur, lui montrent une sévérité glaciale et une rigueur excessive; ses jeunes sœurs, dont la plupart ont rté, pour pêcher un mari, tramjuillement et savamment coquettes, se détournent d'elle avec un effarouchement hypocrite. Une seul'-', la plus légère, mais que la bonne aînée, toujours prête à rendre service, a tirée d'un grave embarras, ose ouvertement prendre son parti... Heureusement que la pauvre Lia est trop sympathique à M. Jules Lemaître et à lous les spectateurs pour que la comédie puis>e décemment finir d'aussi triste manière. Un vieux garçon, pas trop vieux, de belle fortune et de grande honorabilité, qu'une estime et une amitié réciproques unissaient à Lia depuis quelques années, se trouve précisément en mesure de savoir le lin mot de la prétendue faute. Et
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c'est lui qui, au nez de tous ces pharisiens scandalisés, épouse enfin la grande sœur.
Telle est, strictement réduite à l'histoire et au portrait de son héroïne, la comédie de M. Jules Lemaître. On voit combien la physionomie du personnage est sympathi jue et touchante, en sa simplicité très noble et très humaine. Et Ton sent que cette figure est vraie, qu'elle est naturelle et vivante : elle n'a point, comme tant de marionnettes agitées sur le théâtre, une existence uniquement due à Timagination de son auteur ; elle est prise en pleine réalité.
Mais la question du célibat ecclésiastique? — Attendez, nous y arrivons !
De M. Pétermann, le père des six filles et de M. Mikils, un des six gendres, M. Jules Lemaître a fait deux pasteurs protestants. Et ainsi, tout naturellement, la preuve que le célibat ecclésiastique est une institution nécessaire se trouve intimement mêlée à l'action dramatique.
C'est par la négative, on le voit, que l'auteur démontre sa thèse. Il ne cherche pas à établir combien le célibat du prêtre catholique est admirablement propre à faciliter sa mission surnaturelle ; il se borne à mettre sous nos yeux, par le langage imjiérieux des faits, la contradiction qui éclate entre les obligations sacrées du pasteur et ses__(ievoirs ou ses fonctions de père et de mari. De père et de mari : on devine, à ces deux mots, qu'il doit entrer deux parties dans la démonstration : les deux personnages en effet, le vieux Pétermann et le jeune Mikils, sont chargés d'incarner, celui-là l'impossibilité de concilier les soucis paternels avec le ministère parois-
sial, celui-ci l'égale impossibilité d'accorder les intérêts de ce ministère avec les préoccupations d'un époux. Faisons, tour à tour, connaissance avec ces deux ministres réformés.
Le pasteur Pétermann a six lilles à marier... On pourrait s'arrêter ici ; vous connaissez mainti nant, jusqu'au fond, le pasteur Pétermann ; il a six filles à marier, il ne voit pas autre chose, il ne ^OFTp^ôTûTt de là. La première occupation de cet honorable révérend, son premier devoir même, — il le considère ainsi, et, comme père, il a raison, — c'est d'établir les six filles qu'il a reçues du Ciel. Il est vrai que cette besogne ardue l'empêche un peu de cultiver sa paroisse autant qu'il le devrait et même autant qu'il le dé&ire, ayant la conscience honnête et bien rangée. Mais que voulez-vous ? Une famille aussi abondante enfonce au second rang, un second rang très éloigné, le souci des autres fidèles ! En un mot, selon le portrait qu'en doime un de ses bons amis, M. Dursay, « le pasteur Pétermann est un très brave homme, et même un saint homme, et qui s'occuperait beaucoup de ses paroissiens s'il u'étaTrobligé de s'occuper d'abord de ses filles, » Le personnage, en ces trois lignes, est croqué sur le vif. Dailleurs, cet aimable et mordant M. Dursay, dilettante insouciant, esprit sceptique et curieux, parait s'amuser île tout cœur à constater ce criant désaccord entre le ministère pastoral et les obligations paternelles de son ami. Et l'auteur emploie fort habilement ce personnage à souligner l'opposition qui forlilie sa thèse. De fait, le simple trait que je viens de citer ne suflirait-il pas, à lui .'■eul, à prouver combien le contraste est profond? Qu'est-ce, en elîet, qu'un pasteur, chargé
du soin des âmes, à qui manque en premier lieu le loisir do s'en occuper?
Donc, le mot de M. Dursay aurait pu tout dire, à la rigueur ; il valait mieux néanmoins que la démonstration fût creusée plus avant. D'ailleurs, il fallait que l'accusation fût corroborée de preuves tatigiides et d'incidents mis à nu sous les yeux du public. Au théâtre, une théorie, pour être acceptée, doit pouvoir être palpée comme un homme, ou dévisagée comme un tableau. La comédie de VAinèe nous apporte ces preuves. Elle nous fait voir en effet le pasteur-père obligé de descendre à djux sortes de compromissions, Tune et l'autre assez graves, au point de vue^des mœurs, au point de vue de l'argent.
Au premier point de vue, c'est encore Dursay qui résume ain>i la situation ; « Six lilles à marier, songez ! c'est une affaire. II faut les montrer, donner des thés, des concerts, des parties de jardin, attirer les jeunes gens et les retenir. C'est ainsi que la maison du pasteiïîT^éte'rmann est devenue la maison des amours- •■ Pour moi, je trouve exquis ce contraste entre la mission sacrée du bonhomme et se» préoccupations de père de famille, qui lui ont fait peu à peu transformer son presbytère en un temple du flif],, en une espèce de pince-cœur pour le bon motif. » Et, plus loin, le jeune et empesé Mikils achève le tableau, quand il imagine, afin de concilier sa déférence à l'égard de son révérend confrère avec le souci de la vérité, cette formule ingénieuse et polie : « L'intérieur du pasteur Pétermann est à la fois infiniment respectable et exceptionnellement joyeux. » Et comme on sent bien qu'aux yeux de tous, la seconde qualité, si c'en est une en pareil cas, déflore énormément la première !
Du reste, on s'en aperçoit. Cet honnête pasteur, étroitement cravaté de principes austères et qui doit prononcer des sermons tout empoissés de vertu calviniste, en arrive, obsédé par le souci perpétuel de caser sa progéniture, à permeltre, en sa propre maison, entre ses filles et de joyeux adolescents, un [)etil commerce amoureux, qui souvent n'a rien de candi'Je et de naïf. Une des épousées ne craint pas de lui jeter carrément cette vérité à la face... un peu plus tard ; « Si vous croyez, dit-elle, que nos llirts ont toujours été innocents !... Que voulez-vous? il fallait bien pêcher un mari. Vous-même, vous laissiez faire. » Et le reproche est mérité. Car le brave homme, alln de ne pas voir des cl'.oses qu'il serait obligé d'interdire, a pris le parti de fermer les yeux. Tout le ioiig du premier acte, il accorde à ses filles une liberté absolue. Celles-ci se promènent, quand la nuit tombe, au fond des allées ombreuses, avec l'élu de leur cœur, et, tout à l'heure, elles iront apprendre à leurs parents quell'S se sont fiancées. De leur côté, le.- aimables garçons ne se gênent point pour prêtera ces demoiselIcB des romans passionnés, qu'on se passe à la ronde et qu'on dévore avilenient, jusqu'à ce que la sage aînée, la seule personne raisonnable de la maison, les découvre et les conlisque.
On comprend les étranges pensées, les désirs inquiétants, h s procédés de conduite encore plus suspocls, que ces laçons de vivre ont bientôt développés dans tous ces petits cerveaux féminins, très éveillés, fort audacieux, hypnotisés par le souci de ramasser, coâte que coûte, un épouseur !
Ouflques portraits : Voici d'abord Norah qui, par des manœuvres savantes et perlides, où la fourberie
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naturelle, aussi rouée que l'expérience, est tantôt habile à se montrer ingénue, tantôt experte ù jouer la passion, subtilise à son aînée le jeune pasteur que la coquette aspire à posséder comme époux.
Après Norah, Desdémone. En deux heures, montre en main, celle ci, très expéditive, enlève le cœur d'un jeune homme à peine présenté à la bande et sur qui, jalouse de ses sœurs, elle a jeté son dévolu. Sa coquetterie sait brûler les étapes ; avant la fin de la visite, elle annonce à ses parents qu'elle est fiancée au nouveau visiteur. Cette fois M. Pétermann, diflicile à effaroucher pourtant, ne peut s'empêcher de témoigner sa surprise ; il s'écrie, stupéfait : « Déjà ! » C'est d'ailleurs, Tunique observation qu'il se permette.
Enlin, Dorothée, la plus jeune, à qui revient la palme. A dix-sept ans, cette enfant du grave et doux pasteur est déjà parvenue à un degré de perversité remarquable et gros de promesses. L'exemple de ses sœurs, — à part l'aînée bien entendu, — étalé sans vergogne et sans scrupule aux yeux de la fillette, a promptement achevé son éducation de coquette ; il a déposé, dans son cœur et dans son cerveau, des germes de corruption que la tolérance et l'aveuglement paternels ont merveilleusement fécondés. Un mariage riche avec un individu qu'on puisse mener et berner, voilà son ambition. C'est pourquoi, sans le moindre remords, elle entreprend de conquérir le cœur — est-ce le cœur? — d'un^ vieux garçon qui, précisément, a déjà demandé la main de son aînée. On me permettra de ne pas insister sur la façon dont elle arrive à ses lins.
Et tout cela est paternellement abrité sous le toit du révérend Pétermann, cet homme aux prêches ri-
goureux, ce pasteur « haut sur cravate », ainsi que le dit M. Dursay. .. Hé quoi! il faut bien établir ses filie-î ! Mais ne pensez-vous pas qu'un tel homme est étrangement qualilié pour fulminer contre la légèreté du siècle et pour enseigner l'austérité des mœurs ?
Cependant, pour caser la jeune bande, il ne suffit point de raccrocher quelques beaux garçons ; il faut que les prétendants puissent découvrir, sous le charme physique, un sac d'écus gonllé. D'où la nécessité, pour l'excellent pasteur, d'arrondir sa fortune ; et ceci nous amène au second genre de com- 'promission qui s'impose au pauvre Pétermann.
L'honnête révérend rumine, à part lui, que, s'il pouvait grossir la dot de ses lilles par le simple jeu des affaires, autrement dit par la spéculation, l'établissement de celles-ci en serait de beaucoup facilité. De cette idée, il s'ouvre en confidence à M. Dursay, qui est de bon conseil en ces matières. Le sceptique, amusé, très pince-sans-rire, aiîecle immédiatement une surprise un peu scandalisée : « Mais, monsieur le pasteur, l^s^jéculation, c'est le jeu ; et le jeu étant la recherche du gain sans travail, n'est-il pas sur l'extrême limite des aillions jjermisos à un chrétien ? » Ecoutez l'argumentation, presque sublime à force de subtilité candide et de naïve hypocrisie, dans laquelle ce disciple auslère et convaincu de Calvin cherche à se réfugier: « Sans doute, sans doule..., mais vous oubliez, mon cher voisin, qa'i| y a une hiérarchie des devoij^^J'ai celui d'établir mes lilles, <jui entraine, hélas ! celui de les doter et, corollairement, d'arrondir un peu leur modeste dot, si je puis. Ce^evoir certain prime assurément le devoir plus douteux de
l'abstention évangélique à l'endroit des opérations financières. . . Si jose tenter la fortune, ce n'est point pour moi, c'est pour mes chères enfants; celte démarche qui vous inquiète n'est donc, à mes yeux, qu'une façon détournée de solliciter la Providence et pour ainsi parler, de remettre l'avenir de ces chères petites aux mains de Dieu. » Sur quoi, son interlocuteur ayant insinué que le raisonnement du pasteur ressemblait fort à « la direction d'intgûîÏPn », dont les protestants affectent si haut de blâmer- les JésuTF6§;"îe déconfit Pétermann en est réduit à s'abriter derrière un argument ad hominem : « Vous avez, dit-il, cher monsieur Dursay, le rigorisme de ceux qui ne croient à rien, et que, par conséquent, leurs sévérités n'engagent pas eux-mêmes. » Le mot est joli ; il est même très juste à l'égard du prêcheur incroyant. Mais si la rigueur sied mal à ce sceptique, il n'en est pas moins vrai qu'un peu plus de sévérité serait nécessaire au pasteur, qui est chargé, lui, d'enseigner les autres.
L'infortuné Pétermann est d'ailleurs bien puni de CCS spéculations hasardées ; son pauvre patrimoine, au lieu de s'enfler, s'évanouit. Cependant le pasteur éprouve une consolation dans sa pauvreté, puisqu'il parvient tout de même à caser les deux enfants qui lui restaient sur les bras, la plus jeune et l'aîn'e Cette coquine accomplie de Dorothée arrive à conquérir le vieux garçon qu'elle avait entrepris de séduire ; et Lia, de son côté, reçoit eniin le prix de sa vertu. Pour le remarquer en passant, on voit, par cette aimable conclusion, que M. Jules Lemaître a la moralité fort douce. Il est supérieur, en ce point, à tous ces dramaturges nouveau-jeu, qui se croient obligés d'être
toujours amers et ne manquent jamais de donner le triomphe au mal, au détriment du bien : du moins, chez l'auteur de V Aînée, si le vice est récompensé, la vertu nest pas punie. Mais, dans ce dénouement, le détail intéressant pour nous, c'est la façon dont le double mariage est accueilli par le révérend Pétermann. Eh bien, le révérend Pétermann, à cette joyeuse nouvelle, entonne ouvertement son Nunc dimittis. Il a marié ses iilles, il a donc rempli sa tâche... On mesure, à ce dernier trait, quelle place énorma il donnait dans son cœur à ses paroissiens.
La contradiction san-s remède entre les devoirs du père de famille et les obligations du ministère paroissial, est donc bien démontrée. — L'est-elle aussi bien que vous le prétendez? objectera sans douto un protestant. Ne vous semble-t-il point que M. Jules Lemaître a forcé la note, exagéré la complaisance et l'aveuglement de M. Pétermann, outré singulièrement la coquetterie et, pour trancher le mot, l'effronterie de ses Iilles ? Pasteur ou non, un homme ayant six Iilles à marier ne leur permet pas toujours une liberté d'allures aus^i dangereuse ; il n'est pas nécessairement affligé dune tolérance aussi coupable ; il ne laisse point forcément germer dans sa famille une moisson de défauts si vivace et si drue.
La critique a du poids, de la justesse, et, sans aucun doute, il est fâcheux que M. Lemaître y ait donné prise. Elle est de nature, au moins en apparence, à diminuer l'ciret de sa démonstration. Mais en réalité, la démonstration n'en sort pas affaiblie; et cela, par deux raisons péremptoires. En premier lieu, la complaisance et l'aveuglement du pasteur, pour outrés
qu'ils soient, ne sont pas impossibles ; le désir de caser six demoiselles, avivé par le chagrin de voir les plus âgées mûrir sur la branche, peut assurément provoquer ces compromissions et ces faiblesses. Or, il n'est pas convenable, il n'est pas bon qu'un homme de Dieu, chargé du soin des âmes et ayant mission d'enseigner la vertu, puisse y être exposé. J'admets volontiers que tous les révérends, pourvus d'un régiment de filles, ne mènent pas si loin la chasse aux maris ; mais il est certain que beaucoup, par la force des choses, oui un pied — parfois les deux — sur cette pente dangereuse. En outre, — et c'est la seconde raison qui fortifie l'argumentation de l'Aînée, — même en supposant qu'aucun pasteur ne s'abaisse où descend M. Pétermann, il n'en reste pas moins que le devoir de marier ses filles est, chez un père, assez absorbant, assez considérable et assez impérieux pour rejeter au second plan le devoir pastoral. Et cette simple observation suflit à justifier la thèse.
Par conséquent, on a le droit d'affirmer que, sous la forme légère et acérée de la raillerie, M. Jules Lemaitre a démontré, par une preuve au fond très solide, à quel point l'état de père de famille est incompatible avec le ministère ecclésiastique.
L'auteur de l'Aînée a établi, avec non moins de vigueur, sous la souplesse et la vivacité de l'ironie, que les obligations du pasteur amoureux, tout fraîchement marié, s'accordent fort mal avec son grave caractère et sa mission surnaturelle.
Il prend soin d'abord de nous détailler, par le menu, les raisons qui ont amené le jeune et austère Mikiià à épouser la légère Xorah. Voyons comment un pasteur se marie.
Ce Mikils est un homme empesé, sérieux, très prêcheur et très moralisant, d'ailleurs, quelque peu fat et absolument nigaud, bref « une des espérances de l'Eglise,... un des plus brillants élèves de la Faculté de théologie de Strasbourg,... » un personnage « appelé à un très bel avenir. » On comprend que ce futur Cicéron de la chaire protestante, abondant en théories lourdes et compassées, ait voulu se faire une conception du mariage, adéquate, autant que possible, à la correction de son attitude et à l'éloquente épaisseur de ses sermons. Il estime, en effet, que « l'épouse d'un pasteur ne doit pas s'attendre à une vie de plaisirs frivoles et de divertissements mondains : leur union doit conserver un caractère de gravité, et la pensée de Dieu ne doit pas être tout à fait absente, môme de leurs plus intimes épanchements. » Et, en vérité, bien qu'il la formule avec trop d'empois, la théorie de M. Mikils est relativement juste: étant donné qu'un pasteur se marie, il doit au moins chercher une compagne apte à comprendre ces devoirs et capable de les pratiquer. Le jeune révérend le pense ; il le proclame en phrases cadencées. Après quoi, il épouse... qui? Norah, Norah, la coquette et l'écervelée ; Norah qui sera folle, évidemment, de cette « vie de plaisirs frivoles et de divertissements mondains » justement incompatible avec la missinn sacrée d'un ministre de Dieu ; Norah, enfin, dont la grâce piquante et la légèreté, ces attraits précisément les plus contraires à son idéal, ont séduit davantage, il l'avoue avec embarras, le raisonneur austère.
D'où vient celte absolue contradiction entre la pratique et la théorie? Le motif eu est clair. Il est
tout simplement dans ce dôtail que ceuJxlea^rpmûi le pasteur qui se marie, mais l'homme. Or, l'homme amoureux, inspiré pâFTe cœur'ôifquelquefois parles sens el Timagination, n'aura souvent, ni le même id/^al, ni les mêmes désirs, ni les mêmes besoins que le pasteur, exclusivement dirigé, lui, par la raison, et par une raison rigoriste et sévère. « Et la raison n'est pas ce qui guide le cœur, » il y a très longtemps qu'on l'a dit, sans doute aussi longtemps qu'on le dira encore. Il faut donc, ou bien que l'homme amoureux sacriiie ses goûts et son cœur lui-même aux austères devoirs de la fonction pastorale, ou bien que le pasteur néglige sa mission, oublie son caractère, atin de donner satisfaction aux exii^ences de l'amour. Ainsi, dès le premier pas dans l'état du mariage, éclate un désaccord profond entre les nécessités de la vie conjugale et les obligations du miniistère sacré.
Au surplus, l(î pasteur Mikils ne tarde pas lui-même à s'en apercevoir.
La paix de son ménage a été troublée. L'infortuné révérend croit avoir découvert que sa femme aurait trahi ses devoirs, — ce qui est exact. Il est vrai que Norah, toujours coquine et rouée, parvient sans peine à établir, aux yeux de son mari, sa complète innocence et que le pasteur est désormais rassuré. Mais il n'en a pas moins subi une rude secousse ; il a senti tout ce qu'il souffrirait à perdre l'affection de sa femme; il a reconnu la nécessité de se faire aimer davantage, en se montrant plus amoureux; il a compris enfin qu'il avaiJ,-.étéJusqu£-liiirop pasteur et qu'ainsi le premier tort était de son côlé... Tout ce délai! de caractère est fort piquant, par la façon dont il nous montre un époux résolu... à se persuader que
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sa femme a eu presque raisoa de le trahir et que c'est à lui d'en demander pardon. Mais où M. Lemaître est allé beaucoup trop loin, c'est quand il s'est appuyé sur ces raisonnements pour excuser Norah : la faiblesse du pasteur amoureux n'empêche point Norah de rester canaille.
Quoi qu'il en soit, le pasteur Mikils a fini par ouvrir les yeux.. . et surtout la bouche. Il n'y a qu'à le laisser dire. Écoutez-le : « Ma profession, — répond-il à Lia. qui intercède en faveur de la coupable, — ma profession m'a marqué : elle est pour aiiisi parler en contradiction sur bien des points avec ce qu'une f:mme attend d'un mari amoureux. J'en ai ea quelquefois le soupçon, mais je le vois clairement aujourd'hui. Et, savez-vous, Lia? je crois que je vais être un autre homme, et que, maintenant, je saurai mieux lui plaire. Car... c'est absurde... Mais cette souffrance qui me vient d'elle, par les images dont elle me poursuit, m'a fait, je le sens, son prisonnier, son esclave, sa chose... Je l'aime... honteusement... Hélas! Lia, si mes paroissiens me voyaient ainsi! »... Cette dernière exclamation n'est-ellc pas exquise ?
Le pasteur Mikils est donc décidé à devenir un autre homme; il le devient très promptemcnt. Ses progrès sont d'une rapidité mcrveillcute ; on en jugera par ce bout d'entretien entre sa femme et lui, après la réconciliation. Norah, dans une partie de jardin, propose à son époux un petit tour de valse : « Oh ! Norah, s'écrie le révérend encore ellafouché! réfléchis donc... Les convenances do mon état... mon caractère?... — Ah ! mais, répond carrément la jeune femme, il m'embête, ton car.ictùre sacré ! » Sur quoi l'entretien se poursuit en ces termes :
« MiKiLS. — Mon caractère sacré... C'est drôle, quand on y songe...
» NoRAH. — Un peu.
» MiKiLS. — Car, n'est-ce pas? ma fonction, ma mission, c'est d'éclairer et de diriger mes frères, d'être un homme chargé des autres et qui appartient à tous... Et e?i réalité à qui est-ce que f appartiens? A une femme, à une toute petite femme... Ah ! oui, ce que je m'en soucie de l'âme des autres — et de la mienne — depuis hier soir... c'est épatant I... Tiens, voilà que je parle à présent comme les gens du monde... Ah ! je suis changé, bien changé...
» NoRAH. — Tu as des remords?
« MiKiLS. — Je ne sais pas. Mais il n'y a pas à dire, depuis hier soir, ma profession me paraît bizarre... Et je soupçonne qu'au temps où elle ne me paraissait pas bizarre, elle devait me rendre bien ennuyeux.
» NoRAH. — Des fois.
» MiKiLS. — Et maintenant?
» NoRAH. — Tu es exquis. Tu es en train de créer un type ; le type du pasteur rigolo, du joyeux ministre de lÉvangile.
» MiKiLS. — Tu perds mon âme, mais je t'adore... Ah ! sapristi ! à propos d'âme... moi qui ai promis à ton père de prêcher demain à sa place!... Qu'est-ce que je vais leur dire, mon Dieu?
»NoRAH. — Tu leur diras de maîtriser leurs passions.
>) AliKiLs. — Je n'ai rien de prêt... Je n'aurai jamais le temps.
» NoRAH. — Mais .si! mais si! Viens, mon beau pasteur; viens, mon cher petit homme de Dieu, viens le prpparer, ton sermon ! »
Ah! sises paroissiens le voyaient!... car c'est main-
tenant que le révérend folâtre et amoureux pourrait répéter son exclamation. Mais il est déjà si avancé qu'il ne songe plus même à ce scrupule. D'ai. leurs, un peu plus tard, il confie ses idées nouvelles à son beau-père et, là encore, il apporte à la thèse un nouvel argument : « Mon caractère ? ma profession? Hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme... Oh ! je ne me fais plus guère d'illusion là-dessus. Comment se piquer d'être auprès des autres l'interprète de la parole divine^ d'être leur guide public et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des nécessités où se débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre de Dieu amoureux de sa femme, troublé de désir et d'nnyuisse dans son propre foyer, ou obsédé du souci de marier ses enfants ? Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Pétermann... » Hum! voilà une restriction où la politesse a certainement plus de part que la vérité. « ... Mais quant à moi, conclut le mari do Norah, je me reconnais totalement indigne de ma profession. » Voilà qui est parler; aussi je me garderai bien d'ajouter à ce langage une réflexion qui ne pourrait que l'alfaiblir. La forme est originale, inattendue; mais la démonstration n'en est pas moins péremploire.
La thèse est donc prouvée : l'état ecclésiastique — et ce qui est vrai pour le pasteur est inliniment plus exact encore à l'égard du prêtre, à l'égard de celui qui consacre et confesse — apparaît en désaccord irréconciliable avec l'état du mariage.
Sans doute, on a le droit d'estimer que le célibat ecclésiastique est une question beaucoup trop grave et beaucouj» trop élevée jiour être soutenue par des a'guments de comédie; que c'est en quelque sorte
abaisser le sujet que d'en aller raoïasser, sur les tréteaux, une démonstration nouvelle et de nouvelles preuves. Je conçois que certains esprits éprouvent ce scrupule et se sentent cho jués. Un catholique, évidemment, ne saurait avoir besoin de chercher, dans les ironies de M. Jules Lemaître, une confirmation de la vérité qu'il doit avoir apprise au cours de ses études religieuses. Pour lui, la nécessité du célibat ecclésiastique est fondée sur des raisons plus hautes, est appuyée sur des considérations plus sérieuses. Elle se prouve en elle-même, et non point seulement par les inconvénients de la situation contraire. Il ne faut pas regarder uniquement l'obligation, chez le ministre de Dieu, d'avoir tous ses paroissiens pour famille et de réserver, dans son cœur, aux malheureux, aux petits et aux souifrants, à tous ceux qui ont besoin de sa pitié, de ses lumières ou de son amour, la première et la plus grande place. Il ne faut pas se borner à établir que le prêtre, afin de pouvoir librement se donner tout à tous, doit réduire au minimum le souci de l'argent. Il faut porter ses regards plus haut. Il faut comprendre que, pour être au niveau de sa mission sacrée, pour se rendre égal, autant qu'il est possible humainement, à son rôle surnaturel, pour devenir euOn le représentant de Dieu sur la terre et se changer lui-même en Dieu, quand il dit : « Ceci est mon corps », et quand il dit : « Je te remets tes fautes », — il faut comprendre, en un mot, que, pour réaliser cet idéal inouï, le prêtre est tenu de pratiquer, au degré le plus pur, le détachement de l'àme et du cœur, en même temps que le mépris des biens périssables. Il doit donc embrasser l'état de perfection que Dieu daigne ouvrir à ceux qu'il a choisis, parmi le commun
des fidèles, pour instruire et guider leurs frères : il doit se séparer de toutes les Joies purement terrestres, et surtout de la douceur de se créer une famille et de se construire un foyer; il doit se tenir à l'écart de ces plaisirs légitimes, où le reste des humains peut se distraire et oublier, pour un insUtnt, les regrets de la veille, les chagrins du jour et les angoisses du lendemain. Telle e^t la souveraine et réelL- raison qui impose, à Lout esprit sincère et réfléchi, la nécessité du célibat ecclésiastique. Et l'évocation de ces nobles idées, en même temps qu'elle replace, à la hauteur qui lui convient, ce grand sujet, démontre à nouveau que la religion véritable est uniquement la religion qui cherche à réaliser cet idéal sublime.
Evidemment, toutes ces vérités planent de bien loin au-<lessus de la comédie. Mais pourtant M. Jules Lemaître a, lui aussi, accompli sa tâche; il a mené à bien, dans sa sphère, une besogne excellente. A coup sur, c'est par les petits côtés qu'il a établi cette grande thèse et peut-être, aux yeux do certains lecteurs, il l'a diminuée autant qu'il l'a soutenue. Mais il l'a prouvée, pour tout un public immonde aux regards duquel il ne risquait pas do l'amoindrir, attendu que ce public en ignore et n'est point capable d'en saisir les vastes proportions. M. Jules Lemaître, i sa manière, a fait œuvre apologétique.
Et, remarquez-le, — remarque nécessaire, alin d écarter une objection po.i^ibfe, — il a donné la victoire à son opinion par des arguments très réels.
C'est là une qualité qui, trop souvent, manque aux pièces à thèse, il arrive, en elVel, qu'un auteur dramatique, alin de mieux étayer sa théorie, invente ^
plaisir des personnages, des caractères et des situations qui, merveilleusement combinés pour aboutir à la conclusion qu'il veut, n'ont que le seul défaut, malheureusement capital, de flotter dans une invraisemblance absolue. Et, alors, au lieu d'être persuadés, la plupart des spectateurs hochent la tête en murmurant; « Il est trop aisé de démontrer sa thèse en fabriquant des individus et des faits pour les besoins de la cause ; un tel procédé est facile assurément, mais il ne prouve rien. » Dans l'Aînée, rien de pareil. Les types créés par l'auteur sont éclatants de naturel et débordants de vérité; ce Mikils et ce Pétermann, on ne saurait le nier de bonne foi, sont des êtres vivants ; ils n'ont pas été conçus de toutes pièces : on les a découpés, très exactement, dans le monde réel et sur des patrons de chair et d'os. On peut eu dire autant des situations où M. Jules Lemaître a jeté ses personnages ; elles sont marquées au coin de la vraisemblance et l'on n'éprouve aucunement l'impression, si fréquente à la comédie, de se sentir en plein rêve. Enfin, le conflit de ces individus vivants avec ces événements naturels aboutit, par un enchaînement sans heurt, à des conclusions attendues et logiques. Et cet ensemble harmonieux de vraisemblances et de réalités constitue précisément l'invincible rigueur de la démonstration.
Et puis, enfin, cette obligation du célibat pour les minisires du culte est si profondément naturelle et si clairement conforme à leur caractère, ainsi qu'à leur mission sacrée !... Tenez! en étudiant celte comédie, je me rappelais un mot très curieux, à la fois simple et profond, que m'a répété un jour un vieux missionnaire. Il était revenu pour quelques mois dans sa pa-
trie, blanchi sous les durs et féconds labeurs d'un apostolat très lointain ; et il me contait que, dans le pays sauvage où il doit ouvrir son sillon de lumière et de bonté, il est combattu non seulement par l'idolâtrie, mais encore parle protestantisme. Or, sait-on comment les naturels de ces régious sauvages, ignorants, mais habiles à pénétrer les cerveaux et les cœurs, ont défini le prêtre catholique et le pasteur luthérien? Eh bien, le premier est, à leurs yeux, a l'homme du Grand-Esprit », tandis que l'autre est appelé tout simplement « Vhomme d'une femme. »
De cette expression, forgée spontanément par un esprit inculte, n'esl-il pas curieux de rapprocher la phrase où l'auteur de VAinée fait dire au pasteur Mikils : « Ma mission, c'est... d être un homme chargé des autres... Et en réalité à qui est-ce que j'appartiens?/! une femme. » Quand un auteur, aussi r.tftiné d'intelligence et de civilisation que M. Jules Lemaître, et un sauvage ignorant, l'un de l'autre éloignés par les mers et les continents, plus éloignés encore par l'esprit, par les moeurs et par l'éducation, se rencontrent ainsi pour exprimer la même idée presque en termes pareils, il faut décid('ment que celte idée soit d'une évidence aussi claire, aussi impossible à nier que la lumière.