CHAPITRE III
La comédie do M. Jules Lemaître est bien, dans toute la force et la vérité du mot, la démonstration d'une thèse religieuse. Mais les pièces, aussi clairement, aussi résolument destinées à prouver un principe de la religion, sont très rares. On peut presque affirmer que V Aînée, dans sou genre, est à peu près unique. Le souci religieux, qui est éternel et qui a toujours besoin de se manifester, a poussé généralement nos auteurs dramatiques dans une autre voie. Un certain nombre ont voulu, dans nos temps de scepticisme et d'indifférence, ressusciter les vieux « mystères ».
Autrefois, tous les théâtres chômaient pendant les derniers jours de la Semaine sainte. A présent, tandis que la plupart d'entre eux continuentde fermer leurs portes, il en est plusieurs qui se bornent à changer de spectacle. Au lieu de la comédie profane afiichée pour les autres soirs, ils offrent au public ce qu'on
appelle un « drame sacré ». Bien souvent, d'ailleurs, ces compositions n'ont de sacré que le sujet, les personnages et les intentions de l'auteur. Car le langage que l'on prête aux héros des Livres saints, voire à Notre-Seigneur lui-même et à la Vierge Marie; l'impression qui jaillit du spectacle et pénètre lauditeur; l'attitude et le ton des comédiens qui représentent les figures évangéliques ; tout ce qui frappe en un mot, l'intelligence et la vue, est médiocrement religieux.
Cependant, ce genre de spectacle est fort à la mode aujourd'hui. Déjà même on s'est demandé ai linlérêt que les milieux intellectuels et mondains prenaient à ces drames sacrés n'était pas un indice heureux, ne portait pas une espérance. On a prétendu que ce goût révélait presque un retour à la religion, tout an moins une lassitude et presque une nausée du matérialisme, une aspiration vers Dieu. Pour ma part, je crois que cette conclusion est exagérée. Oui, sans doute, il peut y avoir, parmi les amateurs de ces tableaux soi-disant évangéliques, des esprits délicats et sains que le positivisme et l'irréligion dc^'oûtent et qu'attire un théâtre plus probe, un théâtre honnête et à peu près chrétien. Mais, hélas! beaucoup de ces esprit-, dans leur marche à la religion, ne vont pas plus haut ni plus loin que ces drames « sacrés ». Gomme pratique, ils se contentent volontiers de ces offices peu liturgiques et, comme doctrine, ils sont largement satisfaits de l'Évangile inter[)rétépar ces poètes, fort profanes et fort ignorants de l'Évangile. On se ferait une grave illusion en comptant beaucoup sur l'efficacité de cet apostolat dramatique.
Et combien, d'ailleurs, dont l'attrait pour ces représentations de Semaine sainte est fondé sur un dilettantisme aussi pernicieux dans ses résultats que fâcheux dans son principe ! Nombreux aujourd'hui sont les mondains que Tabus du plaisir a rendus presque indilTérents au plaisir lui-même, et qui, sans vouloir rompre avec lui parce que sa privation dérangerait leurs habitudes, essaient néanmoins de le remplacer par des sensations inédites. Ayant épuisé les joies que procurent les sens, ils tâchent d'expérimenter les satisfactions que peut donner l'esprit, se promettant, d'ailleurs, de retourner ensuite à des impressions moins idéales, afin d'établir entre tous ces charmes divers des comparaisons subtiles, essentiellement propres à piquer leurs curiosités émoussées. Indifférents au devoir et à la vertu, ne voulant plus distinguer le bien du mal, ils ont la prétention de demander tour à tour à la chair et à l'esprit ce que l'une et l'autre offrent de jouissance à l'humanité. Au fond, c'est l'assouvissement d'un sensualisme raffiné qu'ils poursuivent encore, à ces spectacles sérieux et honnêtes. Esl-il rien de plus digne, en effet, d'un esprit décadent, qui résume en lui tous les excès d'une civilisation pervertie, que d'assister à la Passion de Notre-Seigneur représentée sur le théâtre et, de là, courir au café-concert le plus voisin, pour y déguster tout ensemble, et les ordures qu'on y débite et la saveur de l'opposition qu'elles forment avec le drame religieux?
Assur ment, quand un de ces drames est bon, — car tous ne trahissent point l'Évangile et ne déforment pas les personnages sacrés, — les sentiments apportés par le public à sa représentation n'en diminuent point
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le mérite. Il était opportun toutefois de montrer qu'il y aurait excès à triompher de la faveur que ce genre de spectacle obtient aujourd'hui.
Au surplus, il y a là plus qu'une question d'utilité, plus qu'une question d'elTet à produire et d'apostolat dramatique à répandre ; une question autrement grave est engagée. Est-il bon que la personne sacrée de Notre-Seigneur et le drame divin de sa Passion soient représentés sur la scène? A dire vrai, je ne le crois pas. Ce n'est point de ma part, sans doute, une opinion absolue, qui ne souiîrirait aucune exception ; toutefois, en admettant des exceptions, je les voudrais rigoureusement... exceptionnelles.
Les partisans de l'opinion contraire objecteront aussitôt: « Mais les mystères! Les fameux mystères du moyen âge, où s'empressait tout un peuple lidèle, avec autant de fji et de piété qu'aux cérémonies religieuses ! Les mystères, auxquels assistait le clergé, prêtant aux acteurs le parvis de ses cathédrales, et, parfois, leur abandonnant jusqu'à l'intérieur du sanctuaire ! »
Cest l'argument classique. Évidemment, les mystères étaient un spectacle excellent, vraiment chrétien ; ils formaient presque un certain prolongement de la liturgie. LJoileau fut janséniste, en les coi damnant avec son habituelle sévérité dans les deux vers fameux, aus-i bien frappés qu'injustement conçus :
De la foi d'un chrétien les mystères IcniMes D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Mais la représentation des mystères exige impérieusement une époque et des mœurs chrétiennes; ils ne sont plus, malheureusement, de notre siècle-
Énorme, en effet, la différence entre ces grandes et simples tragédies du moyen âge et nos drames « sacrés ». La force et la beauté des mystères étaient moins en eux-mêmes que dans ces trois éléments extérieurs, qui précisément nous manquent aujourd'hui: un poète chrétien, des acteurs chrétiens, un public chrétien. L'auteur, qui retraçait en larges tableaux la Passion de Notre-Seigneur, accomplissait une œuvre pie ; il s'effaçait devant l'incomparable sujet qu'il mettait en œuvre et ne songeait qu'à traduire, avec une exacte et scrupuleuse vérité, l'Evangile lui-même ou les interprétations traditionnelles des Pères et des Docteurs. Il n'ignorait point d'ailleurs que, s'il avait voulu broder des variations plus ou moins imaginaires sur le thème sacré, s'il avait eu l'audace de substituer des inventions plus ou moins ingénieuses au récit divin, toute l'assistance, imprégnée de foi et connaissant son livre d'Heures, aurait aperçu la supercherie, crié au scandale. Il n'en va pas de même aujourd'hui. L'auteur peut se permettre impunément toutes les libertés qu'il lui plaît contre la vérité historique et religieuse : il ne risque pas de blesser un public ignorant des choses de Dieu, qui ne s'apercevra point des erreurs commises ou, los découvrant, n'en sera point choqué. De même, en effet, que les poètes ont toujours revendiqué le droit d'accommoder l'histoire à leur fantaisie, nos modernes façonniers de drames évangéliques ont tout loisir de m îdifier les paroles du Christ ou d'agrémenter les détails les plus connus et les plus sacrés de la Passion. Ce n'est donc plus l'Évangile, au fond, qui est, comme autrefois, porté .-ur la scène, et l'édification qu'on retirait des anciens mystères, édiQca-
tion qui en était la raison d'être et le but, ne ressort plus des spectacles nouveaux qui prétendent les continuer. Les traits divins de Notre-Seigneur y sont humanisés, ou ce qui est pis, « dramatisés », « poétisés », selon le goût et les impressions d'un auteur profane, ignorant de la religion et ne comprenant point l'inaccessible hauteur du sujet qu'il croit dominer.
La ditîérence est aussi profonde entre les acteurs qui représentaient les vieux mystères et les comédiens qui jouent les œuvres modernes. Autrefois, celui qui avait mission de figurer, sur la scène, un personnage sacré, remplissait son rôle avec le sentiment d'accomplir une fonciiou presque religieuse; il y apportait un respect profond, des intentions pures, un esprit chrétien: c'était la foi et la piété qui lui inspiraient son attitude. Actuellement, c'est un artiste dramatique, indliférent ou même hostile à la religion, la veille appl mdi sous les vêtements d'un gre-
ri, qui se montre au public aujourd'hui sous la robe . . rée de Notre-Seigneur Jésus-Christ! Gela n'a-t-ij point, vraiment, quelque chose d'odieux? D'ailleurs, où cet acteur prendrait-il le sentiment de son personnage? Il ne le comprend pas, il est impuissant à le p<^nétrer ; il ne cherche pas même à le saisir. Sa grande préoccupation, son uni(|ue souci, c'est de trouver des etfels inédits. (Juc telle comédienne en
JUQ, après avoir interprété cent rôles différents, après avoir « admirablement » rendu, si l'on en croit ses dévots, la souirrancc et la joie, le vice et la pureté, l'amour et la haitie, ait fantaisie, un beau jour, d'incarner la Vierge Marie ; tout do suite un poète ami va lui confectionner, sur mesure,
une sainte Vierge; et nous aurons, grâce à elle, un drame sacré de plus I Et l'on ose comparer de telles productions aux mystères du moyen âge !
Quant au public moderne, on a déjà vu ce qui le différencie radicalement du peuple chrétien d'autrefois. Ce peuple chrétien s'en venait aux mystères avec l'intention d'y retrouver Dieu et d'y puiser des pensées de foi, même à ses heures de loisir et au milieu de ses divertissements. Et les spectateurs contemporains, je dis les plus honnêtes, ne demandent aux drames sacrés qu'une distraction passagère et jamais une leçon, ni un exemple. Il est à remarquer d'ailleurs que les représentations soi-disant évangéliques sont données, généralement, pendant les derniers jours de la Semaine sainte. Or, à ce moment de l'année, les chréiiens assez pénétrés de Dieu pour chercher une édification jusque dans leurs réjouissances, nesongent guère à courir au théâtre; ils vont assister aux offices. Et le public des drames sacrés se recrute surtout parmi les chercheurs de plaisirs, trop heureux, dans la suspension de presque tous les amusements, de rencontrer encore un spectacle. En somme, entre ces pièces contemporaines et les mystères du moyen âge, il n'y a presque aucune ressemblance.
Sans doute, il existe aussi des poètes chrétiens ; leurs tragédies, représentées devant un public croyant, par des comédiens pénétrés de leur rôle et cherchant Dieu plus que l'effet, pourraient rappeler les manifestations d'autrefois. Mais ces poètes chrétiens sont l'exception, et ils ne trouvent jamais l'auditoire ou les acteurs dont la pensée communierait à leur pensée.
Cependant, trêve aux réflexions préliminaires. Etu-
dions, de ces drames « sacrés », celui qui, par sa date, eu a été l'initiateur; celui qui, par sa forme et par son titre, a le plus évidemment l'intention de ressusciter les vieux mystères et de les habiller à la moderne; enfin celui qui peut être considéré comme le type accompli de ces œuvres néo mystiques. On jugera s'il peut soutenir le parallèle avec les grandes manifestations scéniques et religieuses dont il a prétendu se poser en successeur. Il s'agit de La Passion d'Edmond Haraucourt.
-M. Edmond Haraucourt n'a pas voulu seulement dramatiser, de la Passion du Christ, un épisode ; il a tenu à la montrer tout entière au public. Il n'a pas songé à l'enfermer dans le moule tragique ; il a eu l'ambition, — et par un sous-lilre il en avertit nettement le lecteur, — de nous donner un vrai « mystère ». Et c'est bien la Passion qui se déroule à nos yeux. Le premier tableau commence à l'heure même où Notre-Seigneur entre à Jérusalem, parmi l'enthousiasme et les acclamations du peuple juif qui. devant lui, soulève des buissons de palmes et répand des lapis de manteaux I Le sixième et dernier se termine au moment elfroyable oij, dans les ténèbres de la terre épouvantée par la mort de son Créateur, Joseph d'Arimalhie vient pieusement s'emparer du cadavre divin. Entre ce début et ce dénouement, nous assistons à la Cène et à l'Agonie ; nous voyons Notre- Seigiieur devant Caïphe et devant Pilate; nous l'apercevons sous les coups do fouet et sous le fardeau do la Croix... C'est donc bien, du moins par la forme et par l'ampleur, un Mystère.
Et M. Haraucourt paraissait do taille à se mesurer avec ce formidable sujet: car c'est un noble et vigou-
reux poète; il sait plier le vers à toutes les pensées comme à tous les sentiments ; il est habile à le faire éclater avec force et chanter avec douceur. La Passion, pour la critique indifférente et qui n'a point souci de l'Evangile, est remplie de beautés. D'ailleurs, les intentions de l'écrivain sont excellentes ; il a eu sincèrement la pensée de faire œuvre chrétienne. Eh bien, malgré tout, malgré la volonté droite et l'incontestable talent, cette pièce est, pour ainsi dire, imprégnée d'une inintelligence absolue du sujet. M. Edmond Haraucourt ne semble pas avoir un seul instant compris quel était son devoir en présence de Dieu, devant les actes et le Verbe de Dieu. Dieu, il ne paraît pas même le voir ni le sentir en Notre-Seigneur Jésus-Christ. En un mot, le surnaturel est absent de son œuvre et, voulant écrire un mystère, il n'a composé qu'un très beau drame humain.
Tant que l'auteur n'a devant lui que des hommes, et surtout des hommes pervers, où prévaut ce qu'il y a de moins noble et de plus mauvais dans l'humanité, son talent se déploie fort à l'aise ; il burine les caractères et fait saillir les pensées en traits vigoureux et puissants. La rapacité des marchands installés dans le Temple et les épouvantables calculs de Judas ; l'orgueil, l'étroitesse et l'hypocrisie des pharisiens, leur haine envieuse et acharnée contre Notre-Seigneur, tous ces sentiments odieux ou révoltants sont brossés avec une rare vigueur el prennent du relief. Ne voit-on pas tout Pilate en ces quelques vers?... Et, d'abord, son impuissant dépit contre le peuple " juif :
Peuple de volonté, de silence et d'orgueil,
Ton prophète et ton Dieu se dressent, double écueil,
Où viennent se briser les puissances humaines.
Puis sa lâcheté, prête au crime afia d'obtenir k paix ;
Ah ! Rome et les jardins penchés au bord du Tibre !
Ne rien faire, dormir, être loin, être libre,
Cueillir les fleurs du temps sans expliquer pourquoi,
N'entendre plus parler du Dieu ni de la loi,
Boire le gai Falerne au milieu des poètes,
Rire et ne plus jamais lapider les prophètes.
Oui, tout Pilate est bien évoqué dans ces mots rapides ! C'est bien là le lâche et le jouisseur qui condamnera l'innocent pour ne pas s' attirer de soucis; qui, dans l'abominable fureur de tout un peuple envers un seul, et ce seul étant juste, apercevra uniquement les embarras qu'il en é|jrouve. Homme qui voudrait bien, au fond, « rire et ne plus jamais lapider les prophètes », mais qui n'aura jamais l'énergie de défendre le droit!
Tout cela est bien observé, bien rendu. .Malheureusement M. Uaraucourt tombe, aussitôt qu'il veut monter plus haut. Sans relever les anachronismes voulus, les amplilicalions erronées, les modifications que le poète apporte à l'Évangile, — ou peut négliger ces détails auprès de critiques plus graves! — il suffit de voir comme il a tracé les portraits de la Très Sainte Vierge et de son divin l'ils.
La Vierge Marie, l'auteur ne l'a pas comprise une minute, ou plulùt, ce qui revient au mèm ■, il l'a comprise humainement. La Mère de Dieu, dans son drame,
est une mère admirable d'amour pour un enfant qui ne serait qu'un homme! Une femme au cœur noble et tendre, apercevant son fils, innocent ou coupable, entre les mains des bourreaux, parlerait, agirait comme parle et agit, selon notre écrivain, la Très Sainte Vierge. Et c'est justement pour cela que ce n'est plus la Très Sainte Vierge. Encore une fois, lauteur de la Passion n'a composé qu'un très beau drame humain. Voulez-vous un exemple? Etudiez l'entretien de Marie et de son divin Fils, au Jardin des Olives. En premier lieu, la scène est absolument contraire à la réalité; faire intervenir la Mère au milieu de l'agonie, c'est prendre avec l'Evangile une liberté excessive ; admettons-la cependant. La Vierge Marie vient donc se jeter aux pieds de Jésus, pour le supplier de s'enfuir. Eh bien, elle apparaît là comme une mère, aimante à coup sûr et dévouée, même héroïque à l'occasion, capable d'alTronter pour son enfant les plus graves périls, mais comme une mère apeurée, timide et bornée, ne comprenant rien à ce qui se passe et n'ayant pas l'air de se douter que son Fils est Dieu. Assurément, l'inexprimable douleur que la Vierge Marie éprouvait dans ces heures terribles, a pu l'abattre un instant, puisque Notre-Seigneur luimême est tombé sur le sol et, pendant une seconde, a paru désirer que son Père écartât Je calice ! Mais que Marie, qui, par la pleine acceptation de sa soutïrance et de la Passion de son Fils, a coopéré pour ainsi dire au rachat de l'humanité; que Marie, qui connaissait l'ineffable martyre et sa cause lointaine et ses résultats universels ; que Marie soit venue se traîner aux pieds de Jésus, oubliant sa mission divine et jusqu'à sa divinité, pour l'arracher presque de force à la mort,
— cela est radicalement inadmissible et démontre chez l'auteur une incompréhension absolue du sujet, une sorte d'insens religieux, si l'on peut employer ce néologisme.
Et c'est bien ainsi que M. Ilaraucourt nous dépeint la Vierge Marie. Écoutez-la, quand elle accourt et se jette aux pieds de son Fils :
Viens!... Entends-moi... Jésus! J'obéirai, s'il faut. Je veux bien obéir, mais dis-moi que c'est l'iieure, Prouve-le-moi... J'ai tort de pleurer, mais Je pleure. Je rêvais d'être forte, et voulais. Mais vois-tu. C'est trop.
Elle a « peur de la nuit » ; elle veut s'éloigner, car elle trouve que les arbres « ont i'air traîtres comme des hommes »; et, à tous les arguments de Notre-Seigneur, elle ne sait que répondre :
Oui, j'écoulerai tout, plus lard, fuis maintenant.
Ou bien :
Je ne suis qu'une femme et je ne comprends pas.
En même temps, l'auteur, par une étonnante eneur le goût, met dans la bouche de Marie des tirades poéiquesjdes hors-d'œuvre gracieux, singulièrement délacés. La Vierge interrompt sa douleur et son ciîroi )Our décrire l'enfant,
Ce petit être grave et Manc (jui vous regarde...
uis, revenant à son Fils, elle ajoute ce propos izarre :
Quand tu parlais, j'avais Tefïi'oi d'une querelle!...
Et alors, par trois fois, Notre-Seigneur demande pardon à sa Mère 1... Tout cela est faux ; tout cela est aussi contraire à la vérité qu'à la vraisemblance évangélique.
Ce n'est point, d'ailleurs, la seule intervention de la Vierse; après avoir vainement supplié son Fils, elle essaie d'attendrir Pilate ; elle tient au peuple ameuté des discours où elle n'est pas loin d'invoquer les circonstances atténuantes en faveur de Jésus-Christ.
... Vous savez que mon Fils est très bon :
C'est un juste, et je viens vous demander pardon
Si nous vous avons fait du tort sans le comprendre.
Enfin, jusqu'au pied de la Croix, l'auteur de la Pas^ sion défigure la Vierge ; il nous la montre à genoux, anéantie, sur le Calvaire !... Il veut donc^ oublier jusqu'à l'inoubliable Stabat... « La Mère étai debout!... »
Évidemment, M. Haraucourl a cru bien faire ; il a voulu surpasser l'Evangile, être plus émouvant, déployer une délicatesse à laquelle l'inspirateur du récit :; divin avait eu le tort de ne pas songer. Mais c'est làji' précisément ce qui démontre à plein, sur les chosesj'l de Dieu, sa déplorable inintelligence. !
Cette inintelligeuce, elle éclate également dans la physionomie sacrée de Notre-Seigneur; ici encore, ou dirait que l'auteur a prétendu améliorer l'Évangile et rendre Jésus-Christ plus sympathique aux spectateurs modernes. Le début, cependant, renferme des discours qui ont non seulement la force et la
beauté, mais l'exactitude, autant que peut en contenir la traduction poétique et délayée d'une prose énergique et brève. Les premiers mots que M. Haraucourt met aux lèvres de Jésus résonnent d'un accent presque évangélique :
Venez ù moi, vous tous qui soufTrez, cœurs navrés, Rêves en deuil, espoirs déçus, vous qui pleurez. J'ai connu votre angoisse et j'apporte la joie : C'est pour vous atrranchir que mon Père m'envoie, Car mon joug est facile et mon fardeau léger. Venez à moi qui suis venu pour vous chercher, Et nous irons ensemble à la paix éternelle
Quelques instants plus tard, Jésus fait tonner contre les Pharisiens des malédictions dont le souflle est vraiment animé de puiasance et chargé de grandeur :
Avares, sans pitié, sans pudeur et sans foi,
Vous priez en public et vous pillez les veuves.
Vous brodez des vertus sur vos tuniques neuves,
Et la loi du Seigneur décore vos manteaux :
Mais le juste vous voit pareils à des tombeaux
•Jui, tout blancs au dehors, sont pleins do pourriture .
Celte heureuse inspiration qui donne et qui promet des vers beaux et robustes, imprégnés de la moelle évangélique, est hélas ! de courte durée. Jusqu'ici M. Haraucourt était guidé, soutenu parle texte divin ; dès qu'il veut imaginer, dès qu'il veut prêter à Notre- Seigneur les inventions de son esprit, la chute est profonde. Elle était d'ailleurs inévitable et le génie lui-même aurait failli, voulant se substituer à Dieu. Aussi ce qu'il faut reprocher à l'écrivain, ce n'est pas une défaillance trop naturelle, mais une ambition trop audacieuse. Car M. Haraucourt a celte folle am-
bition de vouloir agréniienter constamment l'inimitable brièveté du récit divin par tous les discours qui lui semblent biea venus. Et presque toujours, dans le choix des épisodes et dans la composition des tirades, son irrémédiable incompréhension du divin s'étale avec une inconscience inouïe. On sent se glisser partout, dans ce drame sacré, les procédés du drame humain. Telle est la rencontre inattendue de Marie-Madeleine avec le Sauveur, à l'heure où J'^sus se prépare à gravir le Mont des Oliviers. Dans une tragédie, dont le héros serait un homme, ayant toutes les passions de l'humanité, un poète ingénieux ne manquerait pas, pour attendrir les auditeurs et corser la situation, de jeter aux pieds de ce héros, dans le moment même où il marche à la mort, son amoureuse ou sa fiancée. Eh bien, M. Haraucourt a cru faire un coup d'éclat en transposant ce procédé de l'amour terrestre au divin amour. Je demande pardon aux lecteurs chrétiens d'insister sur ce rapprochement, dontM. Haraucourtn'aévidemmentpas compris la haute inconvenance. Mais le rapprochement s'impose, il jaillit de la scène et devient frappant dans la conclusion : « Jésus: Viens dans mes bras. — Madeleine: Tu le permets! — Jésus, la pressant sur sa poitrine : Adieu. — Madeleine: Jésus \ — Jésus, lui posant la main sur le front et l'éloignant de lui : Va, tête blonde ! ! » Et, Madeleine aussitôt disparue, Notre-Seigneur ajoute avec mélancolie:
Je ne regretterai des choses de ce monde
Que la douceur des mains aimantes, le regard
De l'ami patient à l'ami qui vient tard.
L'épaule où l'on s'endort, le bras où l'on s'appuie...
Vouloir représenter la Passion du Sauveur et ne pas senlir tout ce qu'un pareil langage, après de tels adieux, offre de révoltant, c'est laisser voir une impuissance absolue, définitive, à traiter le sujet qu'on avait entrepris.
Mais, hélas! M. Haraucourt n'a pas la notion de cette impuissance et nous découvre par là qu'elle est sans remède : après avoir imaginé les adieux de Notre- Seigneur à Madeleine, il traduit audacieuscment l'intraduisible agonie du Sauveur. Il veut exprimer les pensées qui roulaient dans l'esprit de l'Homme-Dieu pendant ces heures impénétrables et mystérieuses ; il veut « monologuer » l'agonie de Jésus ! Il suffit vraiment de nourrir un tel dessein, pour montrer qu'on est incapable de l'accomplir. Rendons pourtant cette justice à l'auteur de la Passion qu'il a prêté de beaux vers à Notre-Seigneur agonisant. Écoutez ceux-ci :
0 terre! ô race humaine ! ô déplorable inonde...
Tu tends les bras vers Dieu pour que Dieu te délivre,
Et lorsqu'il vient, l'ami si longtemps attendu.
Tu dresses son gibet pour croire à sa vertu!
Tu couronnes de sang les fronts qui sont augustes,
Ta justice fleurit sur la tombe des justes
Et ton cœur no comprend que le verbe des morts !
Certes, voilà de nobles pensées, rendues dans un langage harmonieux et fort. Mais que ces discours sont ternes, sont froids, sont humains en un mot, auprès des inexprimables pensées (jue notre raison éperdue essaie en vain d'atteindre et de concevoir! Et puis, tous les vers de l'agonie ne valent point ceux là. Quand Notre-Seigneur aperçoit sesdisciples endormis, savez-vous comme il parle?
Leurs fronts penchent, ainsi que les grappes d'hièble Lorsque le vent d'orage a passé sur les bois.
L'image est jolie. Mais, franchement, on ne voit pas bien Notre-Seigneurse décrivant à lui-même, en termes poétiques, le sommeil des apôtres, à l'heure où il sue la sueur sanglante 1
Cependant, M. Haraucourt pourrait, en faveur de ce monologue, invoquer une excuse : il lui fallait bien, dirait-il, pour remplir les longueurs de ces instants d'angoisse, inventer des discours. Excuse insuffisante, il est vrai, car l'auteur de la Passion n'était point forcé de nous détailler l'agonie du Sauveur; mais enfin, circonstance atténuante. Or, cette excuse elle-même échappe à l'écrivain, quand il montre Jésus devant Pilate. Il possédait là des textes évangéliques ; pourquoi ne s'en est-il point contenté? Notre-Seigneur avait dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » A quoi bon lui attribuer cette amplification de rhétoricien :
Je suis roi du futur
Et je siège sur l'or dans le palais d'azur
Mon royaume est la lleur de grâce et d'harmonie.
Tout cela est pitoyable. Et ce pitoyable est doublement fâcheux : d'abord, parce que l'incompréhension du sujet est plus funeste en cette matière surhumaine que dans toute autre composition dramatique ; en second lieu, parce que M. Haraucourt avait la puissance et le talent d'écrire une admirable Passion, s'il l'eût comprise en chrétien. La disproportion trop grande entre son ambition de monter au divin et son inintelligence absolue d'y atteindre a conduit le poète à
entreprendre une œuvre gigantesque et Ta empêché de la réussir.
Voilà donc ce qu'est un Mystère moderne écrit par un homme à l'inspiration vigoureuse, au vers harmonieux, aux intentions droites, mais qui ne voit rien de la hauteur ni de l'étendue de son sujet ; qui veut humaniser Dieu au lieu de chercher à diviniser i>on propre génie par une intime union avec le souflle brûlant de l'Ecriture. N'est-il pas évident que ce drame « sacré » n'a aucun rapport avec les mystère» du moyen âge et que les raisons qui justiliaient ces représentations d'autrefois ne sont d'aucun secours aux divertissements d'aujourd'hui?
Cet exemple avait bien montré que la physionomie sacrée de Notre-Seigneur est inabordable au talent dépourvu du sens religieux. Un autre jeune et grand poèt'! a cependant essayé de la mettre encore une fois sur la scène. Edmond Rostand, avant de composer son fameux Cyrano, avait écrit son « mystère ». On sait que le talent d'Edmond Rostand est essentiellement charmeur et gracieux ; son vers, qui parfois en chantant oublie la césure, est ravissant de souplesse et (l'harmonie, de fraîcheur et de délicatesse ; assez souvent même, exagérant ces qualités, il tombe au précieux... Quoi qu'il en soil, Edmond Rostand a coni[jris que sa lyre était trop dépourvue de la corde tragique pour célébrer les terribles grandeurs de la Passi n. Voulant tracer la physionomie de Notre-Seigncur, il l'a choisie dans un autre cadre, et il a composé la Samaritaine.
A l'acte premier de cet «Evangile en trois tableaux »,. — comme il l'appelle avec un grain de prétention, — c'est l'ineffable entretien du Sauveur et de Pbotine, la pécheresse, auprès du puits de Jacob en Samarie, que le poète essaie de traduire, après nous avoir montré Jésus conversant avec ses disciples. L'acte deuxième, enlevé dans un admirable élan de poésie et d'ardeur, nous fait voir la courtisane convertie, transformée en apôtre et prêchant à ses concitoyens, d'abord méprisants, puis indécis, puis entraînés. Et le dernier tableau nous ramène au puits de Jacob où la ville entière a couru sur les pas de Photine et vient, dans une envolée d'enthousiasme, écouter le Seigneur.
L'ensemble apporte au cœur, à l'esprit surtout, une impression prenante, enchanteresse. Mais l'auteur a-t-il réussi dans son dessein principal, a-t-il vaincu l'invincible difficulté, a-t-il fait briller d'un rayon divin la physionomie de Jésus? Non encore, en dépit de la souplesse et de l'essor de son talent. Sans doute, au début, Notre-Seigneur apparaît bien tout miséricordieux; son premier mot est aussi vrai que simple et charmant : aux apôtres, qui maudissent les Samaritains avec toute la fureur et l'àpreté de leur haine de juif contre cette race ennemie, Notre-Seigneur répond seulement :
Les bénédictions de Dieu sur Samarie !
Et, dans tout l'entretien, son langage demeure imprégné d'Evangile ; on voit que le poète, malgré son imagination surabondante et son style imagé, sait parfois se borner à traduire et se contraindre à être sobre...
Et de cette leçon Retenez bien surtout qu'il faut que Ton tolère :
Aussi n'arrachez pas l'ivraie avec colère,
De peur que vous n'alliez, dans le même moment,
En arrachant l'ivraie arracher le froment.
Malheureusement, tous les discours de Notre-Seigneur ne portent point cette harmonie simple et lumineuse; et le poète a des rechutes dans le précieux. On est choqué de trouver sur les lèvres divines des jeux d'esprit, des chatoiements d'images, des clinquants de mots :
... Oui, Pierre, un jour les anges de mon ciel, T'ayant rassasié du vent de leurs écharpes, Te désaltéreront d'un murmure de harpes.
Toutefois, ces dt'^fauts disparaîtraient encore au milieu des beautés de l'œuvre totale, si M. Edmond Rostand ne montrait, lui aussi, dans des écarts plus fâcheux, une grave incompréhension de ce qu'il doit à son héros divin. Ne s'avise-t-il pas, tandis que Jésus voit venir la Samaritaine auprès du puits, de prêter à l'intelligence inllnie une description très matérielle, en même temps qu'imagée, des beautés de la femme?... Notre-Seigneur, au lieu de jeter sur 1 âme pécheresse, entrevue dans la chair, un regard triste et miséricordieux, s'occupe à détailler les formes du corps. Voici, dit-il, en longues phrases poétiques,
Voici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles
Savent, en avanranl d'un pas jamais trop prompt.
Soutenir noblement l'ampliore sur leur front.
Elles vont, avec un sourire taciturne.
Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne,
El tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte auquel
Le bras levé dessine une anse sur le ciel î...
Immortelle splendeur de cette grclce agreste !
Je lîe peux me lasser de l'admirer, ce geste Solennel et charmant des femmes de chez nous.
Ce tableau, sans doute, est ravissant de grâce, et rarement image plus vive est apparue, chantée en vers plus harmonieux. Sur les lèvres de M. Rostand, j'y applaudirais de tout cœur. Mais comment, — je ne dirais pas même un chrétien, — comment un homme de goût songe t-il à prêter ce langage à la divinité? Et, plus fâcheuse encore que ces amusettes poétiques, la réponse du Seigneur à Photine, honteuse d'avoir adressé au Messie le cantique d'amour qu'un usage impur avait souillé sur ses lèvres...
Je suis toujours un peu dans tous les mots d'amour,
réplique le Sauveur; or, les « mots d'amour » dont il s'agit là ne sont que les protestations mensongères prodiguées par une courtisane à celui qui la paie !
Et pourtant, le développement de cette parole choquante contient une lueur de vrai :
Comme lamour de moi vient habiter toujours Les cœurs qu'ont préparés de terrestres amours, Il prend ce qu'il y trouve, il se ressert des choses. Il fait d'autres bouquets avec les mêmes roses... Et la chanson d'amour devient une prière.
Jésus, sans doute, en cette occasion, parle à une pécheresse, dont les « terrestres amours, » ne sontl que des passions coupables; et donc il y a quel-ô que chose de faux et de blessant dans cette prétendue" préparation d'une âme aux puretés du céleste amour | par toutes les souillures des jouissances charnelles. Mais, une grande vérité jaillit de cette erreur. Car il J est très vrai que la miséricorde divine est assez pro
fonde, assez inouïe, pour accepter, d'un cœur repentant, les mêmes paroles de tendresse auxquelles la bouche \icieuse était accoutumée. Oui, quand le Sauveur, dans son ineffable bonté, se penche sur une âme avilie, la purifie et la transforme,
Il prend ce qu'il y trouve, il se ressert des choses... Et la chanson d'amour devient une prière !
C'est le miracle immortel de la miséricorde infinie.
Ainsi, l'auteur de la Samaritaine aperçoit des éclairs de vrai; mais son imagination vagabonde ac" cumule autour tant de nuées, que souvent la vérité n'apparaît plus qu'avec des déformations étranges où Ton a peine à la reconnaître, où l'on peut même^ en certains cas, la prendre pour l'erreur. C'est la marque de son œuvre et tout le drame en porte le cachet. Une grande et juste leçon s'y épanouit : (|ue Dieu se plaît quelquefois à déjouer les calculs et les pensées de l'homme, en choisissant poui accomplir les plus vastes desseins l'instrument le plus vil et le plus dédaigné. La courtisane convertie devient la convertisseused'un peuple, et son zèle éclate si brûlant que tous ceux qui la repoussaient, qui l'accablaient de leur mépris, sont heureux de la suivre et de lui obéir. Mais de quelles fumées cette leçon si conforme au véritable esprit chrétien n'est-elle pas obscurcie, sous la main trop inexpérimentée du poète ! Et quelle confusion déplorable s'élatdit dans son intelligence entre l'instrument modeste mais pur, injustement dédaigné par l'orgueil humain, quoNotre- Sci^neur aime à einpioyei" ^i souvent, et l'instrument impur et souillé, mais transformé par la miséricorde et lavé parle repentir, dont il i)laîtà Dieu do se servir
en cette occasion ! Le repentir ! il n'en est pas question dans la Samaritaine! On dirait que le peuple avait tort de mépriser la courtisane, et que Notre-Seigneur a vengé cette malheureuse, en la revêtant de sa vertu divine. Erreur profonde, oubli pernicieux de vérités nécessaires. M^ Rostand appartient, sans doute, à cette école où l'on ne veut voir de la religion que les douceurs de l'amour, oîi l'on cherche à la transformer en une sorte de fleuve aussi riant que limpide, au cours duquel on peut se laisser couler tranquillement, en rachetant toutes les faiblesses de l'humanité par l'amour de Dieu. Or, s'il est vrai que Notre-Seigneur est toujours prêt à recevoir le pécheur et à lui pardonner, on peut néanmoins, sans tomber dans les rigueurs du jansénisme, ajouter que la religion chrétienne, avec la charité prêche la pénitence et, en offrant la miséricorde, exige le sacrifice.
D'autres « mystères » de même cru ont été servis, ces années dernières, au public des théâtres. Inutile d'en présenter l'analyse. Il suffit d'avoir étudié les deux plus célèbres. Ils justifient les réflexions qui ouvraient ce chapitre.