CHAPITRE PREMIER
A l'assaut du mariage : LES NÉO-MORALISTES
De tout temps, l'amour a été le grand ressort dramatique : il lient plus que jamais cet emploi. Car, aujourd'hui, sous la main de certains auteurs qui ont la prétention de former une école, et une école philosophique autant que littéraire, l'amour a singulièrement étendu son rôle et grandi sa puissance. Il n'est plus seulement un fait, il est un droit.
Je m'explique. Autrefois, l'amour était surtout le fait qui nouait les intrigues. On transportait sur les planches, et les troubles qu'il j)rûvoque au sein des familles, et les douleurs qu'il cause ou les joies qu'il procure aux individus ; dans le vaudeville, on s'égayait
plus OU moins honnêtement de ses surprises ou de ses ridicules; on ensanglantait les mélodrames et les tragédies des crimes dont il devient la source.
Loin de moi la pensée de soutenir que la morale était toujours bien accommodée de ces peintures ou de ces récits. Les péchés d'amour étaient trop souvent voilés d'indulgence, quand ils n'étaient point auréolés de poésie. Mais enfin, sauf des exceptions très rares, on se bornait à excuser, voire peut-être à innocenter les fautes; on n'osait pas, du moins généralement, 1 e s transformer en ver tus.
On y vient aujourd'hui.
Tout un clan de dramaturges a entrepris de démontrer, philosophiquement, tantôt par une argumentation soutenue, tantôt par des faits habilement combinés, comme les jeux préparés qui servent aux tours de cartes, les droits supérieurs, inaliénables et souverains de l'amour.
L'amour ne doit être enchaîné par aucune entrave ; il ne doit subir aucune loi, c'est lui qui crée la loi. Tout, dans l'individu, dans la famille et dans la société doit lui être soumis; c'est le monarque absolu et, retenez bien ceci, le roi légitime. Car if n'est plus assez d'affirmer sa puissance, on va jusqu'à la proclamer, si j'ose employer cette expression, de droit divin. L'obéissance à l'amour en toute hypothèse, à l'eeiîontre et au mépris de toute autre obligation, c'est désormais le grand devoir de rhomme et le^Ttai fondement de l'Etat. ~^ ' '
Voilà ce qu'on érige en théorie, ce qu'on établit en principe. On verra, par l'examen de certaines pièces, que je n'exagère en rien.
Mais nos modernes philosophes, étant lancés de ce
A l'assaut du mariage 3
point de départ, ont rencontré, sur leur chemin, comme première bastille à renverser, la famille et, par conséquent, le maritige.
Le mariage et la famille opposent nn^. barrière o.t marquent une limite aux libertésde l'amour. Il faut démolir la barrière, efTacer la limite ; elles n'ont pas le droit d'exister. Quand un époux aime en dehors de son foyer, c'est la trahison qui devient vertueuse et la fidélité coupable. Ceci a été positivement déclaré, soutenu, prouvé, sur une scène nationale, aux applaudissements de beaucoup de bourgeois, flanqués de leurs femmes et de leurs enfants.
Mais donnons la parole aux écrivains eux-mêmes. Et prenons d'abord un auteur en vogue, appartenant à l'Académie; prenons-le dans une œuvre à succès, représentée à la Comédie-Française, un théâtre subventionné par l'État pour éduquer le peuple. Etudions, de M. Paul llervieu, sa comédie VÉtiigme, où il se pose en avocat de l'adultère.
Au surplus, voici le sujet de la pièce ; il convaincra mieux que tout commentaire.
Gérard et Raymond de Gourgiran sont deux frères, unis d'une étroite amitié, pourvus de caractères identiques et n'ayant pas cessé, bien que mariés tous deux, de vivre ensemble.
De vieille race, ils ont gardé la prestance et le tempérament de leurs aïeux. Le corps vigoureux, l'esprit droit, le cœur franc. Durs à eux-mêmes, ils ne sont pas doux pour les autres; enracinés dans la franchise, ils ne font pas grâce à la déloyauté; rigoureux de justice, ils sont inaccessibles à la pitié.
Leurs ancêtres étaient passionnés do la guerre : ils sont furieusement épris de la chasse.
Aussi, de septembre à février, MM. de Gourgiran s'enferment-iis, avec leurs femmes, au plus profond des bois, dans un petit castel historique, ancien pavillon royal. Il est tout juste assez grand pour loger les deux couples et l'on a dû construire, à quelques pas, sous les arbres du parc, un modeste chalet qui reçoit les invités.
Or, en ce moment, deux hôtes occupent le chalet : M. de Ylvarce, un ami des deux frères, et le marquis de Neste, un de leurs cousins, viveur élégant, que Tâge a mis à la retraite, et qui considère avec un sourire indulgent les coupables folies qu'il ne peut plus partager.
Les deux frères, leurs deux femmes et ces deux invités, ce sont tous les personnages deVEnijme.
L'acte premier nous peint les caractères et nous apprend deux faits.
Voyons les faits. Le premier, de nul intérêt par lui-même, est fort important pour l'intrigue.
C'est le soir, après dîner. Laurent, le garde-chasse, avertit MM. de Gourgiran que le lendemain, dès le petit jour, il pourra surprendre à l'affût d'audacieux braconniers dont les deux propriétaires étaient fort en peine. La partie sera rude et le sang peut couler. Les deux maîtres accompagneront leur serviteur. Aux femmes, ils ne diront rien, pour ne pas les inquiéter. Rendez-vous est donc pris pour quatre heures, à la porte du château.
Le second fait contient tout le nœud de la pièce. Il nous est révélé dans une scène entre Vivarce et le vieux marquis. Ce dernier prévient son jeune ami qu'il l'a vu sortir, au milieu de la nuit, de leur petit chalet, pénétrer au château dont une main complai-
A L ASSAUT DU MARTAGE D
saale avait tenu la porte ouverte, et y rester deux ou trois heures. Il sait donc, à n'en point douter, que l'ami des deux frères a noué des relations intimes avec la femme de l'un d'entre eux. Laquelle, il ne veut pas la connaître. Au surplus, l'ancien débauché ne tient nullement cette double trahison pour criminelle; il croit seulement nécessaire d'avertir le jeune homme. Une pareille intrigue, en ce petit château, ne peut manquer d'être découverte ; or, découverte, elle aura des conséquences terribles. Un mari, tel que Gérard ou Raymond de Gourgiran, peut tuer rinlidèle ou son complice.
M. de Vivarce, après avoir nié, puis reconnu les faits, remercie le marquis de ses conseils, mais se refuse à les suivre.
Le second acte, un des plus haletants et des plus violents qu'on n'ait écrit, se déroule à quatre heures du matin.
OérarJ et Raymond sont sur le point de quitter le château pour accompagner le garde-chasse. Or, tout à coup, sortant du vestibule qui conduit aux chambres des deux femmes, ils rencontrent Vivarce ; ils l'arrêtent, ils le saisissent, ils l'empoignent, ils sont prêts àl'assommer sur place en dépit des explications incohérentes que lejeunc homme, affolé, balbutie... quand soudain, les deux frères lâchent le criminel et muets se regardent. Lequel des deux a été trahi? C'est l'énigme.
Bien entendu, Vivarce aflirme énergiquement que les deux femmes sont, l'une et l'autre, innocentes. Celles-ci, appelées, confrontées, pressées de questions, interrogées ensemble et séparément, nient, se révoltent avec la même indignation, le même achar-
nement, la même apparence de sincérité. Quelle est la coupable?
MM. de Gourgiran, de guerre lasse, envoient le traître au chalet, prisonnier sur parole, et se précipitant dans les chambres de leurs femmes, ils vont essayer d'y découvrir le secret de la trahison. Mais bientôt, M. de Neste, averti par Vivarce, accourt et conseille à ses cousines de rejoindre leurs maris.
Tout à coup reparaît le jeune homme. Il a résolu de se tuer, il en prévient le marquis. Il faut un cadavre à ces maris féroces, il espère que le sien suffira, que son sang calmera leur colère et qu'un impénétrable secret gardera son amie contre la vengeance... Il va donc partir pour la chasse, il tombera sur des broussailles et son fusil s'embarrassera si maladroitement dans les branches qu'il en recevra toute la charge en plein cœur, à bout portant. Ce ne sera qu'un accident.
Malgré les efforts désespérés du marquis, le malheureux s'échappe et va exécuter son projet. M. de Nesto, angoissé, se jette à sa poursuite ; il est surpris par ses cousins, qui le retiennent; c Où courez-vous? — Mais il va se tuerl... — Très bien ! il fait notre besogne I » Et, les deux maris, debout sur le seuil, impitoyables, empêchent de passer le vieillard impuissant.
Quelques secondes... Un coup de feu retentit; les deux femmes, affolées, se précipitent. Au même instant, le garde-chasse entre en coup de vent et, la gorge étranglée, annonce à ses maîtres qu'un effroyable malheur est survenu : M. de Vivarce est mort...
A peine a-t-il le temps d'achever, qu'un cri d'épouvante et de douleur interrompt son récit. Léonore de Gourgiran, la femme de Gérard, échevelée, s'effondre aux pieds de son mari : « Tue-moi, tue-moi, gémit-elle
en se tordant les mains, élranglc-moi, Gérard, il était mon amant. » Mais le mari, d'un geste implacable et d'un ton violemment concentré, la relève; il la condamne à vivre ; « Je te garderai près de moi, pour te faire expier ton crime! »
Et le rideau tombe entin, cependant que le marquis de Neste, épanchant sur la femme évanouie sa dernière tirade, oppose, à la loi de Caïu, la loi du pardon!
Tel est le drame.
Evidemment, l'auteur a voulu d'abord empoigner le pubiic aux entrailles, par une émotion brutale et intense. Mais il a poursuivi, en même temps, un but plus ambitieux. M. Paul llervieu, qui se croit psychologue et moraliste, a eu Tintontion d'écrire une pièce à thèse et le vieux marquis de Neste a pour mandat e.xprès d'interpréter les opinions de l'écrivaisi.
Ce débauché sur le retour est un philosophe cminent et vertueux, qui IléicU i.a.jfêngeançej^ en excusant rinfidélité. Pour ce faire, il nous débile force discours éloquents, d'un ton tour à tour ironique et chaud, persuasif et passionné.
Dans CCS discours el dans la pièce entière, on surprend, en llagrant délit, le procédé perlide et ingénieux que la plupart des auteurs dramatiques emploient, quand ils ont à défendre une théorie mensongère et coupable.
Ils s'ujipuicnt sur une idée juste, indiscutée, séduisante; et puis, par des dé ludions habiles et des arguments sophistiques, ils entraînent le public ému vers une conclasion fausse. Et encore, le mot « conclusion » ne rend j)as exactement leur système; il présente à l'imagination quelque chose do trop ferme
et de trop précis. Ces écrivains se gardent bien de conclure; ils se bornent à épaissir, autour des esprits, une atmosphère d'impressions malsaines qui forcent le public à porter spontanément la conclusion mauvaise.
Voyez l'Enigme. En apparence, au premier examen, la seule opinion que l'auteur ait voulu soutenir est la suivante : un époux trahi ne doit pas se faire justice ; il n'a le droit de tuer ni l'infidèle, ni son amant ; il est criminel en se vengeant par un meurtre.
Or, celte opinion est, évidemment, saine et droite.
Mais l'auteur a poussé plus avant sa pointe — ou son venin. Pour noircir la vengeance, il n'a pas craint de blanchir la trahison.
Le vieux marquis se récrie quelque part, avec une horreur indignée : « Quoi! du sang pour quelques caresses? » Oui, ce forfait abominable est ainsi qualifié : « Quelques caresses »!... Et cet euphémisme audacieux résume à la fois le ton du plaidoyer et le fond de la thèse. Il y a de multiples discours autour de ce mot, qui, dans son genre, est une trouvaille; mais ils ne disent rien que ce seul mot ne fasse entendre.
En somme, où l^mour a passé, le crime est pardonnable. Encore, à supposer qu'il y ait crime. Telle est bien l'opinion soutenue dans l'Enigme : elle s'affirme dans les tirades, elle s'incarne encore plus visiblement dans les personnages.
Nous connaissons déjà l'avocat de l'auteur : un vieillard élégant, fleuri des plus aimables paroles et de la distinction la plus courtoise, un gentilhomme à l'esprit élevé, à l'intelligence ouverte, aux senti-
ments généreux, — et, dans le fond, un être méprisable, un individu qui a traîné son existence entière à salijr^son foyer conjugal en souillant le foyer des autres et qui, maintenant, vit, tranquille, honoré, divertissant ses derniers jours à sourire aux vilenies qu'il n'a plus la puissance de commettre.
Les deux maris? D'honnêtes gens, à coup sûr, en dépit de leur tempérament colère et rugueux; mais d'honnêtes gens, dont M. Paul Hervieu cherche à nous faire prendre en horreur la brutalité féroce, impitoyable, au lieu de nous faire prendre en pitié la légitime angoisse.
On voit immédiatement que llancien viveur incarne la justice^ jt la bonté, tandis que ces deux maris, fort estimables, ont pour mission de symboliser la force et la violence.
■ Et là coupable? Ah,cetlefois, allumonsTencensoir. Oui, cette femme indigne, épouse d'un homme loyal et mère de famille, qui, impudemment, se déshonore et trahit son époux; qui, [lour rester lidèle au complice 'Je son infidélité, fait peser, sur sa belle-sœur innocente, un abominable soupçon; — cette femme indigne est parée à nos ycuxde grâces et de douceur! On nous émeut de ses angoisses, on nous attendrit sur ses douleurs, on propose à notre admiration le courage et le sang-froid de ses mensonges, on veut que nous accordions des larmes à son désespoir. En un mot, c'est l'héroïne.
Qu'aurait pu faire davantage M. Paul Ilervieu, pour légitimer l'adultère?
Pourtant, >JL Maurice Donnay, son rival, a fait plus.
Dans le Torrent, représerilé, lui aussi, sur les planches subventionnées de la Comédie-Française, il a
érigé en principe absolu les opinions que l'auteur de VÉnigme avait simplement jetées au fil de l'action. S'élargissant sur quatre actes, au lieu de se contenter des deux actes où M. Paul Hervieu s'était mis à l'étroit, notre homme a pu philosopher plus à l'aise ; il en a profilé pour établir, avec démonstration complète à l'appui, les droits supérieurs et souverains de l'adulte re^.
Cette pièce apporte une contribution trop précieuse à l'examen des théories soutenues par le théâtre contemporain pour ne pas Tétudier et la discuter en détail. En voici d'abord le sujet :
Valentine, esprit délicat et sensible, un peu trop éthérée peut-être, un peu trop assoiffée d'idéal et de tendresse, ayant, au moral, une hypertrophie du cœur, a épousé Camille Lambert, un industriel au cerveau calculateur et sec, à lame aride et vulgaire, aux idées matérielles, ayant, lui, non pas une hypertrophie, mais plutôt une paralysie du cœur. Ils ont contracté, sans ombre d'amour, un mariage « de raison », — « le mariage de raison dans toute sa folie », dira plus tard Valentine, en quoi elle n'aura pas tort; car les deux familles, en préparant cette union, n'avaient songé qu'aux fortunes et aux positions dans le monde, nullement aux qualités de l'âme et au but de la vie.
D'ailleurs, aucun des deux époux ne croit ni ne pratique.
Or, ce mariage, heureux en apparence, est en réalité plein d'amertume et de regrets. Camille Lambert, égoïste et froid, ne tenait point à posséder des enfants, mais un héritier. Sa femme a commencé par lui donner une fille, à laquelle il a fait mauvais accueil.
A l'assaut du jiariage 11
Un garçon est veau peu de tomps après. Depuis, le ménage a vécu séparé ; les deux époux sont comme étrangers sous le même toit. De cette situation, le mari ne soulTre point; car son industrie lui satisfait le cœur autant que le cerveau. Mais Valentine, elle, est profondément malheureuse.
Et voici que, dans les environs, un autre ménage est venu se fixer, Charlotte et Julien Versannes. L'homme était naguère un viveur accompli, mais ayant conservé de la tenue et sauvegardé son âme, où dormait tout un fond de tendresse et de sentiments généreux. La femme, una jolie puupée parisienne, à la cervelle absente et au cœur vide. Elle avait séduit Julien par son caquetage et son minois. L'on slt';'-"^'* mîiri.' p.wir tlniw.^r à travcrs la vie. ■ Cependant, après quelques mois de danse, un héritage a conduit Julien et Charlotte au fond de la province. Et le boulevardir jouisseur, las de soa existence inutile, en a profité pour se transformer en agriculteur. Il on est charma. Toutefois, une ombre obscurcit sa joie : il est redevenu homme, et sa lemmo est restée poupée. Vainement a-t-il essayé d'enfoncer des idées daas cette intelligence et d'imprimer des sentiments dans ce cœur; il y a pcr lu sa peine et sou airoclion. La poupée ne comprend rien, n'a de goût pour rien, sinon pour le plaisir et pour sa beauté.
Aussi, la maternité, qui viendrait gâter sa fraîcheur et lui imposer une occupation sérieuse, a-t-elle inspiré toujours â Charlotte une invincible répulsion. Elle n'a pas d'enfants et n'en veut point avoir. El Julien, dont le Cd^ur po-.sède un trésor d'all'cction stérilisé, aouilVe profondément. Je liens à noter ici
que la religion n'est pas plus en honneur auprès des Versannes que chez les Lambert.
On a déjà deviné la suite. Valentine et Julien se voient, se connaissent, se fréquentent; ils s'aiment. Après quelque temps, l'adultère est consommé. Leur amour se change en passion.
Or, Valentine, épouse séparée, s'aperçoit tout à coup qu'elle sera bientôt mère. Elle le confesse à Julien. Voilà une situation fort embarrassante, et c'est précisément tout le nœud delà comédie.
Échafaudée sur une telle imagination, cette pièce, au fond, pourrait n'offrir à l'examen qu'une intrigue, assoz banale en comparaison du théâtre actuel.
Mais M. Maurice Donnay ne l'a pas entendu de la sorte. Aux faits, il a voulu mêler la théorie. Ce n'est pas un vulgaire incident qu'il décompose en quatre actes et nous met sous les yeux; c'est un cas qu'il nous présente, un cas social et psychologique, appuyant une thèse.
Des deux couples mal assortis qu'il a choisis pour types, et des deux époux adultères dont il fait ses héros, M. Donnay conclut tranquillement et carrément à la stupidité barbare et surannée du mariage. Et, parce que Valentine et Julien n'ont pas pu sacrifier leur amour criminel et se plier au devoir conjugal, il se déclare ouvertement en faveur de l'amour libre.
Voici comme il s'y prend pour étayer son dire. H introduit dans la pièce un romancier supérieur et pénétrant qui fait métier d'observer les humains, de leur fouiller le cœur et de leur retourner l'âme ; assez fort, au surplus, pour inventer des remèdes aux maladies les plus invétérées de l'ordre psychologique, et
A l'assaut du mariage 13
pour trouver des solutions aux plus délicats des problèmes.
Ce romancier, Morins, est visiblement le porte-voix de l'auteur.
Or, ce Morins est l'intime ami de Julien Versannes. Indécis, plein d'angoisse, éprouvant le besoin de décharger son âme et do quêter un avis, Julien prend le romancier pour conseil et pour confident. Immédiatement, sans hésiter, Morins — ou M. Donnay — en^jije soji ami à s'enfuir avec sa maîtresse. Il lui démontre, en discours habilement composés, que cette solution non seulement est conforme à son droit, mais, bien plus, est dictée par son devoir.
Ne vous récriez pas! Ecoutez plutôt!
Et, en effet, quels sont les deux intérêts en conflit? Le maiiage et l'amour. Eh bien, raijiûut-eil-iiiliiiim^pt supérieur au mariage. Et Morins, en moraliste expert, a tôt fait de l'établir.
Le mariage, on peut l'envisager à deux points de vue : le côté religieux, le côté civil. Or, le côté religieux est, pour ainsi dire, inexistant dans le cas qui nous occupe. Est-ce que Julien Versannes a songé au sacrement? Point. Est-ce qu'il a voulu s'engager devant Dieu? Pas le moins du monde. Il s'est soumis à la formalité de l'église, uniquement parce qu'il est de mauvais goût de s'en dis[)enser. Mais la cérémonie n'était pas plus importante, à ses yeux, que le lunch et la soirée de contrat. Donc, ù. l'opinion de Morins, il n'est point lié par le sacrement.
Il l'est encore moins par le passage à la mairie. L'union civile? Une représentation banale et peu sérieuse. En vertu de quel droit un monsieurquelconque aurait-il qualité, même avec une écharpe autour de
la ceinture et un code à la main, pour unir un homme et une femme? On comprend que la loi ait prescrit cette formalité alîn de donner un fondement public à la famille. On ne concevrait point que cette comédie matrimoniale engageât les époujc.
Don j les époux ne sont réciproquement tenus par aucune obli^^ation, si l'amour no les lie pas. Donc c'est l'amour qui,.seul, attache étroitement l'homme etlafemme. Donc, Valentiue et Julien sont moralement mariés, puisqu'ils s'aiment. Donc, ils ont ieiirnit de s'enfuir ensemble.
En outre, ils en ont le devusir.. Eu effet, coatiaue le docteur en psychologie, le bonheur étant la lin de l'humanité, chaque individu doit marcher à sa poursuite. Or, où pourra-t-il le trouver, si ce n'est en vivant s.a vie, c'est-à-dire en suivant la route où ses désirs et ses facultés rencontreront leur complet épanouissement, où tout son être éprouvera satisfaction absolue et entière ?
Et voilà commeat Valentine et Julien, se sentant unis par l'amour et ne pouvant goûter le plein bonheur que l'un par l'autre, ont le devoir impérieux d'attacher leurs deux vies. En tenant cette conduite, ils contribueront au bonheur de 1 humanité future et à l'universelle harmonie.
Que voilà donc une théorie magniiique ! et que de belles choses on peut accomplir, à son insu, par la simple et docile obéissance à tous les instincts de l'homme, — ou de la bnit ; !
Naturellement, Julien est d'avis que le moraliste a raison. Quant à Valentine, elle accompagnerait volontiers Julien, n'étaient ses deux enfants. Mais le sentiment maternel est là qui la retient. Remar-
A l'assaut du mariage iS
quez que je dis le sentiment, et non pas le devoir.
Si Valentioe était dominée par la pensée du devoir, elle songerait à son époux non moins qu'à ses enfants. Or, il est clair que, si son union avec Camille Lambert eut été stérile, elle n'hésiterait pas à quitter son mari. Et même, au fond, Tidée ne lui vient pas qu'une obligation Tatlache à cet époux. Malgré sa noble intelligence et son cœur délicat, elle ne tient guère à ses enfants que comme une bête à ses petits.
Toutefois, elle y tient forma ; et, ne sachant que faire, elle s'en va demander conseil à son curé. Mais, hélas ! elle ne court pas au prêtre en repentie cherchant un confesseur; elle y vient en femme éperdue qui cherche un confident. Voyons donc l'avis que M. Dounay prête au curé.
Le cas était fortement épineux ;... et l'auteur s'est accroché aux épines. Le premier mouvement du curé avait été dédire à la coupable : « Et d'abord, brisez avec M. Versannes; ensuite, avouez tout à votre mari. » C'était la solution la plus droite et la plus nette, et la seule, au fond, qui convînt dans la bouche d'un prêtre, — à moins d'une circonstance imjirévue qui permît quelqu'un de ces ménagements dont li miséricorde di\ine est prodigue envers la faiblesse humaine.
Or, précisément, la circonstance imprévue se rencontre en ce cas; c'est le mari. Camille Lambert est d'un caractère insensible et dur jusquà la férocité. Non seulement, il n'accordera pas le pardon; mais il ira sans hésiter jusiju'à la séparation éclatante et brutaie ; il chassera Valentinc, il divorcera; que no lerat-il point? Le devoir qui s'impose à madame Lambert do quitter Julien n'en reste pas moins formel, évi-
demment. Mais l'aveu? Le curé n'ose plus en assumer les terribles conséquences, et ce qu'il propose à la femme éperdue, c'est de reprendre au plus tôt la vie conjugale avec son mari.
Ce dernier conseil a beau être amené de façon très habile, et la solution convenable et franche a beau se heurter à des difiicultés presque insurmontables, on n'accepte pas sans froissement un pareil avis. Car enfin, quel est son résultat, sinon son but? On le comprend assez bien pour qu'il ne soit pas besoin d'y insister. C'est de protéger les tromperies de la femme adultère, eu les couvrant d'un dernier mensonge encore plus odieux.
Valentine écarte avec énergie cette solution, moins d'ailleurs par horreur du mensonge que par horreur du mari. Mais, derechef, elle se retrouve incertaine. Incertaine, elle est bientôt convaincue par Julien, qui la presse instamment de partir avec lui.
La fuite est résolue. Toutefois, au dernier moment, la pensée des enfants qu'elle abandonne arrête à nouveau Valentine. Et, alors, acculée dans une terrible impasse, elle se décide à faire à son mari l'aveu complet. Maisaussitôt l'éclat prévu parie curé se produit; Camille Lambert chasse avec brutalité l'épouse inlidèle.
Réduite au désespoir et ne cherchant point dans la religion l'appui qu'une autre y aurait pu trouver, Valentine, atTolée, va se précipiter dans les eaux du torrent qui coule auprès de la maison !
Et c'est fini. Un dernier dialogue entre Morins et le curé nous apprend que, pour M. Donnay, l'état social actuel et surtout le mariage ont à leur compte une victime de plus !
Eli suivant celle analyse, on a pu constaler que Valenline et Julien, les deux héros de M. Donnay, les deux martyrs de l'organisation contemporaine, étaient peints sous les traits les plus sympathiques. Voyons le mari, Camille Lambert.
Par l'opposition de son caractère avec ceux des époux criminels, on saisira fort bien le procédé très commode et médiocrement scrupuleux dont M. Donnay fortifie sa thèse.
Rarement auteur a trouvé moyen d'incarner la vérité, la justice et les fondements de l'ordre social dans une ligure aussi répugnante. Et nous ne croyons pas qu'un écrivain quelconque ait jamais déployé autant d'adresse à mêler le droit et l'excès de rigueur, afin de détourner contre celui-là l'antipathie quepeut provoquer celui-ci.
Camille Lambert est un homme armé de principes parfaits — ceux-là pri.^cisément que M. Donnay veut rendre odieux — mais qui, dans sa vie intime, ou bien les dédaigne ou bien les applique avec une exagération qui les fausse; un homme enfin qui ne sait appuyer ces principes si bons que sur des arguments incomplets et froids, difficilement persuasifs et facilement réfu tables. Et ces divers éléments de sa physionomie sont dosés avec une habileté si perfide et si réussie, qu'on craint toujours, eu le loua-it, d'.ipprouver l'injustice et, en le critiquant, de blâmer la vertu.
Détaillons. Camille Lambert affirme hautement que le mariage est une institution sacrée, que la vie est une chose sérieuse, et que c c n'est point sur la passion qu'on peut fonder les unions durables. Il pro-
fesse avec éaergie que le père a sur ses enfants des droits inaliénables et qu'on doit honnir et mépriser les relations illégitimes ; il déclare enfin, d'un accent résolu, qu'un ménage est coupable à vouloir repousser la charge des enfants.
Tout cela est parfait. Mais, quand il était jeune, à Paris, Camille Lambert avait une maîtresse et, après l'avoir rendue mère, il l'a impitoyablement écartée de sa route. Et, aujourd'hui, Camille Lambert, ayant un héritier, ne veut plus d'autre enfant.
Telle est sa pratique, après sa théorie.
En outre, alors même qu'il applique un principe indiscutable, il en fait sortir des conséquences injustifiées. Exemple : il s'aperçoit qu'une fille employée à son service est enceinte; il la met à la porte. Il a raison. Mais il ne veut point que Valentine, apitoyée sur la malheureuse, essaie de lui porter secours; il veut ignorer si la pauvre femme a découvert un abri pour donner le jour à son enfant, ou si elle ne va point tomber, expirante, au bord du chemin.
Voilà comment une décision très juste, englobée dans un acte inhumain, devient haïssable aux yeux du public, et comment la vérité, manipulée par un habile écrivain, prend couleur de mensonge.
Malheureusement pour M. Donnay, ce que le procédé gagne en commodité, il le perd en force probante. Il est très simple assurément, mais aussi très vain.
Parce que Camille Lambert est féroce, il n'en résulte pas que la fille coupable en soit justifiée.
Parce que Camille Lambert est un hypocrite et viole, en se cachant, les obligations qu'il proclame en public, il ne s'ensuit pas que ces obligations soient anéanties.
A l'assaut du mariage 19
Parce que ce défenseur du mariage avait naguère une maîtresse, on n'a pas le droit d'eu conclure à la beauté de l'union libre.
Parce que cet avocat des droits du père a rejeté son enfant, les droits de la paternité n'en sont pas abolis.
Enfin, — pour pénétrer au vif de la théorie soutenue par M. Donnay, — parce que Julien et Valenline ont fait une bêtise ou commis une erreur en se mariant, il n'en ressort point que le mariage est une institution barbare et surannée.
Quelle est donc la rage ou l'absurdité de ces grands réformateurs sociaux, de prétendre oi)£Osertouioiifs aur lois les plus vénérables et aux tradilionsTesmieux établies le malheur des individus qui, par leur imprudence, ou leur passion, n'ont pu s'en accommoder?
Mais ie suprême argument de notre auteur en est aussi le plus extravagant. D'après lui, du moment que Valenline et Julien sont invinciblement attirés l'un vers l'autre et ne pourront trouver le bonheur absolu que l'un par l'autre, ils ont le droit, que dis-je? ils ont le devoir impérieux de s'en aller l'un avec l'autre.
Ce raisonnement a tout juste autant de valeur et de poids que l'argument de l'ivrogne qui se justilie en <iéclarant (]u'il avait soif.
Au surplus, la soif do l'ivrogne^tbien le dernioD mot^ççlte comédie.
Et qu'on ne dise pas que ce parallèle entre un si noble aniDur et un vice aussi répugnant touche à l'exagération. J'admets que lo sentiment dont Valenline et Julien sont jiénélrés, — et qui ne se nourrit pas, après tout, d'idéal et d'immatériel, — n'a pas cependant le caractère ignoble et bas de l'ivrognerie.
Mais, enfin, c'est une passion, c'est-à-dire une impulsion désordonnée vers un acte où la nature éprouve une jouissance.
Or, la théorie de M. Donnay consiste à soutenir que l'être humain doi7 s'abandonner à cette impulsion, qui le mène au bonheur, attendu que la course au bonheur est son premier devoir, un devoir supérieur même aux conventions sociales.
Eh bien ! nous cherchons vainement au nom de quel principe, en vertu de quel droit, l'auteur du Torrent bornerait sa thèse à la passion de l'amour. Elle s'applique à toutes les passions, dès qu'une seule en a le bénéfice.
Mais alors se pose un dilemme irréductible.
Ou bien M. Donnay prétend que tout, dans ce monde, est parfait, que la passion nous conduit nécessairement au bien, que les désirs de chaque individu sont en harmonie complète avec ceux de tous et qu'enfin chacun de nous, en poursuivant son plaisir personnel, travaille au bonheur général. Et, dans ce cas, notre psychologue affirme une assertion contredite à la fois par le sens commun, par l'expérience universelle, et par l'examen particulier que chacun peut faire en sa conscience.
Ou bien l'auteur du Torrent reconnaît que la perfection n'existe point parmi nous, que très souvent la passion nous pousse au mal et que les désirs de chacun, non seulement ne sont pas d'accord avec les impulsions qui font mouvoir le reste des humains, mais généralement les contrarient. Et alors, en donnant aux passions ce rôle directeur, il livre le monde à la lutte eflfrénée des appétits contraires, à cette latte où le plus fort écrasera le plus faible et oij, fina-
A l'assaut du mariage 21
Icment, le bonheur d'un petit nombre aura pour fondement la mort, la ruine ou le désespoir de limmense majorité.
....Et, malgré tout, M. Donnay n'apas absolument tort. Il est un point de sa pièce où il entre en contact avec la vérité.
Quand le romancier philosophe essaie de démontrer à Julien que celui-ci n'e.'^t aucunement lié par le mariage, il lui explique en premier lieu que la cérémonie religieuse, en ce qui le concerne, est nulle et non avenue. Julien n'a jamais eu l'intention de s'engager devant Dieu ; donc il n'est pas tenu de suivre un engagement qu'il n'a pas pris. Pour lui, le sacrement n'existe point.
Ce dernier mot est une pure absurdité, mais l'idée générale est très juste.
Celte idée, au fond, consiste en ceci : que si un lien peut exister dans le mariage, il est noué par le sacrement. Quand le sacrement n'existe pas, toute obligation disparaît. La formalité civile est un enregistrement qui constate un fait, mais qui ne crée pas un nœud.
C'est la vérité.
Oui, le mariage est auguste en qualité de sacrement; mais, parle sacrement seul, il est vénérable. On s'est librement associé devant Dieu, on a pris Dieu lui-même à témoin des serments échangés. Tout est fini ; le nœud est indissoluble et nul humain désormais;, selon la juste et grande expression, ne pourra séparer ce que Dieu a uni.
Hors de li, il ne peut exister que des contrats comme il s'en forme et s'en rompt tous les jours.
La religion est donc le fondement du mariage et,
par conséquent , de la famille et de la société. M. Donnay l'avoue implicitement. Mais, comme il ne veut plus du mariage, il écarte la religion. Pauvre philosophe ! est-ce que le soleil est anéanti quand tu fermes les veux?