CHAPITRE II
A l'assaut du mariage ; LES AMUSEURS PUBL'.CS
Les prédicateurs de la scène, en marivaudant sur l'amour, aboutissent donc à cette conlusion que l'amour est souverain.
C'est aussi l'opinion dos simples amuseurs.
Au fond, nos grands moralistes, en dépit de leurs tirades et de leurs prétentions, mériteraient bien d'être catalogues dans la série des amuseurs. Si, pourtant, j'ai cru devoir, entre les deux chapitres, élever cette frontière, c'est que les amuseurs proprement dits n'ont pour la {ilupart aucun souci de philosopher, tandis que les philosophes ont la conviction d'exercc r un emploi beaucoup plus important que celui d'amuser.
Les néo-moralistes ont coutume, on l'a vu, d'élayer leurs théories d'arguments tl de discours ; parfois môme, ils introduitcnt au milieu de leurs per-
sonnages un professeur de morale, ayant le mandat tQUi. exprès de bien établir leur immoralité : nous l'avons vu tour à tour s'appeler le marquis de Neste et florins. Autre est la méthode en usage, dans le camp des amuseurs. Eux, se bornent à conduire le public au même point d'arrivée par les méandres capricieux d'une intrigue plus ou moins burlesque. Ils n'ont pas de plus haute ambition que de rendre la venu ridicule et le vice agréable. Ils ont retourné l'axiome antique ; et la comédie, entre leurs mains, corrumpit ridendo mores.
Aussi, généralement, les gaudrioles et les cabrioles de ces écrivains, — quand ils sont des écrivains, — n'apportent pas de contribution sérieuse à l'examen des idées répandues ou reflétées par le théâtre. Quelques-uns, cependant, se piquent de mêler à leurs farces un filet d'enseignement; par le titre ou par un mot lancé comme au hasard ou encore par une sentence fichée à la pointe de leur dénouement, — comme le bon La Fontaine accrochait un distique de morale au bout de ses fables, — ils ont l'air d'avertir le public qu'au fond toutes les folies qu'on lui raconte ont un côté sérieux et que le plaisir qu'on lui prêche est bien réellement le but de la vie.
Tel, M. Henri Lavedan, dans le Nouveau Jeu, pièce écrite en argot et décolletée jusqu'à la ceinture, — qui a ouvert à son auteur les portes de l'Académie.
Cette fois, c'est dans le titre surtout, — le Nouveau Jeu, — que le turlupin moraliste a embusqué sa thèse ou, si le mot a trop d'ampleur, son idée. Ce titre, en effet, semble avoir été choisi pour prendre le contre-pied de l'expression bien connue de « vieux jeu ».
« Vieux jeu ! » Combien dhommes sérieux et de vénérables traditions ne sont-ils point frappés aujourd'hui de cette épilhète injurieuse, ou tout au moins ironique? Combien de lâchetés secrètes et de petites infamies, cachées à tout le monde, excepté à Dieu; combien d'apostasies même ont eu pour raison principale, en notre temps, la terreur de paraître « vieux jeu » ? A ce « vieux jeu », M. Lavedan va donc opposer, sous l'exiiression de « nouveau jeu », ce que le monde honore et veut substituer aux antiques vertus, devenues à ses yeux caduques et branlantes. Examinons,
Un jeune homme, à demi usé par les pires excès, rencontre, en un lieu de spectacle assez risqué, une jeune fille, escortée de sa mère; il la trouve à sou goût, fait son éloge à des amis qui le délient de l'épouser, se pique au jeu, l'épouse; après quoi, sans relard, il retombe à sa vie de désordre, est surpris par sa femme et divorce. Quant à la fenime, une chair sans conscience et sans cœur, elle est venue au mariage avec beaucoup d'indillerence et très peu d'ignorance; et, elle aussi, presque tout de suite, a trahi ses devoirs. A côté du jeune homme, on voit sa mère, une évaporée, qui met la discrétion la plus maternelle à ne jamais blàmerson fils, étant disposée plutôt à l'encourager. Près de la demoiselle, on aperçoit son père, un viveur endurci, qui, dans le jeune aspirant, reconnaît avec plaisir un compagnon de débauche cl, sans hésiter, lui accorde sa lille.
Tels sont les principaux personnages et tout le sujet delà comédie de M. Henri Lavedan. Telles sont les coutumes de vie qu'il a nommées le Nouveau Jeu. Ce « nouveau jeu », tout exagéré qu'il paraisse à
première vue, peut être vrai ; car, fatalement, Tabus du plaisir, la fièvre exaspérée de la jouissance entraînent à ces excès inouïs; tout ce qui n'est pas d'un modernisme exalté, pour ces viveurs, est du vieux jeu. Du bizarre et de l'original, il en faut à tout prix; et, logiquement, on en dégringole à ces anomalies contre nature, à ces véritables monstruosités.
D'ailleurs, hâtons-nous d'ajouter que le jeune académicien n'admet pas que ces folies soient louables; en les détaillant sur la scène, il prétend même accomplir œuvre de moraliste. Etudions sa morale : elle était plus claire et plus accentuée dans le roman qu'il avait fait paraître avant sa comédie, que dans la pièce elle-même. Il y avait là un dernier chapitre, intitulé Quinze ans après, où M. Lavedan nous montrait ce qu'étaient devenus ses principaux personnages. Au théâtre, il a remplacé cette conclusion par une scène échevelée, burlesque, où, devant un magistrat stupéfait, c'est la fille de joie, compagne du mari, qui moralise à sa façon, exposant ce qu'il faut entendre par Nouveau Jeu et se contentant de pronostiquer vaguement ce que nous racontait le livre, en termes nets. Le roman, lui, nous présentait la femme divorcée, pourvue d'un nouvel époux, qu'elle avait accepté pour ses millions, menant une vie très digne en apparence, et s'ennuyant beaucoup, sans se repentir le moins du monde; on y retrouvait aussi la courtisane enrichie, affublée d'un titre sonore, et jouant la châtelaine ; on y rencontrait enfin le jeune viveur, l'ancien « nouveau jeu, » passionné maintenant des vieux usages, à l'exception, bien entendu, de cette antiquité qu'on nomme la vertu.
Donc, le « nouveau jeu, » pour M. Lavedan, n'est
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qu'une gourme; après l'avoir jetée, Toa redevien'' féru de tout ce qu'on avait méprisé jusque-là. Aussi notre auteur conclut-il, en pirouettant, qu'il vaudrait mieux commeuccr par où l'on doit toujours finir, au lieu de se perdre en folies. Eh bien, si c'est là le tout de samorale, il n'a guère mérité les prix de vertu qu'il aura peut-être un jour la mission de distribuer. M. Henri Lavedan peut « blaguer » le vice et le « nouveau jeu », exciter à leur propos les rires de la foule, creuser et mettre au jour tout ce qu'ils renferment de cocasse ; il reste impuissant, je ne dis pas même à les corriger, mais encore à leur apporter le plus petit remède et le plus léger palliatif. Car enfin ce vieux jeu, clans lequel il fait retomber ses parangons d'originalité, est tout aussi mauvais que le nouveau. De son vrai nom, il s'appelle, o,u bien hypocrisip, d'nn vice ayant soif de respect, qu bien énervement djan vil e aspirant au rcpoa.iinais ç'e^t toujours le yico. Au reste, la plaie que M. Henri Lavedan a mise à nu en gouaiilant, n'est pas l'un de ces maux que lue le ridicule; et même dénoncée, elle continuera de pousser ses rameaux de corruption dans le corps social où elle a pris racine. H est fatal, en effet, que la lièvre et l'abus du plaisir entraîneront toujours ce morbide besoin d'innover, de créer du bizarie et d'accomidir de l'étrange, en un mot de chercher, sinon des vices inédits, du moins des procédés inconnus do pratiquer le vice.
Décidément, lo moralisle Henri Lavedan n'est bien qu'un vulgaire amuseur. Car enlin que fait-il dans celte pièce, au bout du compte? Hjmlitvav^c e&prit If monde où l'on s'amuac..., alin de l'amusor. Pour provo(juer lo rire, en ce qu'il a de plus honteux, et
pour chatouiller l'humaine convoitise, en ce qu'elle a de plus malsain, il n'est pas de moyen si bas dont il hésite à se servir. Les mots les plus vifs et les allusions les moins voilées, jusqu'aux tableaux les plus cyniques, il a recours à tout. En somme, il n'a obtenu le succès qu'en exploitant les mauvais instincts, qu'il prétendait frapper par le ridicule.
Ah! que voilà donc bien le moraliste moderne, à l'usage du boulevard!
Si M. Henri Lavedan avait eu la sincère ambition d'opposer au Nouveau Jeu, qu'il a dépeint, un véritable « vieux jeu », réellement contraire à toutes ces folies, sa façon d'agir eût été bien différente. Le « vieux jeu » aurait consisté, même en saupoudrant de moqueries les plus graves leçons, à blâmer vertement, avec une indignation vigoureuse et Hère, une société pourrie qui ne croit plus à rien, ne respecte plus rien; le « vieux jeu » aurait consisté, plus encore, à montrer quelle cause a déchaîné ces instincts vicieux, ces appétits dévergondés, ce prurit exacerbé de jouissances, à expliquer à fond pourquoi ce monde corrompu se rue au plaisir; le « vieux Jeu « aurait fait sentir, enfin, que les esprits, vidés de la sève chrétienne, ont perdu jusqu'à la notion du devoir.
Mais c'est im moraliste d'autrefois qui eût parlé de la sorte, et M. Henri Lavedan tient par-dessus tout à être essentiellement contemporain; c'est un prédicateur à la dernière mode ; en somme, il a tout ce qu'il faut pour être le moraliste attitré de la société « nouveau jeu ».
11 faut placer, immédiatement, après le Nouveau Jeu, le Marquis de Priola. Cette pièce, à dire vrai,
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par sa fia tragique et ses prétentions à la comédie de caractère, est d'un niveau dramatique un peu plus élevé que les gauloiseries des simples amuseurs. Mais elle a ceci de commun avec le Nouveau Jeu qu'elle est du même écrivain, qu'elle relève du même procédé, — transposé seulement du ton burlesque au ton relativement sérieux, — et qu'el]e déga^ enfin la même impression malsaine et dissolvante.
Avec moins de « blague » et plus de perfidie, elle conliDuc d'attaquer, par^J/étâlage aJaiable et Ûalleur de l'amour vicieux, la famille et le mariage. Et, au fond, M. lîenri Lavedan s'y montre toujours l'amuseur immoral que nous a découvert son Nouveau Jeu.
Qu'est-ce donc que le marquis de Priola?
Le marquis de Priola, c'e^t don Juan. M. Henri Lavelan a voulu, premièrement, transplanter ce personnage ancien dans la vie contemporaine, en remplaçant par un chapeau de soie son feutre à panache, et, par un frac de cérémoni(?, son pourpoint de velours. Eu second lieu, sur cette incarnation du vice, il a prétendu moraliser.
Le problème qui se pose est donc bien le même, en réalité : le tableau -dii.viçe impudent, qui s'exalte et sfi. détaille avec complaisance, est-il funeste pu utile? Au fond, c'est la question la plus importante et qui doit être examinée le plus sérieusement. Quand on peint, sur la scène, un travers, un ridicule, un trait do mœurs, on peut borner son rôle à celui d'amuseur. Mais quand on met le vice au théâtre, on devient — qu'on le veuille ou non — moraliste (en prenant l'expression dans son bon sens ou à rebours). Eh bien, à ce point do vue, le Marquis de Priola, comme toutes les œuvres
tailléessur le même patron, nous paraît condamnable : on a beau terminer par le châtiment du pécheur, on lui construit d'abord un trop haut piédestal.
Tout le sujet se résume en don Juan. C'est le portrait du libertin, du passionné de plaisir et du fanfa,ron de vico, avec le développement de son caractère etla mise en action de ses aventures. On connaît l'homme, il est superflu d'en parler plus au long. Ce qui est nouveau, ce qui appartient en propre à M. Lavedan, c'est que don Juan-Priola possède un fils, un enfant né de son commerce coupable avec une paysanne, épouse d'un garde-chasse. Le garde-chasse, ayant tout appris, s'est tué, la mère est morte de chagrin, le marquis s'est chargé de l'enfant. Au lever du rideau, le viveur endurci descend vers la cinquantaine et son fils a vingt ans. Celui-ci, naturellement, croit que sa mère a toujours été honnête, que le mari de la paysanne a péri dans un accident et que Priola n'est, pour lui, qu'un généreux bienfaiteur.
Or, ce fils, — et l'invention du personnage, au point de vue de l'idée, comme au point de vue du drame, est fort ingénieuse, — est le le nœud de la pièce. D'abord, il fournit à Priola, qui veut corrompre celte innocence, une occasion d étaler ses abominables théories; puis, par le fait, il nous permet de sonder plus à fond la perversité du don Juan moderne ; entin, cet enfant lui-même, par sa révolte, et, plus tard, par sa vengeance, conduit le misérable au châtiment.
Car ce débauché qui, pour tant de familles, a été un semeur de honte et de souffrance, est puni par soa fils. Et ceci est d'une conception vraiment belle. En ëïïet, ce fils, naturellement honnête et droit, quand il comprend quelle abominable éducation le marquis
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prétend lui donucr, se cabre et inilige aux desseins nourris par son bienfaiteur un premier coup, très sensible à cet orgueilleux qui n'admet point l'échec ou la contradiction. Puis, quand il apprend que sa mère est au nombre des victimes immolées par cet impitoyable séducteur, il frappe impitoyablement.
L'intrigue se partage entre ce conllit familial et les scènes où le don Juau fait son métier.
Quant au dénouement, iM. Henri Lavedan a suivi la légende, en l'habillant, c jmme le personnage, à la moderne. C'est le châtiment du coupable invétéré, mais un châtiment qui n'a rien de miraculeux, qui no met point en branle une statue de marbre et qui n'est que le logique aboutissement d'une vie débauchée. Le marquis, usé jusqu'aux moelles, est devenu la proie de ses nerfs, exaspérés par le moindre choc. Ses emportements furibonds devant la résistance et la méprisante indignation de son lils, achèvent de détraquer cette pauvre machine et, brusquement, la paralysicJgJxuuU'^e .
Il ne meurt point du coup; mais le beau Prioia reste invalide, aveugle, impotent, perclus. C'est la lente et l'interminable expiulion, plus terrible, — humainement du moiiis — que la mort elic-mème.
Et pourtant, malgré tout, ce châtiment ne suffit pas ^moraliser la. pièce. Il faudrait, pour donner à la comédie ligure honnête et bonne iniluence, en élaguer trop de parasites, y combler trop de lacunes.
Trois actes durant, le vice apparaît vainqueur, orgueilleux, sans rivaux ; îiuis actes durant, nous le voyons se répandre en discours étincelants, pleins de morgue et de vanité. Sans doute, au bout du troisième acte, il croule, il s'ulfondre, il est puni. Mais
qu'importe? Est-ce qu'un fanfaron de vice, ambitieux d'imiter Priola, ne gardera pas toujours l'espoir d'esquiver ce châtiment tardif et incertain? Le marquis n'a-t-il pas mené, trente ans, sa débauche insolente, avant de tomber ? La peur à si longue échéance, et si problématique, est un faible rempart à la jouis' sance immédiate.
Ce qui restera, plus que le dénouement, ce qui restera vivace, imprimé dans la mémoire et traîtreusement caché dans les replis du cœur, c'est l'amas de tous ces conseils perfides, de tous ces principes insidieux et démoralisants, de tous ces exemples malsains. Tout cela, sans doute, offre un côté répugnant, qui révolte une conscience énergiquementpure ; mais tout cela, pour un caractère faible et pour un cœur que mord la tentation, de sa dent infâme et séductrice, présente un attrait dangereux, qui s'insinue, qui s'impose et qui entraîne.
Pour que la pièce eût exprimé, — comme un fruit son suc, — tout ce qu'elle renfermait de substance morale, il eûLiallu -rabaisser l'homme de vice au lieu de lui dresser un piédeslal ; il eût fallu l'écraser sous le poids d'un véritable honnête homme et le mettre aux prises avec une femme indomptablement fidèle à son devoir.
Non seulement l'auteur du Marquis de Priola n'a pas suivi cette méthode, mais il en a pris le contrepied. Loin d'exalter la vertu, il s'est plu à la rendre ou ridicule ou déplaisante. Il l'incarne, au masculin, chez un certain Le Ghesne, un vieux philanthrope, affublé d'un rôle grotesque et qui, sous le manteau, maudit ses œuvres et nie la charité. Il la représente, au féminin, dans la glaciale austérité d'une puritaine,
que l'on voit du reste à peu près défaillante aux bras du marquis, dès le premier assaut. Car l'auteur a la prétention que son héros soit plus fort que la vertu elle-même, — ce qui est, tout simplement, la négation de la vertu.
Le seul caractère noble et sympathique est celui du fils de Pjiola.
Mais M. Henri Lavedan qui, sans doute, a la démangeaison de ne peindre aucun personnage absolument propre, a pris la précaution de diminuer cet honnête homme au dernier acte. Il lui inspire, en effet, contre le séducteur de sa mère, une vengeance atroce, qui découvre en cette âme un fond de vilenie. Etudiant en médecine et ayant sondé les nerfs du marquis, ce jeune homme, avec un raffinement de cruauté froide, révèle à Priola, — c'estàdire à son père I — qu'il est à la merci d'une émotion violente, et c'est précisément cette révélation qui foudroie le Don Juan moderne.
Ainsi, rien ne fait contre-poids au misérable, insolent et superbe. S'il tombe, encore une fois, c'est comme un demi-dieu terrassé par Jupiter, et c'est d'ailleurs, après avoir épuisé toutes les jouissances, après avoir promené triomphalement son vice à travers un monde où la vertu n'existe pas. Quel débauché, s'il n'a pas foi en Dieu, s'il croit que la mort est suivie du néant, n'envierait pas trente ans do cette vie, fùl-cc au prix de cette chute? Or, Dieu existet-ii ? Il n'en est pas question chez M. Lavedan.
Bien qu'il soit peut-être encore plus amwseur que M. Henri Lavedan, M. Alfred Capus, son rival en
joyeusetés et, du train dont nous marchons, son futur collègue à l'Académie française, a montré, plus que l'auteur du Nouveau Jeu, la prétention dlfîûXôlûpjî.çr, dans ses éclats de rire canailles, un filet de moraiitig, d'ailleurs irnmorale. Il a manifeste du moins cette ambition dans une de ses comédies les plus vertes et donc les plus goûtées : les Deux Ecoles. Cette pièce apporte en effet son coup de pioche à l'édiiice du mariage, au profit des droits souverains de l'amour. Elle étudie ce problème : quel est lidéal du bonheur dans un ménage ou, pour élever la question jusqu'à la hauteur de M. Gapus, quels sont les devoirs réciproques des époux?
Voici la solution fournie par les Deux Ecoles : Depuis sept ans qu'il est marié, le jeune et pimpant Edouard mène une vie régulièrement irrégulière. Sa femme, Henriette, a d'abord gémi ; puis elle a lutté ; maintenant, lasse et dégoûtée de son mari, n'ayant pas d'enfants, elle songe à recommencer son existence, à reprendre sa liberté. Bref, elle se décide au divorce.
Madame Joulin, sa mère, avertie du projet, s'y oppose... Oh ! ne croyez pasdutoutqu'elle s'y oppose au nom de la morale et de la religion. Point! Le divorce, à ses yeux, n'a rien que de fort légitime. Elle le repousse uniquement comme un remède impropre à guérir le mal, au fond très anodin, de Tinlidélité. Dans un alerte discours, elle expose à sa fille que les femmes afHigées d'un mari volage — et c'est, à l'écouter, le plus grand nombre — appartiennent, selon leur conduite, à deux écoles très différentes. Les unes se fâchent, éclatent et rompent; c'est le parti que veut adopter Henriette. Les autres acceptent philoso-
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phiquement la sitaalion, fout semblant de ne rien voir et finissent par endormir leur jalousie dans une sérénité insouciante ; elles sont les plus sages et les plus heureuses. Et madame Joulin peut en parler savamment, car elle-même a choisi cette méthode ; elle le déclare à Henriette, en lui contant, avec une prodigieuse inconscience, toutes les infidélités qu'elle a dû subir et qu'elle subit encore, de la part de M. Joulin. Cette mère édifiante, en effet, croit que le meilleur moyen d'exhorter la jeune femme à supporter sou mari, c'est de lui apprendre à mépriser son père.
Peu convaincue par ce sermon étrange, Henriette per.^iste à divorcer. Mais, quelques mois après, — par une de ces contradiclions, si fréquentes... au théâtre, — elle commence à regretter son mari. Edouard, en effet, malgré sa légèreté incorrigible, était le meilleur garçon du monde ; à la fidélité près, il possédait toutes les vertus. Car no faut-il pas, pour observer les lois de la comédie nouveau jeu, que ce per-onnage, étant vicieux, soit sympathique?
Le mari, de son côté, s'ennuie. Avant son divorce, il di'îsertait constamment le domicile conjugal ; il s'aperçoit maintenant que le foyer, dans les jours de fatigue, est un refuge agréable et commode.
L'auteur amène, assez habilement d'ailleurs, deux ou trois rencontres fortuites entre les époux séparés. L'ancien mari, naturellement, cherche à reconquérir son ancienne femme et rancionuo femme est sur le point (le retomber dans les bras do son ancien mari. Mais, bien vite, elle se reprend. Elle ne veut pas se laisser attendrir; elle ne veut pas s'exposer, par un momont de faiblesse, à recommencer une vie qui de-
viendrait promptement, — elle en est sûre, — intolérable.
Aussi, pour se défendre elle-même contre des souvenirs trop émouvants, elle prend la résolution de se remarier, — mais, cette fois, à coup sûr. Elle choisit un vieil ami de la famille, un magistrat très mùr et très imposant, qui, depuis longtemps, la poursuit d'uue affection respectueuse et lui inspire une sympathie tempérée. Elle est bien certaine, avec ce quinquagénaire impeccable et froid, de goûter au moins une vie tranquille.
Or, quelques jours avant l'époque arrêtée pour le mariage, elle découvre, avec un ahurissement découragé, que ce conseiller si correct et si grisonnant, tout comme le sémillant Edouard, a ses faiblesses. Du coup, elle retourne à son mari, qui, naturellement, se trouve à point nommé pour profiter de la désillusion. Puisque, sans exception, tous les hommes en sont là, se dit-elle, il vaut encore mieux choisir pour compagnon de route un joyeux garçon, aimable à ses heures. Et, de ce jour, Henriette appartient à l'école prônée par sa mère.
Et, sur ce, le rideau tombe.
Bien entendu, nous avons éloigné, de cette analyse, une quantité de détails, plus ou moins piquants, plus ou moins drolatiques et plus ou moins scabreux, qui ont fait la joie du boulevard et quelque peu noyé la philosophie de la pièce. Il n'en est pas moins vrai que l'auteur a voulu philosopher. Son titre et le petit sermon de madame Joulin à sa fille en affirment l'intention.
Mais quelle est, au fond, bien exactement, lapenéée de M. Capus? En creusant jusqu'au tuf, on pourrait
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découvrir, dans Les Deux Ecoles, — ainsi que dans la plupart des théories fausses et mauvaises, — une grande idée chrétienne, déformée par les passions de l'homme. Ici, c'est l'idée du pardon.
Si madame Joulin disait à sa fille, avec une gravité vraiment maternelle : « Il faut, généreusement, te sacrifier, pour travailler au retour de ton mari ; tu souffriras, mais tu accompliras, jusqu'à Ihéroïsme, un i^^rand devoir », — à coup sûr, nous n'aurions que des éloi,'ôs à décerner à l'écrivain.
Mais ce noble langage serait absolument contraire à la thèse et au ton de M. Capus. Que parlons-nous de sacrifice, et de devoir, et de retour? Madame Joulin ne veut pas faire pleurer sa fille, elle songe à lui procurer une existence agréable;. elle ne l'exhorte pas à ramener son mari à la vertu, elle lui conseille de tolérer ses vices. En un mot, la conclusion de son discours, — et de la pièce, — est que, pour être heureux en ménage, il faut que xhaque époux s'habitue à, fermer les yeux sur les trahisons de l'autre. On voit que cette tolérance avilie ne ressemble à la loi du pardon chrétien, que comme une eau bourbeuse à une eau pure.
Cependant, nous exagérons peut-être, en disantque M. Capus demande à chacun des deux époux d'ignorer volontairement les infidélités de l'autre. Non! l'auteur des Deux Ecoles ne fait allusion qu'aux fautes du mari et c'est uniquement à la femme qu'il propose, comme source de bonheur et de Iranquillité, cet aveuglement préconçu. Mais ce qu'il dit de l'un peut s'appliquer aux deux ; car on ne voit pas trop sur quel principe on interdirait à la femme, dans un ménage ainsi constitué, de prendre les libertés qu'on l'engago à tolérer
chez son mari, ni en vertu de quel droit le mari refuserait à sa femme une indulgence dont il réclame audacieusement le bénéfice.
Et, par conséquent, la théorie de M. Gapus, ou du moins la théorie que sa pièce affirme clairement, peut se condenser en ces deux formules : 1° il jj'y a pas, — ou si peu ! — de ménage où règne une fidélité conjugale absolue ; tel est le fail sur lequel on doit tabler, pour déterminer les conditions de la paix au foyer domestique ; 2° le seul moyen de vivre en repos dans cette situation, c'est de l'accepter béatement, d'y accommoder sa vie et de ne pas nourrir l'illusion qu'on la pourra modifier.
Eh bien, c'est du propre.
Voilà donc les idées où le public du boulevard, qui se croit la quintessence du public parisien et, par conséquent, du public français, reconnaît ses aspirations; voilà les opinions que la foule applaudit et dont la critique, enthousiaste et charmée, loue vivement la noble et sereine indulgence !
Nous nous plaignons parfois que les étrangers calomnient la France, — et, en vérité, nous n'avons pas absolument tort. — Mais n'ont-ils pas quelque motif de l'apprécier avec tant de rigueur, quand ils la regardent au travers de ses écrivains les plus applaudis?
L^L-veiitu^n'a plus de .place au foyer français, — voilà ce que nos auteurs proclament; et point pour s'en indigner, mais pour constater le fait et examiner les moyens de s'en arranger.
Et le moyen qu'ils trouvent, qu'ils préconisent et qu'ils proposent avec succès à l'admiration du boulevard, c'est de dégrader le mariage, c'est de le traîner
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dans je ne sais quelle bassesse et quelle ignominie.
Qu'est-ce donc, en effet, que cette union, fondée sur un serment qu'on prend le parti de ne plus respecter? C'est quelque chose de plus méprisable encore et de plus honteux que l'union libre. Du moins, l'union libre est franche ; elle déclare ouvertement, — cyniquement, si l'on veut, — ce quelle est; l'union libre exclut, a priori, tout lien perpétuel et sacré de fidélité réciproque ; elle se noue et se dénoue, selon les caprices du jour ou de l'heure; elle supprime le foyer.
Le mariase^ei que M. Capus le conçoit, ne supprigafijas le foyer : mais il le réduit à l'état de piedà-teiTC. On vient s'y reposer, y reprendre haleine entre deux courses extra-conjugales; on s'y retrouve avec plaisir, on s'en éloigne sans regret. C'est le mariage. libre.
Décidément, ces prétendus auteurs gais, ces corrupteurs aimables et joyeux, sont les pires empoisonneurs de l'opinion publique; ils inlillrent dans les mœurs un virus d'autant plus redoutable et mortel qu'il pénètre, enveloppé d'un sourire, et qu'il accomplit son œuvre en baguenaudant.