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LES DÉFENSEURS DU MARIAGE : UN RÉQUISITOIRE CONTRE LE DIVORCE

Pour étudier les arguments des prédicateurs de la scène et des amuseurs publics associés contre la famille et le mariage, il n'a pas fallu moins de deux chapitres. Hélas, il suflira d'un seul, et qui sera court, pour examiner les théories de leurs partisans. De toutes les œuvres importantes, ou par le mérite ou par le succès, que le théâtre a données depuis cinq ou six ans, je n'en vois qu'une, une seule, dont l'auteur ait franchement, hardiment, pris le parti du mariage et de la morale. C'est M,J^rieusjqui a commis ce coup d'audace, en faisant représenter, à la Comédie-Française, une pièce en trois actes intitulée : Le Berceau.

Ce lîoîîr^e Brieux n'était pas encore venu sous ma plume. Il eût été surprenant, en effet, bien que cet écrivain ne soit pas sans défauts, de rencontrer,

parmi les détracteurs de la famille, un satirique aussi âprement vigoureux des vices et des abus de la société. Mais de M. Brieux j'aurai souvent l'occasion de parler. Les thèses et les idées qu'il a soutenues dans son théâtre alimenteraient, seules, — à les discuter à fond, — tout un gros volume. Dramaturge assez fécond, l'auteur du Berceau n'écrit jamais que pour défendre une théorie morale ou sociale ; et c'est lui, surtout, qu'on peut nommer, sans métaphore, un prédicateur de la scène.

Aussi, rencontrant M. Brieux pour la première fois, j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de lui donner, au passage, un coup d'oeil d'ensemble.

Il y a dix ans, M. Brieux était un inconnu. Aujourd'hui, son nom est presque célèbre et son œuvre est considérable. Toutefois, sa personne continue d'être ignorée du gros public. Au sein d'une époque où le moindre plumitif aime à se pousser dans le monde, à se produire au dehors, à fixer l'attention générale et à se soulever sur les tréteaux de la réclame, M. Brieux, original dans sa vie privée comme dans son œuvre littéraire, paraît avoir l^j^oùt du silence. On ne parle de lui qu'à l'occasion de ses pièces ; il n'essaie point d'occuper les journaux de ses projets de travail et de ses déplacements; il ne tient pas la porte ouverte aux reporters empressés. Je no saurais affirmer s'il vit d'ordinaire à la ville ou aux champs. M. Brieux, en un mot, se borne à livrer ses personnages à la discussion du parterre et, môme, il paraîtrait qu'il a fort peu souci des morsures ou des caresses de la critique.

N'y a-t-il pas, dans ce dédain tranquille, un peu de pose? 11 n'en faudrait point jurer. Mais cette affecta-

tion, si c'en est une, est encore préférable au bourdonnement de mouches aiïairées dont nous taquinent les oreilles tant de petits auteurs férus do réclame.

Ce que le mépris de M. Brieux pour le monde a de plus fâcheux, c'est qu'il déteint sur sa littérature. Cet auteur est le contraire, — ou peu s'en faut, — d'un styliste. Médiocrité du talent d'écrire ou parti-pris de négliger la phrase, on ne sait; mais on doit constater que sa plume est presque toujours, au moins d'apparence, hâtivopt néo-ljo-ftp. L'auteur du Berceau, sur ce terrain, se trouve à l'opposé d'un autre écrivain draniitique, avec lequel il a pourtant des points de ressemblance; de même que M. Brieux, en effet, M. François de Curel a un goût très vif pour les sujets qu'on attend le moins sur la scène et pour laJran.>:formatjon des planches en tribune. Mais M. de Curel est encore, s'il se peut, plus attentif à l'harmonie de ses discours qu'au développement de ses théories ; son langage est une peinture et une musique. M. Brieux, au çontraire, ne paraît curieux que de l'idée seule, il vit dans sa thèse. Il n'a d'autre ambition que d'exprimer clairement ce qu'il veut dire et de donner à ses preuves un tour ferme et piquant. Si l'argument se détache en saillie dans le dialogue, il lui importe peu que la phrase soit coulante ou heurtée, vulgaire ou élégante... Ce dédain est excessif.

Parfois, il est vrai, — telle est la force de l'idée, quand elle est puissante et que l'esprit la conçoit nettement, — la pensée s'empare de l'expression, qu'elle pétrit et modèle à son image. Alors, surgit tout à coup, de cette littérature un peu trop nivelée, un mot qui éclaire ou qui mord, un discours bien venu, plein

de relief et d'éloquence, parfois toute une scène enlevée d'un élan vigoureux. Mais ces traits finement trempés, — trempés souvent dans le vinaigre, — et ces morceaux de bravoure se font un peu trop désirer.

Un autre inconvénient do la quasi - siililu^e où M. Brieux vit exi tête à tête avec ses théories, c'est qu'il lui advient d'oublier que le public, même en notre temps, garde encore des pudeurs dont il faut tenircompte, — etqui sont d'ailleurs d'autant plusrespectubles qu'elles deviennent malheureusement plus rares. C'est ainsi qu'un beau jour, il voulut disséquer sur les planches une maladie qu'on croyait réservée jusqu'alors au scalpel des médecins et au huis-clos de ram[ihithéâtre. Heureusement, la censure arrêta ce projet. Mais l'on verra, quand je parlerai, — avec la discrétion la plus retenue, — de ces Avariés^ que M. Brieux n'avait cherché là qu'une grave étude de mœurs, et nullement un sujet de scandale. Enfermé dans sa thèse, il n'avait oublié que les spectateurs.

Du reste, en général, les théories ûù. cet écrivain sont droites et honuètes. Au cours do ce volume, après son plaidoyer pour le mariage, on l'entendra stigmatiser la honteuse exjjloitation dont sont victimes, à Paris, dans certains ateliers, les jeunes ouvrières; on le verra combattre à fond l'usage des nourrices, auxquelles il a donné le nom, devenu presque usité, de Remijlaçaiites, blâmer les magistrats qui se laissent hypnotiser par la carrière et sacritlent leur conscience à la Robe rouge, aflirmer (jue le crime et la misère sont les vrais Résultais des courses, etc., etc.

On'^plaudira son courage à débrider ces plaies

sociales et sa vigueur à démasquer ces abus. Et cependant, on n'aura presquejamaisla joie de l'applaudir sans réserve. Presque toujours, il faudra regretter l'exagération de ses critiques, exagération qui n'a pas seulement pour conséquence de fausser la vraie notion des mœurs ondes faits, mais qui présente, au point de vue du résultat, deux inconvénients : d'abord de réduire la portée des cxiiiqiies elles-mêmes, en englobant ce qu'elles ont de fondé dans la suspicion qui s'attache à leurs excès; en second lieu, de pousser l'auteur à confondre parfois d'excellents principes avec les abus dont ils ont été le prétexte ou les déviations qu'on leur a fait subir. On s'en apercevra notamment dans la PeiiLe Amje, où l'autorité paternelle est l'objet d'atteintes regrettables.

Cette exagération n'est pas le seul défaut de M. Bricux. Il y joint trop souvent, — singulière lacune pour un moraliste et pour un auteur de pièces à thèse, — une sorte d'impuissance à conclure. Après avoir analysé d'une plume très fine et très pénétrante une maladie sociale, il demeure incertain, vague, hésitant quand il s'agit d'expliquer oîi cette maladie prend sa source et par quel régime on la peut guérir. Aussi cette acuité, cette clarté du regard dans la description des vices et des abus, n'ayant point le contr e-poids d'une précision très nette et très aflïrîn^e dans l'indication des remèdes, ne produit-elle, en bien des cas, qu'Une impression d'amertume et de découragement.

D'où vient cette faiblesse qui, trop souvent, donne aux écrits de M. Brieux quelque chose de déconcer tant et d'inachevé ? La grande cause en est, il me semble, en ceci: que l'auteur du Berceau, doué d'un talent d'observation très profond et généralement

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sûr, est totalement dépourvu de doctrine. Ou s'en aperçoit surtout, quand on l'examine au point de vue religieux. Combien, sur ce sujet, n'a-t-il pas commis de fausses notes?

Et pourtant, l'on verra que son œuvre est presque toujours imprégnée de ce que j'appellerais un christianisme lateiit. Les situations qu'il étudie, les plaies qu'il analyse et les abus qu'il dénonce peuvent se résumer, pour la plupart, en des problèmes dont l'Église a déjà donné la solution. Pour les maux qu'il voudrait abolir, elle a proposé le traitement qu'il cherche ; contre les vices quil condamne elle a édicté les lois qu'il demande. Mais, soit par une ignorance de la religion, singulière et coupable chez un écrivain qui veut réformei' les mœurs, soit par un certain fonds de respect humain, étrange et fâcheux chez un moraliste ordinairement plus hardi, M.Brieux ne parle jamais de ces solutions plus qu'humaines, qui pourtant résoudraient les diflicultés qui l'arrêtent, éclairciraient les obscurités où il se perd et renverseraient les obstacles devant lesquels il se dérobe I Et, néanmoins, dans bien des cas, ces remèdes et ces lois de l'Eglise apportent si clairement la réponse aux questions posées parM. Brieux que tout libre-penseur intelligent et de bonne foi, qui voudrait creuser plus à fond les problèmes moraux dont l'auteur a fourni seulement les données, se trouverait, pour ainsi dire, acculé à la solution religieuse. Et c'est i)Ourquoi je dis que, de cette œuvre, il se dégage un christianisme latent.

Par malheur, celte règle est coiilirmée par des exceptions. (Juclquefois, en cllel, l'écrivain ne se borne pas à négliger la religion, il la méconnaît. Sans

doute, on aura, de loin en loin, la satisfaction de recueillir chez lui des mots bien frappés contre les incrédules; mais, par contre, on aura le regret d'y rencontrer çà et là des allusions, des insinuations, des paroles mêmes, injustes et blessantes à l'égard de la religion. C'est une faute que M. Brieux ne devrait pas, dans son propre intérêt, commettre. Car, en attaquant les vices et les abus de l'ordre social actuel, il entreprend une campagne où il n'aura jamais d'alliés plus sûrs et plus ardents que l'Église et les vrais catholiques.

Ce n'est point d'ailleurs, en étudiant le Berceau, qu'on aura le déplaisir de relever ces fausses notes. Cette pièce est, à coup sûr, à tous les points de vue, l'une des plus saines et des plus accomplies que M. Brieux ait écrites. Non seulement la thèse est excellente ; mais encore, — est-ce le reflet d'une pensée salutaire et haute, ou bien cette clarté vigoureuse que donne à l'expression la force d'une idée juste et nettement conçue? — la composition dramatique et le style offrent ici des mérites plus rares.

Souvent, on reproche à M. Brieux, dans la construction de son théâtre, un peu de confusion. L'unité d'action n'est pas toujours absolument respectée ; des incidents multiples et mal soudés viennent contrarier sa marche et relarder, sans profit, le dénouement. Cette fois, au contraire, la pièce est bien d'un seul tenant, remplie par un seul sujet, sans digression. Tout de suite, la thèse est posée, très nettement. Du premier mot jusqu'au dernier, elle va se développer dans une progression rigoureuse. Au simple point de vue de la charpente, on se sent déjà en présence d'une œuvre achevée.

Quant au style, on Tadmire ici net et vigoureux, disant tout droit la pensée de l'auteur, avec quelquesuns de ces mots bien trouvés, qui font saillie dans la phrase et coin dans l'esprit.

La thèse a pour but de démontrer l'injustice et les périls du divorce ; elle s'appuie, pour les prouver, sur Iqs droits de l'enfant. —

Comment l'auteur a posé celte thèse et comment il l'a soutenue, c'est ce qu'on ne peut bien établir que par un examen détaillé de la pièce. Aux péripéties que M. Brieux a tracées, aux discours qu'il a fait prononcer par ses personnages et dont il faut citer les meilleurs morceaux, l'on verra l'idée se dégager en pleine lumière et en pleine force. Analysons.

Malgré ses parents, qui la voulaient unir au grave et mûr Al. de Girieu, Laurence Marsanne avait épousé le jeune et charmant Raymond Chautrel. Elle en avait eu un fils, Julien. Or, un jour, elle s'aperçut que son mari, quelle adorait, 1 avait trahie. A la vérité, la trahison ne venait point d'une longue infidélité ; c'était une faiblesse coupable, honteuse assurément, mai-j passagère, el dont llaymoad Chantrel avait le plus sincère et le plus profond lepeutir. Cependant, frappf'e au cœur et, d'ailleurs, excitée par ses parents, l'épouse outragée fut inflexible ; elle refusa le pardon. Sou père, ancien avoué, lui conseilla le divorce ; elle divorça, i'oui- que le i)elit Julien, dont on lui avait confié la garde, eût un prolecteur, l'ancien avoué l'engagea vivement à épouser M. de Girieu ; elle épousa.

(Juaiidla pièce commence, un an s'est écoulé depuis ce nouveau mariage.

Nous nous trouvons chez M. Marsanne, on Lan-

renée et M. de Girieu ont conduit le petit Julien ; c'est là que le docteur Mossiac, ami do Raymond GhantrcI, doit chercher l'enfant pour le conduire à son père, qui a le droit de l'embrasser tous les huit jours. Or, Julien vient de tomber malade et il faudra le soigner chez ses grands-parents ; c'est ce que M. Marsanne annonce au docteur, au lever du rideau.

M. Mossiac, à ces mots, plaint soa ami qui sera privé, ce jour-là, de voir son enfant. « A qui la faute? » interrompt M. Marsanne, et la conversation s'engage aussitôt sur le divorce. Aux yeux du docteur Mossiac, interprète évident de M. Brieux, « le divorce est comparable aux anesthésiques qui calment la douleur mais ne donnent pas la sanlé »; et quand M. Marsanne objecte à l'ami de Raymond Chantrel les fautes du mari, son interlocuteur lui réplique immédiatement : « Le pardon, toujours le pardon. Nous ne sommes parfaits ni les uns ni les autres. Donc, il nous arrive à tous de faire le mal. Donc, le mariage n'est possible qu'à l'aide d'incessants pardons mutuels. Dans tous les cas, je voudrais que le divorce né fût permis qu'aux ménages stériles. — Pourquoi ? interroge madame Marsanne. — Pour sauvegarder le droit de l'enfant, répond le docteur, le droit du plus faible. Entre deux époux, l'enfant est un lien que la loi ne devrait pas pouvoir briser, et que d'ailleurs elle ne brise pas. Mon opinion, c'est qu'à la rigueur, on peut rompre un mariage : on ne devrait pas pouvoir désunir une famille, laisser aller le père ici, la mère là, et abandonner l'enfant au milieu de ces ruines. »

L'auteur ne peut pas, plus clairement, montrer le but où il veut aboutir. Voilà donc l'idée ; voici l'action.

La maladie de lenfant devient grave. L'indilTérence témoignée par M. de Girieu, qui ne peut pas se résoudre à aimer l'enfant de l'autre, amène entre Laurence et lui une explication pénible, où l'union du second ménage est frappée d'un premier coup. En même temps, M. Chantrcl, un peu médecin, demande et obtient la permission do venir soigner son fils à côté de Laurence.

Pendant trois jours, Laurence et Raymond disputent leur fils à la mort. Leur énergie et leur dévouement font l'admiration de la sœur garde-malade, appelée au chevetde l'enfant; cette bonne sœurabonde en éloges à l'égard de « monsieur et madame ». A quoi madame Marsanne, avec un peu d'embarras, lui répond que, sa lille étant divorcée, « M. Ghantrel ne lui est plus rien. — Plus rien, se récrie la sœur éton- 1 née, plus rien, le père!... Oh! madame, quand on est le père et la mère du même^e^îîfant^ est-ce qu'on peut Jamais n'être plus rien l'un à l'autre?... Je ne comprends pas. » C'est un nouveau jalon planté par l'auteur, sur le chemin de sa thèse.

Enlin, le mieu.x apparaît ; l'enfant est sauvé. Raymond et Laurence ont gardé jusque-là, dans leurs rapports mutuels, une réserve absolue. Cependant, à leur insu, l'amour d'autrefois, qui n'avait jamais été qu'assoupi, s'est réveillé. Le rapprochement que langoisse et la douleur n'avaient pas opéré, la soudaine joie do la guérison inespérée l'accomplil. Pleurant de bonheur et sans réiléchir, ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

Or, un instant plus tard, M. de Girieu devine, au trouble de safemmf, ce qui vient dadvenir. t'urieux, il déclare que i'cnfanl ne rentrera pas chez lui. Lau-

renée, indignée, répond qu'elle ne rentrera chez M. de Girieu qu'avec l'enfant. De plus en plus, le fossé se creuse entre les deux époux. De plus en plus, au contraire, il se comble entre les divorcés. Tout y contribue, jusqu'aux loyaux efforts que fait Laurence, pour écarter son premier mari ; car elle ne parvient pas à lui cacher absolument l'ancien amour qui vient de refleurir au chevet de l'enfant. De son côté, M. Chantrel ne veut pas négliger cette occasion, unique, sinon de réparer l'irréparable, au moins d'affirmer la profondeur de ses remords et la constance de son amour. Et, quand il demande à Laurence pourquoi elle a mis tant de hâte à briser le premier mariage et à consommer le second, celle-ci se laisse entraîner à conter tout ce divorce, où elle fut poussée contre son propre cœur, et elle avoue en soupirant : « Voilà comment je suis la victime de cette loi méchante, faite pour des cas exceptionnels, et qui rend définitives tant de mésintelligences, qui ferme la porte aux pardons réciproques et aux consolantes générosités. »

Bref, une explication décisive éclate entre Laurence et M. de Girieu soutenu par les parents de sa femme. A son second mari, madame de Girieu déclare ; « Il n'y a entre nous que les liens fragiles noués par le notaire et par le maire. Rien de plus. Pas de famille.

)e même que Tamour seul fait le mariage, c'est l'enfant seul qui crée la famille. Nous avons essayé d'en constituer une, vous et moi, avec l'enfant d'un autre ; cela ne pouvait pas réussir ; on ne décrète pas la paternité. » Et lorsque M. de Girieu ose invoquer «ses

Iroits » ; « Vos droits ! lui réplique sa femme, un droit qui ne s'appuie que sur le Gode n'est pas

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loin de n'être qu'une injustice ou une cruauté. » Quant à. ses parents, ce qu'elle leur reproche avec amertume, c'est de lavoir excitée, poussée à la décision suprême, irréparable : « Il fallait, s'écrie-t-elle7^ il lallail me laisser à mes iustiucts de femme et de; mère, qui m'auraient inspiré le pardon. » M, Marsanne essaie une objection : « De tout le passé, dit-il, il ne restait rien ! » Mais ce dernier mot fait éclater Laurence ; et sa réponse est certainement l'une des répliques les plus belles, les plus justes et les plus émouvantes que le théâtre ait jamais entendues ; il faut la citer tout entière ; « Il restait l'enfant!... Il restait l'enfant, qui était la victime désignée et sur qui devaient retomber les coups que nous nous porterions. Pour lui, il fallait emjiêcher la désunion de son père et de sa mère, et ne pas faire de moi cet être incertain, c^ÊjLlÊLyejive au mari vivant q^u^îst lalemme dbiorcée, et ne pas faire de lui un de ces orphelins sans habits de deuil qu'on ne peut pas adopter. Tu as été coupable de me conseiller; j'ai été coupable de ne pas te résister. Ah ! si mon malheur pouvait au moins être [)rolitable aux autres ! Je voudrais crier à toutes celles qui sont aujourd'hui ce que j'étais alors : « Faites ce que vous voudrez si votre union a été stérile, mariez-vous, démaricz-vous, vous êtes libres, et vous ne pouvez faire du mal qu'à vousmêmes. Mais si vous avez un enfant... si de vos baisers est né un petit être chétif et allanié de ca- ^e^se8, vous n'avez pas le droit de détruire la famille fondée pour lui. Vous n'en avez pas le droit !,.. Vous serez malheureuses?... Tant pis ! L'avenii- d'un enfaut vaut bien le bonheur d'une mère ! »

Celte admirable imprécation ne clôt pas la scène

et la pièce avec elle ; on a presque envie de le regretter. Cependant, la suite apporte encore, à Tappui de l'idée, des arguments qui frappent. M. Marsanne, ahuri, veut tenter à nouveau de réconcilier sa fille et M. de Girieu ; « Le mariage, objecte-t-il à Laurence, est une chose sérieuse. — Allons, père, tu sais bien que le mariage, maintenant, n'est plus guère qu'un contrat qu'on déchire facilement. — Mais enfin... tu ne penses pas à divorcer une seconde fois ? — Eh ! mon Dieu ! puisque le mariage n'est plus qu'un bail, pourquoi ne comporterait-ii qu'une seule résiliation ? » Voilà, en quelques mots incisifs et railleurs, un des plus profonds arrêts qu'on ait portés contre le divorce ; il restera.

Pourtant, madame de Girieu n'a pas l'intention de divorcer une seconde fois. Elle ne veut point, par un retour auprès de son premier mari, fonder son bonheur sur le malheur immérité du nouvel époux. Elle est résolue, d'autre part, à ne pas renouer la vie commune avec celui-ci, après les aveux qu'elle a proférés devant lui, comme après les sentiments qu'il a témoignés pour son enfant. Cet enfant, elle se consasacrera tout entière, à lui seul, également séparée de M. Chantrel et de M. de Girieu.

Mais ce dénouement ne se produit pas sans une dernière entrevue, des plus vives et des plus poignantes, entre les deux hommes. Inutile peut-être au point de vue dramatique, elle était nécessaire au développement complet de la pensée. M. Brieux, en effet, y met sa conclusion dans un discours de M. Chantrel. Encore une citation ; ce sera la dernière : « La loi, dit Raymond Chantrel, expliquant la réconciliation involontaire et imprévue qui s'était

faite entre les divorcés près de l'enfant guéri, la loi avait pu nous déclarer désunis, nous pouvions nous être intérieurement juré l'indilTérence et l'oubli ; des avoue-, «les jn^res, tout le code civil et toutesles lois de la terre avaient pu proclamer que nous étions deux étrangers, il restait renfant! Et la nature qui ne s'intéresse qu'à l'enfant, la nature qui veut que le père et la mère restent unis pour assurer l'existence de l'enfant, pour perpétuer la vie, la nature a repris d'assaut les droits qu'on avait voulu lui enlever, et elle a réuni le père et la mère dans une irrésistible étreinte, parce que cela est juste, parce que cela est nécessaire, parce que si vos magistrats et vos législateurs peuvent séparer deux époux rassemblés seulement par les lois et les serments, leur pouvoir s'arrête lorsque l'enfant est né. Dans ce cas-là, le divorce est nul : l'enfant, c'est le lien qu'on ne brise pas! »

D'aucuns pourront estimer que j'ai abusé des citations; je crois qu'il n'y en a point de superflues. Cette pièce est remplie de mots et d'arguments qu'il était bonde reproduire et qu'il faut conserver.

On connaît maintenant, dans tous ses détails et toute son ampleur, la thèse ; on a suivi ses développements ; on vient do voir sa conclusion. Cette conclusion, en tantque dénouementdramatirjue, a étécritiquée parles professionnels du tliéâlro; ils l'ont jugée trop amère et trop désespérante. Elle est pourtant logique ; on peut même ajouter qu'elle est inévitable ctque cedénouement, si douloureux qu'il soit, n'en est pas moins rigoureusement conforme à l'enchaînement desidées etdcs faits. Il est logique avec la thèse: il s'agit deprouver que lasiluation créée par le divorce, entre deux époux qui ont un enfant, demeure insoluble ; il

serait donc illogique, au premier chef, de lui apporter une solution. Il est logique avec l'action : il est impossible, en effet, d'imaginer une autre issue, sans torturer la vraisemblance ou trahir les caractères.

Certes non, je ne veux pas m'unir à ceux qui ont critiqué le dénouement du Berceau; mais je dois adresser à M. Brieux un reproche qu'ils n'ont pas songé à lui faire.

Sa pièce est très belle ; elle proclame, elle démontre, en termes éloquents, par une action saisissante, une vérité des plus hautes et des plus fécondes. Mais elle est incomplète. Elle est incomplète en face du divorce ; elle est incomplète en face de l'enfant.

Le divorce, en lui-même, en dehors de l'enfant, est injuste, il est mauvais ; car le mariage, en lui-même, avant que l'enfant soit conçu, est déjà pleinement indissoluble. Il a ce caractère entier devant la loi naturelle ; il le possède aussi devant la loi religieuse, au regard de laquelle il constitue un sacrement. Les serments, librement échangés devant Dieu, créent entre les époux un lien qui aussitôt formé ne leur appartient plus, qu'ils n'ont plus le droit de briser; car ils l'ont remis, par leur serment lui-même, entre les mains de Dieu.

Aussi M. Brieux commet-il une erreur grave, en concédant que le divorce est permis et qu'il ne porte point ses fâcheux résultats, dè^-iûrs queje^jnariage est demeuré stérile. Il a grand tort, quand il écrit ; « Vos magistrats et vos législateurs peuvent séparer deux époux rassemblés seulement par les lois et les serments. » Non! les représentants delà justice et de l'Etat n'ont pas ce pouvoir; carie serment n'est point de leur autorité.

Quant à l'enfant, c'est un &igne sensible auquel on recouuaît la monstrueuse iniquité de cette institution anti-sociale ; ou voyant sa victime, on comprend mieux son injustice. Mais, le signe enlevé, le fait subsiste.

Encore un coup, Tintime union de Thomme et de la femme, avant l'enfant même, est déjà trop haute, elle est trop grave, elle est, — tranchons le mot, — trop sacrée, pour tomber à la merci d'un législateur ignorant ou sectaire. Au surplus, M. Brieux, qui, daus certains passages, admet le divorce en faveur des époux stériles, est lui-même entraîné, par la force de l'évidence, à porter, d'autre part, contre cette loi inique une condamnation absolue. Ouand, par la bouche de Laurence, il montre le muiai^e auaiisé au niveau djin bail, c'est bien le divorce, en etfet, le divorce luimême, avec ou sans enfants, qu'il attaque et qu'iljuge.

Mais j'ai dit que la thèse est incomplète aussi, pour l'enfant. Elle est incomplète, en eiîet, parce qu'elle omet Dieu, seul fondement assuré des droits (le ce petit être. L'auteur du Berceau parle, en quel- (lue discours, de la nature : La nature, dit-il, s'intéresse à l'enfant ; elle veut, pour lui, l'union du père et de la mère ; écartée par la force, elle est de force à reprendre sa place. Ce passage est regrettable ; on y sent trop la honte du Divin. Qu'est-ce que la nature, en ce passage; et quelle intelligence ou quelle volonté peut bien résider dans cette chose aveugle? Ah ! monsieur Brieux, pourquoi donc, aux lecteurs chrétiens, chez qui le Berceau a rencontré ses plus chauds partisans, avcz-vous causé ce chagrin, de voir que vous n'osiez pas prononcer le vrai nom, murmuré sur toutes les lèvres et pré-

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sent dans tous les cœurs, le nom de la ProvideDce ! Mais il ne faut point terminer, par une critique et par un regret, l'examen d'une telle œuvre. En somme, au théâtre, où le divorce avait été l'objet de tant de plaidoyers, jamais on n'avait entendu, contre lui, un si énergique, un si convaincant, un si chaleureux réquisitoire.

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