‹ Les prédicateurs de la scèneChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L EDUCATIOiN DES ENFANTS

Pourquoi faut-il qu'après avoir décerné ces éloges à M. Brleux. je sois contraint de lui infliger des critiques? Après avoir rencontré l'auteur du Berceau, comme un allié, dans la défense du foyer contre le divorce, pourquoi faut-il que je le retrouve, comme un adversaire, sur le terrain de l'autorité paternelle?

Le lecteur, du reste, en a été prévenu. Ce remarquable écrivain, par l'ignorance, la crainte ou le mépris des grands principes de la loi religieuse et des fondements sûrs de la doctrine, est sujet à de lourdes chutes. Et c'est précisément la P£iii£^4j2ue que j'en ai donné pour exemple.

Or, je dois maintenant m'occuper de celte Oiuvre et de la question qu'elle soulève.

Si le théâtre contemporain touche à la famille, ce n'est pas seulement pour rompre ou rclàchier les liens du mariage au prolit des droits souverains de

l'amour libre, ou, — beaucoup moins souvent, — pour Tes déi^dre et les resserrer contre des lois dissolvantes. Il s'intéresse encore à la vie familiale, au point de vue de son organisme intérieur, au point de vue des rapports du père avec les enfants.

Mais les philosophes dramatiques, en pénétrant dans ce problème, y marchent le plus souvent d'un pas mal assuré ; dépourvus de boussole, ils vont au hasard.

Les uns, tels que M. Brieux, veulent diminuer l'autorité du père; les autres, avec M. Gaston Dévore, ont la prétention d'obturer, sur les fautes paternelles, la Conscience de Venfant. Nous n'en voyons pas un qui cherche à dégager la ■gaiô-noiioii-jlB la dignité des parents ni le juste sentiment du respect filial.

Prenons d'abord \^ Petite Ayyxie.

La comédie de M. Brieux se compose de deux thèses engrenées l'une dans l'autre : assez connexes et unies pour que l'on puisse étudier la pièce d'un seul bloc, si l'on n'en veut apprécier que l'intérêt dramatique, — assez distinctes, en même temps, pour qu'on puisse examiner séparément, si l'on s'attache avant tout aux idées, les deux questions. Je ne prends, ici, des deux sujets, que celui qui touche à l'organisation de la famille.

L'auteur nous introduit dans un atelier de modes, appartenant aux époux Logerais. L'homme, un jouisseur autoritaire, a sous sa coupe un certain nombre de jeunes filles, qu'il poursuit de ses galanteries odieuses et tyranniques. Une d'entre elles a le courage et la pudeur de lui résister; mais la vertu de la pauvre ouvrière étant purement humaine et son cœur sentimental étant mal défendu contre les séductions de l'amour, elle cède à la passion du fils après avoir re-

l'éducatio.n des enfants 59

ussc les désiri brutaux du père. D'où une intrigue

:i noué l'action. Et c'est ce petit roman qui soulève t'iutle gros problème de l'autorité paternelle et, lînalement, s'achève en mélodrame.

De cette liaison coupable un j3nfani..Ya naître. Le jeune homme estime qu'il doit épouser la mère cl qu'à r enfant, dont il est responsable, il doit donner son nom. Les parents s'opposent avec la nière énergie à une action qu'ils considèrent i.'unme une bêtise. Une rupture éclate entre eux et leur ills.

.Mais celui-ci, dont le marchand de modes a voulu faire un avocat et qui, pour le moment, n'a aucune situation, essaie vainement de trouver un emploi. Le V lia bientôt dans la misère. Alors, après un malheujiux essai de réconciliation, qui échoue devant le réciproque entêtement du père et du fils, l^s deux anglais, sans ressources, sans espoir et sans foi,se suicidentt

Si M. Brieux s'était borné au récit de cette douloureuse et banale aventure, on n'y trouverait qu'un médiocre sujet d'étude. Mais l'auteur, moraliste autant que dramaturge, a corsé les faits de discours, de peintures et de rédexions, d'où il ressort que ce dénouement lamentable est le résultat d'un abus du pouvoir paternel et d'une mauvaise éducation.

Comment M. Brieux l'a-t-il démontré? l^ar l'analyse aiguë, pénétrante et fouillée de celle famille bourgeoise. Il en a fait tout un tableau de mœurs et de caractères, qui me par.iit l'un des plus achevés, l'un des plus frappants de sou (/!uvrc dramatique.

M. Logerais, le marchand de modes, est le type du sensuel égoïste. Ouviierdans sa jeunesse, et d'opi-

nions révolutionnaires, il s'est découvert, en devenant patron et père de famille, un ^mour très vif pouT l'autorité. Du moment qu'il en profite, elle est juste. Il régente et exploite autant qu'il peut ses ouvrières; il trompe et exploite autant qu'il peut sa clientèle. Quant à son fils, il prétend le conduire au gré de sa fantaisie.

Mais, pour mener une éducation, encore faut-il avoir un idéal. M. Logerais en a un, la jouissance. Il l'a cherchée, constamment, pour lui-même; il veut la procurera son fils. Il fera, de son fils, un homme heureux, bon gré, mal gré. Pour "y parvenir, il tient d'abord, avec une affection mêlée d'égoïsme et de vanité, à le hausser jusqu'aux ^gfessions libérales. Après l'avoir laissé très longtemps en nourrice, il l'interne, encore tout jeune, au lycée. De la vie familiale, il n'est jamais question. Madame Logerais, sur ce point, moitié convaincue, moitié dominée par son mari, ne paraît pas songer au cœur de son enfant. Si bien que le jeune homme, un jour que ses parents lui reprochent de manquer de confiance à leur égard et lui comparent un de ses amis, répond amèrement : « Les parents de Jacques ont su se faire aimer! » Et le père et la mère, ahuris, celle-ci plus triste et celui-là plus furieux, ne trouvent à lui objecter que l'argent dépensé pour son éducation.

La vanité, l'égoïsme et la soif des jouissances ont remplacé, dominé, annihilé tout autre sentiment..

D'ailleurs ce père, ignorant de tout principe et de toute vertu, pousse l'inconscience à un degré qui n'est pas imaginable. Ecoutez les beaux conseils qu'il donne à son fils, quand il le voit trop rêveur ou trop sérieux : « Je sais ce que c'est que la vie. Il faut que jeunesse

l'éducation des enfants 61

se passe. Jette ta gourme. Mais pas de liaison, hein! Pas de femmes mariées. Oq alors, sois d'une extrême prudence... Le mieux, vois-tu, c'est de rencontrer une personne pas farouche, pas trop exigeante et dont le bonnet voltige de lui-même par-dessus les moulins. »

On voudrait sufiposer qu'un discours aussi bas n'a pu exister que dans l'imagination de M. Brieux. Mais quand on songe à Vamoraiilé de ce père, qui n'a jamais conçu la vie que comme une course au bienêtre, on doit convenir que son langage est logique.

Logique aussi, le dénouement. M. Logerais a conseillé à son fils de lier connaissance avec une « petite amie ». Le fils obéit. Seulement, ce que le père n'avait pas prévu, faute de connaître à fond le caractère de son enfant, c'est que le jeune homme, étant doué d'un cœur sensible et possédant d'immenses réserves de tendresse inemployée, rencontre la passion là où le marchand de modes aurait voulu qu'il trouvât seulement le plaisir. Il aime, il a un enfant, ilveutépouser.

Toujours logiques enlin, l'étonnement, l'indignation du père. Epouser, ce n'est qu'un devoir ; cela ne vaut pas qu'on s'y arrête.

Et donc, que cet irréductible et féroce égoïste oppose à ce mariage un refus obstiné; que le lils, amoureux, s'acharne à préférer celle qu'il a rendue mère à des parents qui ne lui ont jamais témoigne leur tendresse ; que ce conllit sans issue, sans remède, accule au désespoir deux malheureux à qui la vie n'olfrc plus de secours et qui n'en cherchent pas au delà de ce monde, — il n'y a rien là que les enchaînements d'une logique impitoyable. Et la pièce Unit comme elle doit Unir.

Mais pourquoi devait-elle finir ainsi? Quel est le défaut qui a vicié l'éducation de ce jeune homme et

quelle autre éducation, pour éviter ce drame, auraitil fallu lui donner?

A cesgraves questions, M. Brieux ne cherche aucune réponse. Il croit avoir assez fait de condamner le père et sou pouvoir.

Certes, Fauteur a bien posé son problème; il en a disséqué tous les éléments. Les caractères, les mœurs et la situation, dont il a tracé le tableau, ne sont pas imaginaires. Combien de familles ont été ravagées par cette vanité, cet égoïsme et cette obsession de la jouissance !

Mais par quelle force annihiler ces vices et par quel idéal les remplacer? M. Brieux n'en sait rien.

Croit-il qu'en rabaissant l'autorité paternelle, il rendra les enfants plus heureux ? Opinion T)len courte et dont on est surpris chez un écrivain qui avait accoutumé le public à plus de profondeur.

Parce qu'un Logerais fait un abus maladroit de cette autorité, — dont il ne comprend, au surplus, ni le fondement, ni la fin, ni les limites, — il faudrait donc briser l'autorité elle-même, à la fois dans son principe éternel et dans les mains les plus prudentes et les plus respectables! Idée puérile et injuste.

Ce n'est pas là le remède.

Le remède unique et souverain, M. Brieux l'a pourtant rencontré. Deux fois, dans sa pièce, il a passé près de lui; mais, deux fois, il l'a dédaigneusement écarté. Non content de ne pas le comprendre, il l'a volontairement méconnu.

Deux fois, madame Logerais nous laisse deviner, par un mot jeté en passant, qu'elle est catholique. C'est la religion qui, deux fois, apparaît furtivement, dans ce sujet qu'elle aurait dû dominer.

au

l'éducation des enfants 63

M. Brieux, en eiïet, a trouvé piquant de nous laisser entrevoir, chez celte commerçante égoïste, ai^ssi peu scrupuleuse à tromper les clients qu'à spéculer sur l'immoralité des ouvrières, une femme qui croit en Dieu et qui pratique.

Nous ne contestons pas évidemment qu'il n'y ait parfois des chrétiens, des pratiquants même, — en réduisant la pratique au cuite extérieur, — aussi oublieux que madame Logerais de leurs devoirs à l'égard du prochain. Hélas, il en est trop et c'est bien l'un des pires fléaux dont nous soyons malades aujourd'hui.

Mais ce sont là des types exceptionnels et M. Brieux est trop intelligent pour ignorer que ces mauvais catholiques, en négligeant la justice et la charité, tombent sous le coup des censures de l'Eglise avant d'encourir le blâme ou les railleries de l'opinion. M. Brieux est certainement convaincu, tout le premier, que, chez ces hypocrites, il y a divorce entre la croyance officielle et les actes. Il sait bien que les principes religieux portent dans leur sein, non seulement des règles morales qui, sincèrement appliquées, feraient régner la vertu et la probité, mais encore des lumières qui, largement répandues, montreraient aux parents la base et le but de l'autorité paternelle et leur apprendraient à la respecter on eux mêmes, ce qui est encore le plus sûr moyen de la rendre respectable aux yeux de leur iils.

Là gisait la solution de tout le problème. Il est à regretter que M. Brieux n'ait {)as su l'atteindre. .Mais il est regrettable aussi que l'auteur de la Conscience de Venfant, dont il me reste à parler ici, l'ait pour ainsi dire, dépassée.

Toutefois, pour bien saisir — autant que faire se

peut, — la pensée de M. Gaston Dévore, il faut avoir une idée de sa pièce. Et la. __Çonsçience de V enfant est une comédie très touffue. Essayons pourtant d'y pénétrer par une analyse aussi courte et aussi claire que possible.

Ancien premier président de la Gourde cassation, iM. Gauyelin nous est présenté comme un magistrat intègre et rigide, ayant, jusqu'à l'obsession, le souci du devoir et de la probité. Ce Gauvelin, pivot de la pièce, a deux enfants, Emmanuel et Jenny.

Ne disons qu'un mot de son fils, un benêt, mari d'une coquette, Eva. Quant à Jenny, elle a épousé Montret, puissant manieur d'affaires et d'argent, qui, jadis, a conquis le cœur de la jeune fille et séduit jusqu'à l'austérité du magistrat, par sa grâce et par son entrain.

De ce mariage, une lille est née, Germaine, enfant chérie de son grand-père : instruite et formée par Gauvelin, sa conscience est le fidèle écho du vieux magistrat, qui se reconnaît, s'aime et s'admire en cette adolescente. Or, Germaine est sur le point d'épouser Jean Richard, un jeune et savant médecin, beaucoup plus amoureux de la chimie que de la jeune fille, mais qui lui a été fiancé dès la petite enfance, ou peut s'en faut, les deux familles étant très unies.

Cependant, le vieux magistrat n'est pas sans inquiétude et, sous la paisible et joyeuse apparence, il sent couver le drame. Il a raison : la situation de son gendre est des plus compromises. Avec une audace irréfiéchie, doublée d'une ambition d'argent sans scrupule, Montret s'est lancé dans des spéculations ha-

l'éducation des enfants 6a

sardeuses, il a distribué des dividendes fictifs, il est sous le coup d'un scandale, il est menacé d'une arrestation. Il y a plus encore, et Gauvelin ne prévoit pas tout : le financier malhonnête est, en outre, un mari coupable; il est l'amant de sa belle-sœur, Eva.

Or, voici que le scandale éclate. Un journal a dénoncé Montret.

Naturellement, le mariage de Germaine est rompu. Jean, dont l'amour s'éveille au malheur immérité de la jeune lille, oublierait peut-être, auprès de l'enfant, l'indignité du père; il se heurterait àfinllexible indignation du vieux Richard. Au surplus, la fiancée elle-même est la première à se retirer fièrement.

Mais les roueries du financier n'ont pas seulement brisé^les espérances de sa lille; elles ont détruit le respect dans son cœur. Au for de sa conscience énergique et droite, Germaine a jugé son père. Aussi, quand Montret la priera, quelques instants après, de cacher dans sa chambre un pli qu'il veut lui remettre, exigera-t-elle auparavant d'en savoir le contenu; et, quand elle apprendra que ce papier renferme sa dot, elle refusera d'y toucher. Ce sera le premier châtiment de Montret, qui, pleurant de désespoir, accusera Gauvelin de lui avoir volé sa fille.

Et lui, Gauvelin, que fait-il? Il n'a qu'un but. Impitoyable en sa sévérité d'homme intègre, il veut chasser au loin le linancier véreux qui a souillé l'honneur de la famille et qui fait obstacle au bonheur de Germaine. Il conseille à Jenny de divorcer. Jenny repousse avec éclat ce projet. Mais son père est bientôt en possession d'un argument qui convaincra l'épouse outragée. L'inlidélité de Montret vient à sa counaissanco; il la révèle d sa lille,

aussitôt, sans ménagement. Le^divorce est résolu.

Montret , vaincu dans les derniers elTorts qu'il a tentés pour relever ses finances, obligé de subir un arrangement dicté par son beau-père afin d'éviter au moins les poursuites, accablé du mépris de sa fille et de l'horreur qu'il inspire à sa femme, accepte tout, résigné, sans courage. Il ne veut pas se défendre. Il n'a qu'un désir, embrasser Germaine encore une fois, avant de quitter les siens. Germaine est donc introduite; elle arrive, émue, mais impassible: elle dit adieu froidement à son père et puis, après un instant d'hésitation, sur un mot de Cauvelin, s'éloigne.

Mais, à ce coup, Jenny, qui, au fond, n'a pas cessé d'aimer Montret, qui pardonne au malheureux abattu l'affront qu'elle serait impitoyable à venger sur le financier vainqueur et arrogant, Jenny, qui voit son mari sincèrement désespéré d'avoir perdu jusqu'au respect de sa fille, éclate et se révolte : une pareille chose est impossible; un enfant ne doit pas juger son père. Ellejenonce au divorce, elle suivra son époux ; Germaine aura le choix entre son grand-père et ses parents. Le choix de la jeune fille est fait tout de suite ; elle ne veut pas quitter sa mère, elle abandonnera Cauvelin.

Reste la question du mariage entre Germaine et Jean. Montret, heureux d'avoir reconquis sa famille, a repris confiance' et refait sa fortune. Il n"a point toutefois regagné l'esprit de sa fille, et celle-ci continue de se refuser à l'amour de Jean.

Mais, de cet effort et de cette souffrance, elle se meurt. Aussi, son père, inquiet, ne sachant que tenter, demande à M. Cauvelin de revenir et le supplie de dire à sa petite-fille qu'elle peut épouser

Page 1