L'ÉDUCATION' DES ENFANTS
Jean. Toujours immuable en ses idées, le magistrat répond d'un ton glacial : « Germaine agira selon le devoir que lui dictera sa conscience. »
Cette fois, c'en est trop, même aux yeux de Germaine. Et la pauvre enfant, qui s'était prise à espérer un mot de tendresse et de pardon, ne peut s'empêcher do trouver Gauvelin trop inexorable. Un premier ébranlement, par contre-coup, se produit en elle en faveur de son père; un second va la retourner absolument. Qu'apprend-elle, en effet? Que Montret, pour ne pas être un obstacle au bonheur de sa fille, a voulu se tuer.
La révélation produit sur Germaine une foudroyante impression; son père en est relevé, grandi même, à ses yeux. La voilà qui se jette à ses pieds, lui rend son estime et consent à se marier.
Tout le monde est ravi, sauf le vieux Gauvelin qui s'éloigne, intlexible.
Telle est la pièce. On voit que l'intrigue en est un peu compliquée. La thèse elle-même en est diffuse et nuageuse. On ne la saisirait i)as immédiatement ni sûrement, si l'auteur n'avait pi-is soin de l'arborer dans son titre.
Mais ce titre permet de fixer la critique. Il s'agit de « la conscience de l'enfant ». Voilà donc le lil conducteur à travers les péripéties de l'action. C'est autour de ce point qu'on doit ramener tous les détails et sur lui qu'on doit concentrer l'examen.
tt, alors, on comprend que la question posée par Tauteur est celle-ci : Est^il bon que l'enfant applique à ses parents les jugements de sa conscience et ajiprécie leur conduite, ainsi qu'il ferait d'un clraflger? Le problème est d'une délicatesse infinie et très
complexe. Or, il me parait que M. Gaston Dévore en a ignoré la complexité, l'a présenté en termes confus, a négligé de l'étudier jusqu'au bout et, finalement, Ta tranché sans précision.
Un premier point s'impose à l'esprit ; Faut-il éclairer la conscience de l'enfant, le mettre en état déjuger par lui-même, et sans le secours d'autrui, si une action quelconque est conforme ou contraire à la probité? Evidemment, oui. Mais, alors, il en résulte une conséquence inéluctable; si l'enfant aperçoit l'un de ses parents commettre une indélicatesse ou s'il apprend qu'il l'a commise, essaiera-t-on de l'empêcher de voir que ce parent s'est rendu coupable? Autant lui ordonner de ne pas voir le jour en plein midi, quand il ouvre les yeux.
Ce qu'il faut donc obtenir, c'est que l'enfant ne puisse ouvrir les yeux sur les méfaits de ses parents. I Aussi longtemps que possible, il faut garder tout son prestige à l'autorité du père et de la mère, agir de telle façon que l'enfant n'ait jamais lieu de les trouver malhonnêtes. Encore est-il besoin, même ici, d'éviter les excès; il se peut que des parents soient justement déchus de leur autorité. Eh bien ! M. Dévore oublie cette distinction nécessaire : il semble estimer mau-. vais que Germaine apprécie l'improbité de son père ; mais il ne paraît pas trouver fâcheux que Montret s'expose à être mal jugé par sa fille.
Il faut accorder néanmoins que la jeune fille a, dans son attitude, une indépendance excessive et choquante, et que son grand-père, en lui inculquant la probité, ne lui a pas suffisamment enseigné le respect. Quand elle exige une explication sur le papier que lui remet son père, et qu'elle se refuse à prendre
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la somme enfermée dans ce pli, sa conduite est regrettable. Encore qu'il soit naturel que Germaine ait horreur d'un argent dont la source est probablement viciée, elle ne devrait pas infliger à Montret l'affront de l'interroger comme un suspect et de le traiter comme un voleur.
Mais la jeune fille, on le sait, n'a pas le sentiment du respect filial. Et c'est là, précisément, que l'éducation donnée par Cauvclin, malgré sa rigueur et son austérité, se trouve en défaut. La vertu de Germaine est incomplète.
Pourquoi?... Dût M. Dévore et la plupart des critiques ébaucher un sourire et me prendre en pitié, ce qu'il faudrait à cette enfant, c'est un bon confesseur. Oui, je le maintiens, Germaine aurait un confesseur éclairé, l'esprit ouvert sur la doctrine et sur le monde, à qui elle pouriait confier ses angoisses et demander avis, qui lui répondrait au nom du Dieu de justice et de miséricorde, eh bien, je suis sûr que les choses en iraient beaucoup mieux. La jeune iille aurait la notion de ce qu'elle doit tout ensemble à la probité de sa conscience et au respect de son père.
La donnée qui manque à ce problème est donc la religion.
L'auteur parait avoir eu pour objet d'établir qu'on ne doit pas juger ses parents, et que coupable est celui qui prétend dresser la « conscience de l'enfant » contre l'autorité paternelle. Et M. Gaston Dévore est louable en ceci; car je rends hommage à ses intentions. Mais comment n'a-t-il pas vu qu'en se posant en avocat de la hiérarchie familiale, il touchait à une institution sacrée, fondée par Dieu lui-même, et
qu'on soutient malaisément quand on en méconnaît l'origine et le caractère?
La famille est de Dieu. L'écrivain veut la défendre en négligeant Dieu, bien plus, en attaquant ses lois. Erreur initiale et qui, jetant la thèse en mauvais chemin, lui rend le but inaccessible.
Et, que l'auteur de la Conscience de l'enfant soit, non pas indifférent, mais bien hostile à la religion, sa pièce entière en est la démonstration péremptoire ; il suffit d'en marquer, çà et là, les indices.
Voici Cauvelin. Le vieux magistrat met toujours en avant la probité, la conscience et l'honneur. S'il professe, envers ces grands principes, un respect qui va jusqu'à l'extrême et lui fait dépasser la mesure, au moins ne saurait-on lui imputer des concessions quelconques à la faiblesse humaine. Or, quelle est donc celte morale austère? En deux circonstances, au moins, nous la trouvons singulièrement détendue ou renfermée dans un horizon bien étroit.
Dès que son gendre est cjuvaincu de spéculations irrégulières et devient un obstacle au bonheur de Germaine, que fait Cauvelin, ce grand honnête homme? Il conseille à Jenny d'exiger le divorce... Ainsi, ce brisement des liens les plus sacrés lui paraît légitime et constitue même à ses yeux le premier remède aux situations embarrassées ; sa conscience et sa vertu ne sont point de force à dépasser le niveau du Code.
Et voilà le défenseur de la famille!
Second fait : le suicide. On n'a pas oublié le dénouement. Quand Germaine apprend que son père a voulu se tuer pour faciliter son mariage, elle redevient sur 1 heure une enfant respectueuse, elle se persuade à
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l'instant que l'honneur de la famille est relevé et qu'elle a maintenant le droit d'accorder sa main à un honnête homme. Or, n'oubliez pas que la jeune fille est rélève accomplie de son grand-père ; et c'est donc Cauvelin qui lui aurait appris que U i>uiçide^est non seulement permis, mais héroïque.
Et voilà le professeur de morale !
Mais le défaut de religion ne conduit pas seulement ce magistrat intègre aux plus déf lorables erreurs; il ferme son âme à la plus belle et à la plus achevée des vertus. La vertu, sans laquelle il n'est point de sévérité, si justiliée dans son objet, qui n'exède en ses résultats, Cauvelin l'ignore ; il,£e connaît point la charité. Etrange théorie, de supposer qu'une^côn^ science est droite, alors qu'elle est inaccessible au pardon I
C'est bien là ce qui provoque, à l'égard de Cauvelin, l'antipathie du public. Il saurait pratiquer la miséricorde et ouvrirait son cœur à la pitié, que sa riqueur de justice et son souci de l'honneur en deviendraient plus humains. Mais ces vertus, chez lui, ne sont pas humaines, parce qu'elles ne sont pas chrétiennes.
Et qu'en résulte-t-il en somme; quel enseigneen reçoit le public?
Le public, au fond, ne saisit pas les nuances et n'a ni l'envie ni le temps d'analyser ses impressions. Pour(]uoi ce Cauvelin lui est désagréable, il ne le cherche j)oint. Mais il entend toujours Ij vieillard invoquer l'honneur et la probité ; il le voit se réfugier à tout propos dans sa conscience; il l'aperçoit constamment chargé de punir le vice et de rendre hommage à la. vertu; forcément, ce magistrat intègre et
cet homme implacable est, à ses yeux, l'iacarnalioa de tous ces grands principes... et le spectateur en conclut que le commerce des grands principes est bien le plus ennuyeux qui soit au monde.
Tandis que cette canaille de Montret, avec ses dehors charmeurs et l'amabilité de ses relations, puis avec ses malheurs et ses larmes, est de plus en plus sympathique. Infidélités conjugiles et incorrections financières, on fait bon marché de ces vétilles, auxquelles le vertueux beau-père a bien tort de donner figure de crimes. Et finalement, l'on est très heureux de voir, au dénouement, Montret joyeux et vainqueur, alors que la probité impitoyable est mise en pleine déroute.
Or, ce Montret, qu'on veut nous faire prendre en affection, qu'est-il en somme? En possession d'une immense fortune, il emploie des moyens déshonnêtes et des procédés frauduleux pour devenir plus riche encore. Aimé d'une femme bonne et charmante, il la trompe odieusement avec sa belle-sœur. Et voilà le yilaiD monsieur que l'auteur s'est complu à Fendre séduisant, vers lequel il a voulu concentrer la sympathie du public, auquel il a donné le triomphe et la joie. C'est le renversement de la naïve et respectable formule en honneur autrefois ; nous avons maintenant « la vertu punie et le vice récompensé 1 »
Il est vrai que, pour donner plus d'excuses à Montret, l'écrivain Ta paré de quelques mérites. Ainsi, le spéculateur éhonté, le mari parjure, est présenté comme un bon père.
Arrêtons-nous sur ce point. Car il nous découvre en même temps le pourquoi de la situation qui se
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déroule à nos yeux et la solution du problème examiné par l'auteur.
Donc, on veut que nous admirions Montret comme un père aimant bien sa fille. Or, l'a-t-il aimée, vraiment, comme il devait? Si l'esprit de Germaine est détaché de lui, ne doit-il pas s'en accuser lui-même, avant son beau-père?
Cauvelin, sans aucun doute, a eu grand tort d'accaparer la conscience et le cœur de sa petite-fille ; il a très mal agi, l'écartant de son père. Mais quand Montret s'est-il occupé de sa Pille? Absorbé par ses affaires, il songeait peut-être à la doter d'une immense fortune, il ne pensait pas à la rendre vertueuse ; il se remettait, du soin de former l'âme et de modeler l'esprit de son enfant, sur le grand-père ; il abandonnait volontiers Germaine à Cauvelin. Donc, il a commis la première faute, et de la première faute est venu tout le mal. Ah! sans doute, il est sincère et profondément malheureux quand il s'écrie amèrement ; « Je n'ai plus de lille. » Il ferait mieux, néanmoins, de se demander si celte fille a jamais eu un père.
Uf, encore une fois, c'est là le nœud de la question. Car le premier devoir qui s'impose aux parents, c'est d'être respectables. (Jn se plaint que leur autorit^è no ioit plus entourée de son ancien prestige ; mais l'ottu'aplus souci de lui garder son auréole. On voudrait que cette autorité fut encore intacte; mais, chaque jour, on y fait mille accrocs. Chez des parents vraiment chrétiens, d'un honneur scrupuleux, la question que M. Dévore a étudiée ne se poserait pas. Le problème de la Conscience de Venfant n'est, la plupart du temps, en cllet, que celui de la dignité des parents.