Grétineau-Joly, ouv. cit., tome IV, p
G était au mieux ; mais un parti ne peut tenir, s'il abandonne son chef et s'il renonce à son nom. Aussi, laissant aller une forme de sa doctrine, qu'il comptait bien rattraper sous une autre, n'eut-il garde de souffrir que Jansénius fût atteint. Ils condamnaient, disaient-ils, les cinq propositions, mais elles n'étaient pas dans Jansénius.
Et en effet elles n'y étaient pas. Elles n'y étaient pas dans les termes : aucun passage de cet auteur pris à part n'en offre un équivalent absolu. Si le contraire eût été, si les propositions avaient été formellement extraites, on n'eût pas manqué d'alléguer que leur sens dans l'original était autre que celui qu'elles prenaient isolées : on eût crié aux textes tronqués. Sous une forme précisément contraire, on eût élevé la même querelle.
L'autorité fait ce qu'elle veut à cet égard. Pourtant, s'il faut choisir, avouons que^rien ne paraît si équitable que le procédé qu'on suivit en cette occasion ; le contenu d'un livre étant ordinairement mieux présenté dans un résumé fait exprès que dans quelques phrases textuellement rapportées. 11 est vrai qu'on se prive ainsi de la force qu'apportent les confrontations de textes ; mais cela est de nulle importance quand l'autorité qui condamne dispose aussi du droit d'interpréter.
C'est justement le droit de l'Eglise, qu'elle n'a jamais admis qu'on contestât. Condamnant les cinq propositions, elle les condamnait dans Jansénius ; tout l'effort du sophisme se heurtait à cela.
Les jansénistes disaient qu'ils n'étaient point touchés. Nous avons vu de nos jours renouveler cette attitude à propos d'autres condamnations ; en même temps nous avons eu le spectacle de l'agitation qui s'y joint. Cellelà fut extraordinaire ; toute la France en ressentit l'effet. Le grand Arnauld crut devoir prendre l'offensive ; il voulut voir jusqu'où pourraient aller ceux qui, reniant les
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cinq propositions, continuaient d'avouer Jansénius. La Lettre au duc et pair fut écrite en 1656, dans ce but. La Sorbonne s^empressa de condamner cette lettre. Venant après les bulles du pape contre le docteur, cette condamnation d'un essai de revanche, essuvée dans Paris par les sectateurs mêmes, éiait im coup aussi cuisant que funeste ; on voyait perdre tout ce qu'avait gagné le succès de la Fréquente Communion ; la cause, ruinée depuis longtemps en principe, allait succomber devant l'opinion. C'est à regagner ce point que servirent les Provinciales ; elles parurent en feuilles cette année et la suivante.
Quelque empire que prennent naturellement sur les hommes les traits d'une satire audacieuse et l'ostentation de la vertu, quelque charme qu'ajoutent à ces avantages un dialogue finement observé, une mise en scène naturelle et plaisante, une dialectique subtile et passionnée, une expression brillante, un tour rapide où les liaisons s'accusent par le sens des noms et des verbes et tiennent lieu de l'exposition logique, un art de composer qui tient du prodige par les gradations savantes, les repos agréables, les traits soudains, la juste mesure, le lien d'unité parfaite, une éloquence enfin dans le ton élevé et grave ; quelque débit, dis-je, que de si grands mérites aient valu au livre de Pascal, monument reconnu de notre langue, cependant il faut avouer que le fond n'en aurait jamais subsisté sans la complicité des doctrines d'anarchie, liguées, depuis l'apparition du livre, contre toute espèce d'autorité.
Les étudiants de ma génération ont entendu M. Larroumet convenir en Sorbonne du caractère odieux de plusieurs doctrines de Pascal sur la direction des consciences. C'est l'impression ressentie de tout homme sim-
plement raisonnable à la lecture des Provinciales. La doctrine de Pascal est inhumaine et folle. Sur les conditions du péché, sur la réconciliation, sur les dispenses, ses théories sont l'effet d'une gageure, qui jette sur le livre entier le discrédit du charlatanisme, de l'hypocrisie et du mensonge.
Nous voulons, dit le jésuite mis en scène dans ce livre, que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes à chaque tentation, parce que nous soutenons que, si l'on n'avait pas à chaque tentation la grâce actuelle pour n'y point pécher, quelque péché que l'on commît, il ne pourrait jamais être imputé.
Pascal peint cela sous les traits les plus noirs. Mais, parmi ses lecteurs d'aujourd'hui, qui ne se moquera de son indignation ? Car les théologiens ne trouvent rien à reprendre là dedans ; et quant à ceux qui, n'étant pas théologiens, seraient sujets à se laisser séduire, ils ne seront pas séduits par l'opinion de Pascal.
Etonné .^ reprend l'auteur des Lettres^ d^un tel discours., selon lequel tous les péchés de surprise et ceux qu'on commet dans un entier oubli de Dieu ne pourraient être imputés...
Laissons les distinctions ; à prendre Tensemble des choses, précisément tel qu'on nous le propose, ce Montalte, qui s'étonne, n*est-il pas étonnant ? Ce qu'il veut nous faire croire est qu'on pèche sans le savoir ; contester cela lui~Bemble exorbitant.
Ailleurs il s'agit d'opinions que le chrétien est en droit d'avoir, qui lui sont permises selon l'Eglise. Le confesseur qui le juge en a d'autres, permises aussi, et qui lui sont particulières, comme au pénitent les premières. Survient un cas où le confesseur réprouve, en vertu de
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ropinion qu'il a, la conduite du pénitent. En dépit de cette réprobation, il faut bien que le confesseur s'abstienne de condamner le pénitent.
Quand le pénitent, dit le P. Bauny, suit une opinion probable, le confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit contraire à celle du pénitent. Refuser Tabsolution à un pénitent qui agit selon une opinion probable (c'est-à-dire permise) est un péché qui de sa nature est mortel.
Quoi de plus juste ? Le confesseur ne juge qu'au nom de rÉglise ; dans l'exercice de son ministère il n'a droit de condamner que ce qu'elle condamne. Cependant Montalte s'écrie : « Voilà qui est bien prudemment ordonné ! Je croyais que vous ne saviez qu'ôter les péchés, je ne savais pas que vous en sussiez introduire. » Quand on a compris le fond de la querelle, cette ironie fait pitié, et l'on trouve le jésuite fort sage, qui répond ; « Vous ne parlez pas proprement ; nous n'introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. »
Autre critique, à propos de rechutes :
Il y a des auteurs, dit encore le P. Bauny, qui disent qu'on doit refuser l'absolution à ceux qui retombent souvent dans les mêmes péchés, et principalement lorsqu'après les avoir plusieurs fois absous, il n'en paraît aucun amendement. Mais la seule véritable opinion est qu'il ne faut point leur refuser l'absolution.
Nouvel étonnement du compère, qui demande finement « si cette assurance d'avoir toujours l'absolution » ne portera pas les pécheurs à pécher. L'inconvénient ne peut être contesté, je l'avoue. Cependant, Montalte, quel remède? Votre question s'étend plus loin que la rechute, elle s'étend à tout usage du sacrement. Le pardon promis encourage à pécher : ne le promettez-vous à per-
sonne ? Montalte dit : « Que ces maximes-là attireront de gens à vos confessionnaux ! — Vous ne sauriez croire combien il en vient, dit le jésuite ; nous sommes accablés sous la foule de nos pénitents : pœnitentiinn numéro obruimur. » L'ironie est plaisante, mais que faitelle à la chose ?
De pareils traits déconsidèrent plus qu'un livre ; ils déshonorent la thèse elle-même. Ce qui paraît la soutenir n'est pas plus solide.
Celui qui ne peut dormir sans souper est-il obligé de jeûner? Nullement. N'êtes-vous pas content? — Non, pas tout à fait, lui dis-je, car je peux bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et en soupaiit le soir. — \'oyez donc la suite, me dit-il. Personne n'est obligé à changer l'ordre de ses repas.
Voilà un des forts de Tauteur. Or, réservant le point de savoir si cette casuistique n'est pas en soi une chose parfaitement nécessaire, je conviens que sa petitesse a quelque chose de ridicule. Mais petitesse, ridicule, défaut de vue, n'est pas crime. Le relâchement n'est ici que dans l'imagination de l'auteur. Avoir des raisons valables de ne pas changer ses repas et de ne pas pouvoir jeûner le soir, qui doute que cela ne compose une dispense légitime? Peut-être on répondra qu'il convenait de laisser à la pratique le soin d'ordonner cette dispense. Après tout, c'est un fait que le casuiste n'a pas écrit son livre à l'usage des premiers lecteurs venus, mais à l'usage des directeurs de conscience.
En quelles occasions un religieux peul-il quitter son habit sans encourir l'excommunication? S'il le quitte pour une cause honteuse, comme pour aller filouter, le devant bientôt reprendre.
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Le sens évident, que développe la suite, est celui-ci : Le péché étant de dérober, aucun péché de surcroît ne s^'y ajoute, pour le religieux, du fait de son habit quitté. On peut trouver qu^en cas pareil la question est sans importance ; on peut prétendre qu'il faut être peu sensible à rhorreur du larcin lui-même pour agiter à ce propos si peu de chose qu'un changement d'habit ; cette disproportion peut faire rire, elle peut expliquer ime moquerie ; une invective est de trop. Ce qui est de trop encore est de donner à croire que le larcin et l'habit ôté, présentés ensemble par le casuiste, bénéficient de son indulgence. « J'avais peine à croire cela », dit le prêtenom de Pascal. Peine à croire quoi ? Et qu'est-ce que signifie cette mise en scène, sinon un dessein formé d'abuser de la confiance ou de la distraction du lecteur.
Un autre abus est le tour que donne Pascal à de simples fautes de goût chez les casuistes. Ce mauvais goût s'échappe en traits ridicules, qui sont cependant fort innocents. Tel celui-ci du P. Cellot, dans son titre de la Hiérarchie :
La pluralité des messes, dit le jésuite, apporte tant de gloire à Dieu et tant d'utilité aux âmes, que j'oserais dire, avec notre P. Cellot dans son titre de la Hiérarchie^ qu'il n'y aurait pas trop de prêtres « quand non seulement tous les hommes et les femmes, si cela se pouvait, mais que les corps insensibles et les bêtes brutes même, hruta animalia^ seraient changés en prêtres pour célébrer la messe ».
Rien n'est si absurde que cette invention, je Tavoue, rien n'est si ridicule que le contentement marqué par Pauteur qui l'a trouvée ; mais elle n'excite rien qui ressemble à rindignation, et Podieux qu'on essaye de jeter sur ce morceau est parfaitement immérité.
Il faut en dire autant de toutes ces coquetteries de dévo-
tion, de toutes ces mignardises niaises, que Pascal cite en foule au chapitre de la dévotion aisée :
Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu'il faut (en échange de nous à la Sainte Vierg^e) ; mais le vôtre est un peu trop attaché et tient un peu trop aux créatures. Ce qui fait que je n'ose vous inviter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous appelez votre cœur.
Ainsi parle le P. Barry. Cela nous fait voir dans le P. Barry un précieux peu agréable, fâcheux échantillon d'un style mis à la mode par les imitateurs intempérants de saint François de Sales ; mais cela ne saurait montrer dans le P. Barry un monstre acharné à la ruine de la morale.
C'est pourtant de ces trois éléments qu'est composée toute cette fameuse attaque. Tantôt l'auteur a tort, tantôt il n'a raison que contre la pédanterie du casuiste, tantôt il ne fait que triompher d'un mauvais goût de l'écrivain. Le reste ne consiste qu'en quelques erreurs fort rares, renfermées dans quelques personnes et qui ne sauraient avoir de conséquence. Elles n'en sauraient avoir, pour deux raisons : l'une c'est que tous les casuistes que Pascal cite ne sont pas jésuites ; de sorte que leurs travers ne sauraient passer que pour ceux de la casuistique elle-même, non de la Compagnie de Jésus ; la seconde est que plusieurs suppositions, qui fournissent dans ce livre le commentaire au reste, sont l'invention de Pascal. D'abord il invente l'engagement que prendrait, à ce qu'il dit, la Compagnie entière au livre qu'un de ses membres publie ; il invente également le partage des directeurs sévères et des directeurs larges, mis en avant selon les cas, afin de ne rebuter personne. La première invention repose tout entière sur les autorisations d'imprimer requises, pour chaque ouvrage écrit par un jésuite,